juillet 1

#Grexit #Brexit : l’Europe prise entre deux peuples

C’est donc officiel, la Grèce est en défaut de paiement, provoquant la colère de ses débiteurs : le Fonds monétaire et l’Union européenne, notamment l’Eurogroupe. Les informations convergent pour mettre en lumière que le FMI et l’Eurogroupe ont multiplié les provocations, refusant toutes les propositions de compromis élaborées par le gouvernement dirigé par Alexis Tsipras. Le résultat est là : le premier ministre grec a convoqué un référendum pour le 5 juillet. Le résultat de cette consultation est évidemment déterminant pour l’avenir de l’Union européenne. Surtout, il aura un impact sur un autre référendum : celui que David Cameron s’est engagé à organiser avant 2017 en Grande-Bretagne.

Crise euro grecque

Au Royaume-Uni, la question est très clairement posée : sortie ou maintien dans l’Union européenne. Côté grec, la menace est brandie d’une sortie du pays en cas de victoire du « non », d’autant que c’est la réponse à laquelle aspire Alexis Tsipras, qui a mis tout son poids politique dans la balance. Mais c’est l’Union européenne qui devra, dans le cas d’un « non » majoritaire, expulser la Grèce de son périmètre. Pour la Grèce, ce ne serait pas forcément une catastrophe, puisque de nouveaux partenaires se présentent déjà. Parmi eux, la Russie de Poutine et les BRICS.

Ce mercredi 1er juillet au soir, une sortie de crise semble se dessiner alors qu’Alexis Tsipras a fait parvenir de nouvelles propositions à l’Union européenne. S’exprimant devant le parlement hellène, il a précisé : « Certaines personnes disent que j’ai l’intention de sortir le pays de l’Union, ce sont des mensonges. Le « non » signifie un retour à une « Europe des valeurs ». » 

Alexis Tsipras

Au final, ce qui se joue en Grèce en ce moment n’est pas du tout la question du remboursement, dont la BCE, le FMI et l’Union européenne se contrefichent. Ce que veulent les créanciers de la Grèce, c’est imposer un modèle de société conforme au nouvel âge du libéralisme. C’est pour cela que les enjeux liés aux retraites, à la protection sociale, aux services publics génèrent autant de crispations. Au demeurant, la Grèce, pour proie de choix qu’elle soit avec son « déficit », n’est pas la seule en ligne de mire de l’Europe.

En 2013, j’écrivais, dans un édito pour le défunt site Mediavox : « La Commission européenne a rendu publiques, hier mercredi 29 mai, ses préconisations pour les différents pays de son ressort. (…) Le gouvernement français subit l’injonction de « poursuivre la réforme de son marché du travail » mais aussi d’accélérer la réforme des retraites. Cette dernière doit donc être mise en œuvre dès cette année. Assurément, quand on connaît le montant du marché que pourrait représenter la libéralisation de la protection sociale, il y a là des ressources. Les entreprises – notamment les assurances privées – attendent, dans les starting blocks, le feu vert pour se jeter sur l’os. Autre met de choix que la Commission entend donner en pâture au privé : le transport ferroviaire des passagers. Celui des marchandises relève d’ores et déjà de la fameuse « concurrence libre et non faussée ». »

Le mépris en un geste

Pour l’Union européenne, qui n’a toujours pas de légitimité populaire, comme pour ses thuriféraires, la politique n’est pas une réponse acceptable. A l’appui de ces propos, retenons que le président du Conseil de l’Union européenne, le Letton Edgars Rinkēvičs, avait invité le premier ministre grec à « accepter le principe de réalité » et « à cesser de politiser » les choses. Pourtant, que demander de mieux à un premier ministre que de faire de la politique, de politiser la crise ? C’est ce que résume le professeur de sciences politiques Christophe Bouillaud :

J’ai bien peur que la démocratie, entendue comme capacité d’orientation politique liée au vote populaire, ait tendance à disparaître dans tous les pays européens sous assistance financière européenne ou internationale : les obligations que créent les aides internationales ou européennes l’emportent sur la volonté des électeurs.

Sauf que, à ce petit jeu, l’Union européenne se trouvera bientôt entre deux feux. Sa volonté d’avancer à marche forcée dans la voie d’une intégration politico-économique aussi libérale fusse-t-elle se heurte de plein fouet à la position du plus libéral des gouvernements européens : celui dirigé par David Cameron, au Royaume-Uni. Pour couper l’herbe sous le pied aux europhobes de UKIP et contenter les plus eurosceptiques des conservateurs britanniques, le locataire du 10 Downing Street a accepté un référendum. Il entend s’en servir dans le rapport de forces pour obtenir des ajustements sur la politique de l’Union européenne, notamment quant à la hiérarchie des normes. Cameron, en bon torie, ne veut d’Europe qu’en tant que marché unique, pas en tant comme marché commun.

tweet varoufakis

Mais les citoyens britanniques – ceux qui ont lancé un crowdfunding pour sauver la Grèce – iront-ils jusqu’à suivre le Premier ministre britannique ? Rien n’est moins sûr. Et les contradictions soulevées par la crise euro-grecque pourraient bien amener les sujets de sa gracieuse majesté à répondre par la négative à la question sur le maintien dans l’Union. Cette dernière, par sa propre faute, par son refus de construire une Europe politique, est donc coincée entre deux peuples. L’Union européenne est donc en passe de tuer l’Europe ou, tout au moins, le rêve européen.

