juillet 28

Madjid Messaoudene : « L’occupation israélienne est à l’origine de toutes les violences »

Madjid Messaoudene préside  l’association Les Observacteurs Palestine. A ce titre, il se rend régulièrement dans les territoires occupés, où il a amené nombre d’élus, dont ma camarade Mounia Benaili, dont j’avais recueilli le témoignage il y a un an.

Selon toi, l’opération « Bordure protectrice » est-elle une opération particulière dans l’histoire du conflit israélo-palestinien ?

Non, c’est une intervention comme les autres, fidèle à la stratégie israélienne depuis 1948. Comme en 1948, 1967, 1973, 1982… - hormis la période Rabin -, Israël démontre qu’il fera tout pour empêcher l’avènement d’un Etat palestinien viable. Même si, pour cela, il faut envoyer un fou tuer Yitzhak Rabin ; même s’il faut, pour cela, voler des terres ; même s’il faut, pour cela, perpétrer des assassinats ciblés ; même s’il faut, pour cela, opérer des meurtres de masse.

Madjid Messaoudene

Tu parles d’Israël en tant qu’Etat ?

Pas du tout. Je parle des gouvernements successifs en Israël. Je ne parle aucunement de l’Etat au sens des israéliens ou des juifs, je ne généralise jamais.. C’est pour cela que lorsqu’un drapeau israélien est brûlé, je trouve cela odieux : cela ne fait que blesser des gens dont c’est le pays mais qui luttent contre sa politique.

Cette précision faite, revenons à l’intervention militaire en cours.

Nous pensions qu’avec l’opération « Plomb durci », fin 2008-début 2009, on avait assisté au pire : 1 400 morts en 22 jours. Il faut savoir que Gaza est un territoire vingt fois plus petit que la Corse, avec 2 millions d’habitants, soit la densité la plus élevée du globe. Aujourd’hui, nous avons déjà atteint les 1 000 civils tués. Aujourd’hui, nous savons que le meurtre des trois jeunes colons n’est pas de la responsabilité du Hamas. Mais l’histoire montre que l’armée israélienne n’a jamais eu besoin de vraie raison pour tuer des Palestiniens à Gaza comme en Cisjordanie. Il ne se passe d’ailleurs pas une semaine sans qu’elle ne pénètre dans les territoires palestiniens pour tuer des gens.

Des soldats israéliens dans la bande de Gaza, lors de l'opération Bordure protectrice (Crédit : Miriam Alster/Flash 90)

Des soldats israéliens dans la bande de Gaza, lors de l’opération Bordure protectrice (Crédit : Miriam Alster/Flash 90)

Quel peut être le but de ces opérations ?

Il s’agit de semer le chaos, le sang ; d’empêcher les Palestiniens de s’unir. Il faut relever que l’intervention actuelle se situe après que les Palestiniens aient formé un gouvernement d’unité nationale entre, principalement, le Fatah et le Hamas. Ce faisant, le gouvernement israélien veut choisir ses interlocuteurs.

J’ai écrit que ce gouvernement d’unité nationale sanctionnait l’isolement du Hamas sur la scène politique. Qu’en penses-tu ?

Oui, après le coup de force d’al-Sissi, il a perdu le soutien de l’Egypte. Le Qatar s’est aussi fait plus discret, d’autant que c’est un des plus fidèles alliés d’Israël dans la région. Cela vaut aussi pour l’Arabie saoudite ou les autres pétromonarchies du golfe. Le Hamas est également affaibli par le blocus et enfin, tout comme l’Autorité palestinienne, par l’absence d’élection. Le gouvernement d’unité nationale palestinien, assorti d’une convergence de faits avec la politique mise en œuvre par le Fatah et l’Autorité palestinienne, a été reconnu par tout le monde – y compris les Etats-Unis et l’Union européenne -, sauf par Israël.

