septembre 1

A gauche, le dangereux leurre de la souveraineté nationale

Décidément, la confusion politique est à son comble à gauche. Je l’ai déjà évoquée, au travers de la note consacrée à Sapir et à son invitation à des alliances avec le Front national. Le week-end des 29 et 30 août a été l’occasion, pour une partie de la gauche radicale, de s’enfoncer dans le marais souverainiste. Certes, l’Union européenne est, dans sa construction politique actuelle – c’est-à-dire dans un rapport de forces politique donné – une machine politique à broyer les peuples. Le nier serait se voiler les yeux. Mais est-ce que le retour au cadre national et à la souveraineté nationale n’est pas une illusion mortifère de plus ? L’exemple grec aurait tendance à faire répondre par l’affirmative.

L'Europe des gauches reste à construire

Le gouvernement dirigé par Alexis Tsipras avec une majorité, certes relative, de députés issus de Syriza a montré que le cadre national n’est pas le lieu adéquat de la riposte à l’austérité imposée par la troïka composée de la Commission et de la Banque centrale européennes ainsi que du Fonds monétaire international. Ce n’est pas faute pour la gauche radicale au pouvoir d’avoir mené le débat devant les Grecs qu’elle a tenté, dans une démarche exemplaire de démocratie, d’associer aux décisions. Le référendum organisé début juillet par Alexis Tsipras et sa coalition a permis de mener un débat politique sur la question de l’acceptation des mesures imposées par la troïka. On connaît le résultat : le « non » l’a emporté mais, comme les Grecs ne souhaitaient pas la sortie de la zone euro, le couperet final est tombé. Aujourd’hui, Alexis Tsipras se soumet au verdict populaire en convoquant de nouvelles élections.

Cet échec n’est pas celui d’un Tsipras soudain devenu « traître à la cause » mais bien l’échec de la voie nationale, dans la riposte aux politiques européennes d’austérité. C’est bien ce que Yanis Varoufakis, ex ministre grec des Finances, a analysé :

Notre Printemps d’Athènes a été  écrasé, comme le fut celui de Prague. Bien sûr pas par des tanks, mais par des banques. Comme  Berthold Brecht l’a dit une fois « Pourquoi envoyer des assassins quand nous pouvons recourir à des  huissiers? » Pourquoi faire un coup d’état quand vous pouvez envoyer le président de l’Eurogroupe dire, au nouveau ministre des finances d’un gouvernement fraîchement élu, trois jours après son entrée en fonction, qu’il a le choix entre le programme d’austérité antérieur qui a plongé son pays dans une énorme dépression, ou la fermeture de ses banques nationales ?

Tsipras et Iglesias

Il y a dans ce parallèle entre le printemps d’Athènes et le printemps de Prague, un triste constat : les peuples Grec et Tchécoslovaque ont été abandonnés à leur sort respectif. Chacun peut dire qu’il a initié, animé ou participé à une initiative de soutien au peuple grec en juillet, la réalité est cruelle : ces mobilisations n’ont eu aucun effet concret sur la ligne de la troïka. Et, lâché par tout un chacun à l’exception notable du gouvernement régional écossais, le gouvernement grec a dû concéder une redoutable défaite. La gauche radicale européenne en est, en partie, la première responsable. La gauche française n’échappe pas à ce constat. Les belles déclarations n’y changent rien, c’est l’approche politique qui est en cause.

Le repli actuel sur la souveraineté nationale est un leurre tragique et criminel. Laisser à croire qu’un mouvement politique puisse permettre de changer la donne dans le cadre de l’état nation est un mensonge. La Grèce l’illustre dramatiquement. D’aucun me diront qu’il fallait aller jusqu’au bout et sortir de l’euro voire de l’Europe. Je refuse de cultiver ce qui n’est qu’un miroir aux alouettes. Ce virage est d’autant plus grave qu’il est déconnecté de la réalité politique. En premier lieu, comme le souligne Antonio Negri, « l’erreur essentielle des gauches nationales a été de ne pas comprendre que la mondialisation était un phénomène irréversible ». Ensuite, le rapport des Français à l’Europe, pour ambigu qu’il soit, témoigne d’une adhésion à l’Union. Certes, 60 % des sondés sont pour une remise en cause des accords de Schengen mais 62 % estiment aussi que l’appartenance de la France à l’Union est une bonne chose. Mais, plus grave, le tournant souverainiste opéré par d’aucuns méconnaît totalement les évolutions du rapport des forces politiques en Europe. La gauche qui progresse est la gauche anti-austéritaire : en Grèce avec Syriza, quoi qu’on en pense ; en Espagne avec Podemos et, en Grande-Bretagne, où le pro-européen Corbyn est en position de devenir le prochain leader du Labour party sur une ligne résolument opposée à l’austérité. Certes, quand on a le nez vissé sur l’Elysée, c’est dur à voir.