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Bonus vidéo : The Chemical Brothers « Go »

juin 6

Philippe Marlière : la victoire de Cameron et le paradoxe britannique

Politologue installé à Londres, Philippe Marlière est enseignant e sciences politiques à l’University College de Londres. Il est notamment l’auteur de La Gauche radicale en Europe, co-auteur du Manifeste des socialistes affligés avec Liêm Hoang-Ngoc. Il revient, pour Grey Britain, sur la situation politique au Royaume-Uni après les élections générales et le Queen’s Speech.

Philippe Marlière

Après les élections générales, David Cameron retourne aux 10 Downing Street
avec une majorité qui rend inutile l’alliance avec les Libéraux démocrates,
lesquels sont de plus au bord de la disparation. Est-ce un tournant dans la vie politique britannique ?

Le tournant, inattendu, c’est que les Tories ont en effet la majorité à eux seuls. La plupart des observateurs attendaient une victoire relative, et donc des alliances à venir, soit du Labour soit des conservateurs. Nous croyions tous, alors, que le tournant s’était produit en 2010 lorsque, pour la première fois depuis les années 1920, les conservateurs avaient dû faire alliance avec les Libéraux-démocrates, ce qui semblait mettre fin à la bipolarisation de la vie politique britannique.

Ce retour à une organisation plus traditionnelle de la politique a des implications politiques. Libérés du compromis inhérent à toute alliance, les conservateurs ont la maîtrise totale de l’agenda politique. Certes, entre 2010 et 2015, les Tories ont pu assumer l’essentiel du programme, imposant leurs réformes ou invalidant les propositions de leurs alliés libéraux-démocrates. Ainsi, avec l’abandon des frais d’inscription universitaire, promesse de campagne des Lib-Dems, Cameron a renvoyé ses partenaires à leurs chères études. On peut lire là une des raisons de la déroute des Lib-Dems qui ont perdu, le 7 mai, plus de la moitié de leurs voix. […]

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mai 27

Frédérick Genevée : Le CNR doit être une inspiration

Le 27 mai 1943, la première réunion du conseil national de la Résistance a lieu rue Dufour à Paris. En cette journée de commémoration, rencontre avec Frédérick Genevée, historien et président de l’association pour l’histoire vivante, qui gère le Musée éponyme à Montreuil.

(c) Anja

(c) Anja

Quel sens cela a-t-il de commémorer cette première réunion du Conseil national de la Résistance ?

En présence de Jean Moulin, elle marque le début de l’unification des mouvements de résistance, dans leur diversité. Si les réseaux clandestins sont absents, les mouvements combattants, les partis et les syndicats sont tous présents. Il y a aussi les mouvements qui agissent en France et les représentants de la France libre, qui tous acceptent l’autorité du général de Gaulle. C’est donc la reconnaissance des différentes formes de la résistance mais aussi de ses différentes sensibilités.

Tout de même, est-ce que cette journée n’est pas un poil passéiste ?

Nous vivons dans un pays libre. Se rappeler comment et par qui nous avons pu y arriver, à mon sens, ce n’est pas passéiste. Je fais partie de ceux pour qui le mot « résister » est toujours très actuel.

Et puis, ce n’est pas passéiste puisque le Conseil national de la Résistance va produire un texte fondateur, son programme, qui est toujours un des fondements de notre vivre ensemble. Alors que la guerre est tout juste finie, ce programme du Conseil national de la Résistance va être mis en œuvre et donner naissance à la Fonction publique, dans sa version moderne ; à la Sécurité sociale…. Il va se traduire par des nationalisations… Autant d’éléments qui font que la France est la France. Ce n’est pas passéiste. Encore moins quand on se rend compte que ces conquêtes sociales, obtenues alors que les caisses sont vides, sont aujourd’hui attaquées au nom du libéralisme.

Le conseil national de la résistance

Tu refuses donc la mythification du Conseil national de la résistance, si je comprends bien…

Il ne s’agit pas, en effet, de vouloir revenir en arrière, commémorer ce n’est pas cela. Le monde a changé. Si les questions qui se posent peuvent être similaires, les solutions – elles – seront forcément différentes. Je réfute la reconstitution comme l’enterrement. Je préfère que nous voyions ensemble dans cette période historique une inspiration, notamment en termes de méthode. Celle du rassemblement.

Quelle est cette méthode qui semble te tenir à cœur ?

Les mouvements et organisations membres du Conseil national de la résistance vont écrire un programme en deux parties. La première proclame que la libération sera le fruit de l’insurrection ; la seconde, c’est le programme proprement dit avec ses propositions très concrètes. L’enjeu n’est pas de revenir à la situation de 1939 mais de fonder une France nouvelle. Comme si résister ne suffisait pas mais qu’il fallait imaginer des solutions pour l’avenir. Cela rappelle qu’il faut rassembler pour changer l’existant mais que ce rassemblement n’est possible uniquement qu’autour d’idées fortes. Si nous sommes d’accord, il n’y a pas de limites au rassemblement.

Programme du CNR

Quel est ton regard d’historien sur la panthéonisation de quatre résistant-e-s, dont aucun-e n’est communiste ?

C’est un choix politique qui va contre l’histoire. Nous sommes là face à la construction d’une mémoire, extrêmement sélective. L’histoire, l’examen des faits, montre que les communistes ont pleinement occupé leur place dans la Résistance. Avec des contradictions fortes, certes, mais qui mettent en lumière que les communistes ont joué leur rôle dans la libération de la France. L’omettre, c’est faire un choix politique.

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Bonus vidéo : Nuclear Device « Partisans«