(c) Darren Whiteside/Reuters

(c) Darren Whiteside/Reuters

En même temps, le Hamas est une organisation terroriste…

Il faut se rappeler que le Hamas a été inscrit sur la liste des organisations terroristes à la demande d’Israël alors que le gouvernement israélien s’en est servi pour lutter contre le Fatah. Aujourd’hui, Israël considère que ce n’est pas un interlocuteur crédible. Auparavant, Yasser Arafat ne l’a pas été, puis Mahmoud Abbas ne l’a pas été… Il n’y a jamais de bon interlocuteur pour le gouvernement israélien. En divisant la société palestinienne, il gagne du temps ; il implante ou permet l’implantation de colonies qui rendent impossible toute perspective d’Etat palestinien. Enfin, ce que nous montre l’opération militaire en cours c’est que le Hamas n’est pas la vraie cible de l’armée israélienne. Plus de 90 % des victimes sont des civils, notamment des femmes et des enfants. Cela, en toute impunité. Si cela se passait ailleurs, personne ne laisserait faire une chose pareille.

Comment envisages-tu la paix entre Israël et la Palestine ?

D’abord, contrairement à d’autres, je me refuse à parler à la place des Palestiniens. Quand je vais sur place, il est facile de se rendre compte que le peuple palestinien veut un Etat avec la Cisjordanie, la bande de Gaza et Jérusalem-Est comme capitale. Ce n’est actuellement pas possible en raison du blocus de Gaza, de l’absence de continuité territoriale mais surtout des colonies, qui bloquent tout. Au regard de l’histoire, y compris récente, je ne crois pas qu’un état binational puisse voir le jour, d’autant que se poserait la question « qui décide ? ». La meilleure solution, si j’en crois ce que l’on me dit là-bas, serait que chacun vive chez soi, dans un Etat viable avec des frontières sûres. Il y a aussi la question des réfugiés et de leur droit au retour qui doit être posée. Bref, mon discours n’a de bases que le droit international et la volonté des Palestiniens. Il faut donc se débarrasser et de l’occupation et de la colonisation.

Manifestation d'Israéliens contre l'intervention militaire

Comment as-tu vécu le dialogue entre Palestiniens et pacifistes israéliens ?

J’ai ressenti de la défiance. En clair, mes interlocuteurs ne croient plus en la capacité du camp de la paix en Israël de faire bouger les lignes. Ils sont très peu nombreux aujourd’hui. Certes, il y a des milliers de manifestants en ce moment, parce qu’il y a des massacres à Gaza. Mais, en temps normal, nous ne les voyons plus. Et, hormis le Parti communiste israélien, il n’y a quasiment plus de gauche politique israélienne organisée.

Comment construire la paix dans ces conditions ?

La première chose dont la paix a besoin c’est de justice. Plus de 40 résolutions ont été adoptées par l’ONU, condamnant l’occupation, la colonisation. Elles ne sont toujours pas appliquées. A mon sens, il y a donc un préalable à accepter : l’occupation israélienne est à l’origine de toutes les violences. Que l’armée israélienne évacue tous les territoires palestiniens, qu’elle lève le blocus sur Gaza, que le gouvernement démantèle toutes les colonies, le Hamas et toutes les organisations palestiniennes armées disparaîtront puisqu’elles n’auront plus d’objet. Le discours sur la symétrie des souffrances n’est pas acceptable. Oui, de nombreux Israéliens vivent dans la peur des sirènes mais tous les Palestiniens vivent avec la mort.

Rassemblement pacifiste en Israel le 27 juillet 2014

Pour en savoir plus : lisez le blog de Madjid.

———————————————

Bonus vidéo : Aphid Moon « Give Peace A Dance » (extrait de ma playlist Summer of 2K14)

juillet 23

Marc Lefèvre : « Le Hamas est l’ennemi de la paix »

Marc Lefèvre se définit comme sioniste de gauche. Il a été parmi les fondateurs, et porte-parole pendant plusieurs années, de La Paix maintenant, organisation de soutien en France du mouvement Shalom Achchav en Israël. Je l’avais rencontré en 2013. Nous nous sommes revus pour faire le point après quinze jours d’intervention militaire israélienne dans la bande de Gaza. Alors que les manifestations du week-end contre l’opération « Barrière protectrice » ont dégénéré à Barbès et Sarcelles, je le retrouve particulièrement remonté.