Manifestation européenne des syndicats

Mais il est profondément troublant que ce soient justement des gens proches de, ou passés par, la formation trotskiste qui défendent aujourd’hui le retour à la souveraineté nationale. Ce projet c’est l’illusion du « socialisme dans un seul pays », défendu par Staline, théorisé par Boukharine et combattu par Trotsky et tous ses proches.

Dès le début de la révolution, nous avons affirmé que le sort du prolétariat russe dépend complètement de la marche de la révolution prolétarienne en Occident… Nous entrons ainsi dans la phase de la révolution permanente… » (Piatakov)
« Le prolétariat russe ne pourra accomplir victorieusement, par ses seules forces, la révolution socialiste. Mais il peut… faciliter les choses pour l’entrée dans les luttes décisives de son allié principal, le plus sûr : le prolétariat socialiste européen et américain » (Lénine)

Remplaçons le mot « russe » par « grec » pour mettre à l’épreuve la vision développée par les deux praticiens du marxisme que sont Piatakov et Lénine.

Pour en revenir au temps d’aujourd’hui, je partage en grande partie les propos de Roger Martelli quand il évoque le piège du repli national : « Il n’est pas vrai que le cadre national de la lutte – par ailleurs décisif – est plus favorable que le cadre supranational. Les batailles que nous avons perdues l’ont été chez nous. L’esprit libéral a gagné les consciences en France. La difficulté à se sortir de l’étau du libéralisme et du social-libéralisme est la nôtre. » C’est bien dans le cadre national que la gauche radicale a encaissé défaite politique après défaite électorale, malgré la victoire en trompe-l’œil du « non » au Traité constitutionnel européen en 2005. C’est aussi par son incapacité à agir à l’échelle adéquate – celle de l’Europe plutôt que de l’hexagone – que la gauche française a fini par être battue sur son « non ». Tout comme la gauche irlandaise soit dit en passant.

pour une Europe des peuples

Il eût fallu, dès ce « non » victorieux, agir à l’échelle de l’Europe, regrouper les gauches anti-austéritaires sur des mots d’ordre d’action commun, avec un programme partagé et des temps d’action transnationaux coïncidant. Pourquoi ne pas avoir mené la même campagne politique, sous un nom partagé, que l’on pourrait imaginer sur le modèle « comment dit-on « services publics » en polonais ? « Gauche européenne » », « comment dit-on « droit du travail » en hongrois ? « Gauche européenne » », « comment dit-on « protection sociale » en espagnol ? « Gauche européenne » », « comment dit-on « pacifisme » en anglais ? « Gauche européenne » »… Déclinée dans tous les pays, au même moment, une campagne similaire pourrait avoir beaucoup d’impact car elle traduirait concrètement une communauté de destin et d’ambitions pour la classe ouvrière européenne.

C’est ce que propose Yanis Varoufakis quand il ambitionne de « dépasser l’Europe monétaire, régie par des banquiers et des administrateurs nommés, par une démocratisation des institutions » ? Tant mieux. Je pense qu’unifier la réponse politique à l’échelle européenne constitue la bonne méthode pour enfin organiser la contre-offensive progressiste face à l’Europe libérale. Notre salut ne réside pas dans un repli sur une souveraineté nationale à l’historicité discutable. Il est plutôt à construire dans l’internationalisation politique. C’est extrêmement triste d’avoir à le rappeler à ces camarades qui connaissent pourtant aussi bien leurs classiques politiques. A moins qu’ils ne l’aient pas oublié et, dans ce cas-là, c’est beaucoup plus grave.

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Bonus vidéo : Motorhead « Till The End »

août 25

Avec Sapir, on ne peut plus nier que la confusion est à son comble

Jacques Sapir continue donc son travail de sape méthodique des fondements de ce qu’est la gauche. Dans un interview accordé au quotidien Libération, l’ancien soutien du Front de gauche défend un « front de libération nationale » face à l’euro, qui inclurait le Front national. Il estime que le parti d’extrême-droite aurait changé suffisamment pour permettre, à terme, une alliance avec lui. Sapir estime, surtout, que « la question de l’euro va imposer des alliances qui vont transcender la distinction entre gauche et droite ». De facto, il juge inopérant le clivage entre gauche et droite. Ce faisant, il suit un chemin emprunté avant lui, sur le thème de la question républicaine, par Jean-Pierre Chevénement.

Jacques Sapir aux côtés de Nigel Farage, leader du parti xénophobe UKIP.
Jacques Sapir aux côtés de Nigel Farage, leader du parti xénophobe UKIP.