Marc Lefèvre

Alors qu’une nouvelle manifestation contre l’intervention militaire à Gaza a lieu ce soir (mercredi 23 juillet), tu as eu des propos assez durs sur les précédentes, notamment celles de ce week-end. Pourquoi ?

D’abord, la manifestation de ce 23 juillet n’a rien à voir avec les précédentes, celles du 13 et du 19. Pour une raison simple : elles ne sont pas organisées par les mêmes associations. Le rassemblement de ce soir est initié par les groupes démocratiques qui soutiennent les Palestiniens : l’Association France-Palestine solidarité, la CGT, le PCF… Des gens avec qui j’ai l’occasion de débattre fréquemment. Les manifestations précédentes étaient appelées par des réseaux islamistes, avec le concours des Indigènes de la République et un Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) en perte de repères. Les manifestations du 13 et du 19 juillet ont dégénéré parce qu’elles étaient à l’initiative de cette galaxie-là.

Je pense, plutôt, que les incidents sont consécutifs à l’interdiction décidée par le gouvernement…

Reprenons le fil des événements. Le 13 juillet, je suis de retour en France après avoir participé à un rassemblement pour la paix organisée en Israël par le quotidien Ha’Aretz. Je passe place de la République où je vois la haine à l’état pur, où j’entends des slogans favorables au Hamas.  Plus tard, un groupe d’excités cherche une synagogue à casser. Pour la première fois, parce que je suis juif, je me retrouve à raser les murs. Alors que j’ai passé ma vie à lutter contre les stéréotypes véhiculés par les sionistes de droite sur « la France antisémite », je me retrouve confronté à cette réalité. Le tout alors que je reviens d’un pays en guerre où l’assassinat d’un adolescent palestinien par des extrémistes israéliens a profondément ébranlé la société et la classe politique israéliennes. Ici, en France, nous voyons sous nos yeux la violence d’un islamisme politique radical, qui est un danger pour la démocratie. Et, parce qu’il y a eu ces incidents le 13 juillet, il était normal que la manifestation du 19, appelée par les mêmes groupes anti-démocratiques proches du Hamas, soit interdite.

Militante de Shalom Achsav lors d'une manifestation pour la paix

Pourtant, nombre de partis de gauche ont condamné cette interdiction…

C’est ce que je reproche à la gauche de la gauche. Elle se cache derrière son petit doigt et rejette la responsabilité des violences sur la seule Ligue de Défense juive. Quand tu organises une manifestation, tu es responsable de son déroulement. Il faut aussi admettre que, dans le « camp palestinien », il y a des tendances et des divergences très fortes. Le Hamas est l’ennemi de la paix, il faut l’affaiblir militairement et le combattre politiquement pour qu’un jour une paix équitable soit établie. Or, une partie de la gauche en France, soit par culpabilisation post coloniale soit par une lecture sociale compatissante, ferme les yeux. Il y a, parmi les immigrés et les descendants d’immigrés, une tendance radicale, islamiste, qui combat la République, ses valeurs, ses principes, ses fondements et qui ne s’inscrit pas dans le débat démocratique. Il faut le reconnaitre et la combattre. Cette clarification politique est impérieuse. Il est fallacieux de vouloir chercher des excuses du types « victimes du système » pour expliquer, excuser ou justifier que certains soient sensibles aux mots d’ordre des réseaux islamistes et des organisations qui en sont plus ou moins complices. C’est faire injure à leur l’intelligence.

Qu’entends-tu par « clarification politique » ?

La lecture « sociologique » amène à l’irresponsabilité politique. Je n’excuserai JAMAIS pour quelque motif que ce soit, un prolétaire allemand qui a voté Hitler. Je ne vois pas pourquoi je serai plus indulgent pour un gamin des banlieues qui s’enrôle dans le Djihad ou qui vient semer la haine dans les rues de Paris et que je ne vois pas défiler contre les massacres en Syrie, en Irak, en Libye et ailleurs, du fait de son indignation sélective tournée uniquement contre Israël et par extension contre tous les Juifs ou qu’ils soient, y compris son commerçant de quartier. Il y a aussi une confusion, parce que l’analyse politique n’est pas menée jusqu’au bout, qui met toutes les organisations qui soutiennent le peuple palestinien sur un pied d’égalité. Moi je fais la différence entre les associations de soutien au peuple palestinien qui défendent une solution de Paix basée sur la création d’un Etat Palestinien à côté de l’état d’Israël, selon des termes et conditions à débattre, et les organisations qui s’alignent avec ceux qui nient le droit à l’existence d’un Etat d’Israël ayant la vocation d’accueillir tous les Juifs qui veulent y vivre pour bâtir leur avenir et continuer leur Histoire.

Manifestation réunissant Juifs et Arabes à l'appel du PCI et du Meretz.

Manifestation réunissant Juifs et Arabes à l’appel du PCI et du Meretz.

Tu as évoqué ce rassemblement pour la paix organisée par le journal Ha’Aretz. Il Peux-tu nous en dire plus ?

Il a eu lieu le 8 juillet et les organisateurs ont été débordés, tellement il y avait de monde. Cette conférence pour la paix a eu un énorme retentissement en Israël, mais pas uniquement. Elle a reçu le soutien de la diaspora et a constitué une vraie démonstration de force face au refus du gouvernement de négocier avec les Palestiniens. Comme nous avons nos traditions politiques, en Israël, Benyamin Netanyahu était invité, il n’est pas venu ; mais aussi le président de l’Etat, qui a participé ; des ministres, y compris d’extrême-droite ; des représentants des colons de Judée-Samarie… L’idée était de rassembler tous les acteurs pour voir pourquoi nous n’arrivons pas à la paix, comment sortir du cercle infernal… Des économistes ont été invités pour montrer que la situation économique du pays s’améliorerait si nous arrivions à la paix durable. J’ai été très impressionné par la dynamique des débats, libres, passionnés, intenses, mus par la volonté d’aboutir.

Bref, j’ai retrouvé là la société israélienne telle que je la connais : crispée, profondément divisée entre communautés qui ne se parlent pas, qui se rigidifie et s’extrêmise par bien des aspects ; mais aussi extrêmement dynamique et animée par une profonde vitalité.

Pour revenir à la situation palestinienne, est-ce que l’intervention militaire en cours ne fait pas le jeu du Hamas, qui était profondément isolé depuis, notamment, la chute des Frères musulmans en Egypte ?

Je disais que les Palestiniens sont divisés. Même le Hamas est traversé par des tendances. Lorsque j’étais en Israël au début du mois, j’ai vécu l’accroissement du nombre de roquettes tirées sur les villes. Clairement, la branche militaire a voulu sortir de cet isolement en déclenchant une offensive qui leur permettrait de revenir sur le devant de la scène et de mobiliser les opinions publiques en sa faveur. Pour être honnête, le gouvernement de Netanayhu a tout fait pour retarder l’intervention militaire, rejetant les pressions de l’extrême-droite menée par Avigdor Liebermann. C’est une grosse différence par rapport aux précédentes interventions militaires. Qu’on ne se méprenne pas : je n’ai jamais voté Netanyahu ni ne l’ai soutenu. Mais, alors que c’est celui qui a occupé le plus longtemps le poste de Premier ministre durant les 15 ans écoulés, c’est la première fois qu’il lance une offensive terrestre sur Gaza.

Manifestation devant le domicile du Premier ministre israélien contre "le prix à payer"

Que penses-tu des propos de Ze’ev Sternhell qui le caractérise comme un faible ?

Si l’on considère l’opération militaire en cous, c’est clair. Netanyahu s’y est résolu quand il a vu que la rue israélienne la demandait. A contrario, Mahmoud Abbas apparaît comme un homme fort, courageux, car il est capable de prendre des décisions contre sa propre opinion publique.

Mon analyse m’amène à penser que le gouvernement d’unité nationale entre le Fatah et le Hamas était une victoire pour l’autorité palestinienne et pour Mahmoud Abbas.