Sapir se livre à une analyse de l’évolution du Front national, depuis la prise de pouvoir de Marine Le Pen : « Dans le discours officiel du FN, voilà plusieurs années que l’on ne relève aucun caractère raciste ou xénophobe. Ce parti juge, certes, qu’il faut faire une distinction entre les Français et les autres. (…) On ne peut plus nier que le FN ait changé ces dernières années. (…) Quoi qu’il en soit, il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer un phénomène politique qui représente 25% des suffrages. » En premier lieu, cette analyse est profondément discutable. L’analyse d’un tract électoral FN pour les élections départementales à Dijon – mais aussi sa pratique de terrain et ses liens avec des organisations ouvertement fascistes – permet d’invalider sérieusement l’affirmation de Sapir selon laquelle on ne relève « aucun caractère raciste ou xénophobe » dans les discours officiels du FN. Le blog ami Le Plaidoyer républicain pointe, à juste titre, l’amalgame entre immigration et terrorisme.

Par ailleurs, Sapir est obligé de déclarer : « Il y a dans le discours frontiste un grand flou sur la question des Français musulmans ». La formulation juste eut été « il y a dans le discours frontiste une grande clarté sur l’islamophobie ». Et il eut été juste de préciser que, dans les discours officiels du Front national, l’islamophobie tient désormais le rôle de cache-sexe d’un racisme assez brutal et basique, dont les habitants de notre pays, issus des pays du Proche-Orient, du Maghreb et d’Afrique noire, sont les premières victimes. Le positionnement de Sapir sur ces questions n’a comme effet que de conforter Marine Le Pen dans son projet de communication autour de la « dédiabolisation » du FN. Elle l’en remerciera sûrement bientôt.

Les retweets surprenants de M. Sapir
Les retweets surprenants de M. Sapir

Mais les questions liées au racisme sont rapidement placées au second plan par l’adepte des thèses de la confusion généralisée, au profit d’un repositionnement des clivages sur la question de l’euro. Il profite ce faisant de la montée des questionnements – légitimes – sur le sujet, notamment au sein du Front de gauche. La tragédie grecque qui s’est déroulée sous nos yeux cet été, tragédie marquée par l’impuissance de la gauche il est vrai, a fait resurgir ce vieux débat, qui a les allures d’un serpent de mer au sein de la gauche radicale. Donc, tout doit être vu sous l’angle de l’euro. C’est bien une capitulation face à la banque centrale européenne et aux dirigeants de la Commission de Bruxelles que de se rendre à cette situation. L’euro serait une fin en soi. Comme s’il était impossible, par nature, que l’euro soit mis au service d’une politique d’investissements et de relance à l’échelle de l’Union européenne.

Acter la pseudo centralité de l’euro, comme alpha et oméga du positionnement politique à venir, c’est tout simplement capituler en termes politiques. C’est renoncer à envisager politiquement l’Europe et à penser le changement à l’échelle du continent. Ce, alors même qu’en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Espagne ou en Grèce (certes pas en France), des voix de plus en plus nombreuses se font entendre pour donner un contenu politique alternatif à l’Europe. Dans ou hors du cadre des traités fondateurs de l’Union européenne, qui plus est. Nous serions fondés à penser qu’il en va de même pour la souveraineté nationale. Mais, pour en revenir au sujet, Sapir est un économiste, et de la pire espèce, qui veut nous faire croire que les instruments monétaires sont plus essentiels que la politique alors qu’ils n’en sont qu’un des outils et pas de la plus grande importance.

On nage en pleine confusion
On nage en pleine confusion

Mais Sapir est un garçon intelligent. Ses déclarations ne relèvent pas d’un coup de chaud provoqué par les températures élevées de cet été 2015. Pas plus qu’elles ne témoignent de la bêtise des élites auxquelles il appartient, il n’est pas seulement un « idiot utile » au service du FN. L’évolution de son positionnement sur l’extrême-droite vise à conforter les passerelles entre une certaine frange de la gauche radicale et l’extrême-droite sur le thème d’une illusoire communauté anticapitaliste. J’ai déjà eu l’occasion de le préciser : l’anticapitalisme ne fait pas une pensée, encore moins un projet politique et, de fait, ne peut servir de ciment à quoi que ce soit, sur le fond.

La question n’est pas d’être contre le capitalisme. La question est de savoir par quoi nous devons le remplacer. Or, le Front national n’a jamais été anticapitaliste en tant que tel puisque ses dirigeants sont des membres patentés de l’oligarchie ; en revanche, une minorité de ses cadres sont favorables au corporatisme mussolinien. Et le Front national dans son ensemble nie la lutte des classes. Or, s’il y a bien un élément structurant de la pensée de gauche, c’est bien que la lutte des classes est à l’œuvre. Et, sur ce point, Sapir est muet. Ce n’est ni un oubli ni un hasard.

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Bonus vidéo : New Order « Confusion »