Le gouvernement israélien a vu cet accord comme une menace. Mais le camp de la paix l’a vu comme une opportunité parce que le Hamas rejoignait, dans les actes même si ce n’était pas dans les textes, la ligne politique pragmatique du Fatah.

Deux peuples deux états une paix

—————————————

Bonus vidéo : Balkan Beat Box « War Again »

juillet 22

Ce que Barbès et Sarcelles disent de nous

La blague séfarade du jour : « C’est un juif qui rencontre un autre arabe ».

En préalable au contenu de cette note, je repose deux fondamentaux. Je milite pour la paix entre la Palestine et Israël qui passera par la reconnaissance de deux peuples donc de deux états, sur la base (à améliorer forcément) des accords d’Oslo. Ensuite, je  repose le fait que l’immense majorité des soutiens au peuple Palestinien ne sont en rien des anti-juifs. Et, pour cause, il y a, j’en connais bon nombre, beaucoup de Français de confession juive, voire des binationaux franco-israéliens, qui refusent les bombardements et l’intervention terrestre, lesquels durent depuis quinze jours. Enfin, à l’image de la Ligue des Droits de l’Homme, j’estime que l’interdiction des manifestations du week-end dernier a contribué aux incidents graves qui ont émaillé les rassemblements.

Je ne reviens pas sur les provocations, les propos racistes et les agressions perpétrées par la Ligue de Défense juive. Cette organisation, interdite aux Etats-Unis comme en Israël, doit être dissoute. Comme elle ne fait pas partie de mon camp, je n’en dirai pas plus que ce que j’ai déjà écrit sur le sujet.

(c) Cyril Ananiguian

(c) Cyril Ananiguian

Pour revenir au fond du sujet, les incidents de samedi à Barbès et dimanche à Sarcelles nous en disent beaucoup sur le délabrement de la République et de l’esprit public. Il y a là, en premier lieu, la traduction concrète de la confiscation du débat sur le conflit israélo-palestinien par les extrêmes des deux bords. Il y a là aussi la conséquence de la faiblesse d’un gouvernement qui interdit, a priori, des manifestations qui se veulent, au départ, pacifistes. Dès lors, les forces de police se sont crues légitimes à user de la force, provoquant en retour des réactions violentes. L’attitude méprisante, brutale souvent, des forces de l’ordre envers une partie de la jeunesse est devenue un lieu commun. Il suffit de prendre les transports en commun pour se convaincre que le contrôle au faciès, malgré toutes les assurances données par les ministres de l’Intérieur successifs, n’est pas une exception.

Idem dans les villes de banlieue, les policiers, mal formés, en sous-effectifs, gérés selon la culture du chiffre, éloignés des réalités de terrain, apparaissent – encore et toujours - comme une force d’occupation quand ils sont présents. En outre, la disparition progressive de la puissance publique en tant qu’outil de solidarité concrète, couplée avec la réalité des discriminations territoriales mais aussi selon l’origine dont souffre une partie de la jeunesse des quartiers populaires, en accroît le désespoir. Le fait que les organisations progressistes ont également, je parle en général, déserté ce terrain finit de dresser un tableau relativement sombre d’une jeunesse désemparée.

Pour minoritaires qu'ils soient, ces actes n'en sont pas moins inacceptables

Pour minoritaires qu’ils soient, ces actes n’en sont pas moins inacceptables

Cet abandon débouche sur toutes les dérives possibles : dérives identitaires, assimilation entre la situation subie par les Palestiniens et celle vécue par les jeunes des quartiers, embrigadement par des organisations qui utilisent la religion à des fins politiques. Parce qu’il faut le redire, il n’y a rien de religieux dans les affrontements entre Israël et la Palestine, ni même entre supporters d’un camp ou de l’autre. Si l’on ajoute à cela que les organisations politiques classiques, oui celles qui ont déserté le terrain, obéissent au formatage télé-radio et sont incapables de prendre à bras le corps la complexité du réel, la poudrière n’attend qu’une étincelle. Il suffit d’un rassemblement interdit, d’un sms du responsable de la LDJ donnant rendez-vous aux pro-Palestiniens comme des supporters autonomes se donnent rendez-vous pour un « fight », pour que tout parte en sucette. La Palestine, dont la minorité dont je parle ici est incapable de situer la position sur une carte, joue le rôle de catalyseur des frustrations.

C’est ce que dit, en substance, Patrick Simon, directeur de recherches à l’Institut national des études démographiques et spécialiste des questions d’immigration et de discrimination :

« Il faut absolument éviter que la question du Proche-Orient ne serve d’exutoire aux situations d’exclusion rencontrées actuellement en France par la population d’origine maghrébine et ne conduise à faire des raccourcis dramatiques pour tout le monde. »

C’est bien à ce moment que nous sommes parvenus aujourd’hui. Aux « morts aux juifs », entendus ça et là, répondent les non moins fréquents « morts aux arabes ». L’antisémitisme monte, effectivement, dans toute la signification de ce terme : les populations considérées comme sémites (proche-orientales, « Arabes », immigrées d’Afrique du Nord…), quelle que soit leur religion (essentiellement le judaïsme ou l’islam, mais aussi le christianisme pour une solide minorité) deviennent l’ennemi. De qui ? Pourquoi ? Nul ne le sait vraiment. Mais tout le monde s’accorde à donner raison à Sartre : « l’enfer, c’est toujours les autres ». La France, à travers toutes les époques, quand elle va mal, cherche toujours dans l’autre la source de ses propres maux.

(c) TheLeon Vitali

(c) TheLeon Vitali

La fin troublée du 19e siècle a connu la montée de l’antijudaïsme puis le massacre des Italiens à Aigues-Mortes. La chasse aux Babi (« chiens des quais », Italiens à Marseille) ne cédera la place qu’à celle des Polaks dans les années 30. La crise qui clôture les années 70, et qui durent toujours, remet l’étranger, réel ou supposé, sur le devant de la scène. Cette fois, il vient essentiellement d’Afrique, qu’elle soit du Nord ou noire. Et, comme si ça ne suffisait pas, les immigrés, leurs fils et petits-fils, se font la guerre entre eux. Quand ils ne se font pas la guerre à eux-mêmes.

Triste état des lieux d’une société qui ne s’assume plus en tant que telle, à force de rejeter dans les marges des pans entiers de sa jeunesse, en particulier ; de ses composantes, en général. En interdisant les rassemblements de soutien au peuple palestinien, samedi et dimanche, le gouvernement a donné l’image d’un pouvoir aux abois, qui se méfie des Français, qui mènent la guerre à une partie d’entre eux. Il a aussi entériné le fait que notre société a, depuis près d’un siècle et demi, un problème de fond avec l’islam. Vrais ou faux, les propos faisant état d’une collusion entre les extrémistes de la LDJ et les forces de police alimentent cette vision d’un pouvoir aux allures de Chronos, ce dieu grec connu pour manger ses propres enfants.

La France en Chronos

C’est cela que nous disent, à notre propre sujet, les incidents dramatiques qui émaillent les mobilisations contre l’intervention israélienne à Gaza. Entendons-nous bien : je refuse de légitimer les actes de violence commis d’un côté ou de l’autre. J’essaie juste de comprendre pour mieux agir. Entendons-nous bien : je refuse de tirer un trait d’égalité entre « pro-Palestiniens » et casseurs, de la même manière que je refuse d’assimiler les juifs de France, aussi mal représentés soient-ils, au Betar ou à la LDJ. Et s’il doit y avoir un seul responsable de cette triste situation, c’est la classe politique dans son ensemble qui révèle son incapacité à développer un discours de paix, cohérent et émancipateur. Je ne parlerai pas de la droite, qui a choisi le camp atlantiste de soutien aux colonies depuis longtemps. Je parle d’un parti socialiste dont le gouvernement, qui en est issu, déboussole les militants. Je parle d’un Front de gauche inaudible car incapable de développer un discours unique sur le sujet. Je parle du NPA dont la vision simpliste assimile trop aisément le Hamas à une forme de résistance.

Tout cela alors que nous allons commémorer, dans quelques jours, l’assassinat de Jaurès.

—————————————

Bonus vidéo : Minimal Compact « Deadly Weapons »