novembre 25

Ferguson : le nom des frustrations des Afro-Américains

Les tristes images d’une Amérique en flammes viennent d’enterrer l’espoir né de l’élection de Barak Obama, premier président des Etats-Unis non blancs. L’annonce que le grand jury de Ferguson (Missouri) refuse de poursuivre l’officier de police incriminé dans la mort du jeune Afro-Américain Michael Brown a mis le feu aux poudres. Et l’émeute, la première depuis celle qui avait suivi une décision similaire concernant le meurtre de Rodney King en 1992, s’étend aux principales villes des Etats-Unis. Plus que jamais se vérifie le propos du pasteur Martin Luther King Jr : « L’émeute est l’expression de ceux qui ne sont pas entendus ».

DearFerguson

Surtout, la décision du jury de Ferguson intervient après qu’un autre policier blanc ait abattu un enfant de 12 ans à Cleveland dans l’Ohio, parce qu’il jouait avec un pistolet à billes. Intervenu dans la soirée, le verdict rendu par le tribunal de Ferguson a été immédiatement suivi par une montée de violences comme les Etats-Unis en sont coutumiers. Pourtant, la majorité des cortèges et des expressions s’identifiant au hashtag #HandsUpDontShoot sont pacifiques, respectant les appels au calme de la famille de Michael Brown. Mais le mal est profond et les frustrations de la population afro-américaine n’attendaient qu’une flammèche pour que l’explosion sociale ait lieu. La décision du grand Jury de Ferguson est vécue comme un déni de justice, survivance de la ségrégation raciale, et met à nu les violences sociales dont sont victimes les Noirs aux Etats-Unis.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : seuls 12% des Afro-Américains font confiance aux forces de police. Et pas par hasard. Selon les chiffres divulgués par le FBI, on dénombre à deux par semaines les Afro-Américains tués par les forces de l’ordre. Si on ajoute à cela les victimes d’agents de sécurité ou des vigiles de différentes nature, un Afro-Américain est tué toutes les 28 heures, selon le site Afropunk. Le site précise que 66 % des victimes sont âgées de moins de 31 ans et que 96 % sont de sexe masculin. A Ferguson, en 2013, 92,7 % des arrestations concernaient des personnes noires. Qu’un policier tire sur un jeune Noir désarmé, et s’en sorte sans être poursuivi, n’a donc rien d’exceptionnel aux Etats-Unis. « Au moins six autres cas ont été recensés depuis juillet dernier, relève Delores Jones-Brown, ancienne procureure aujourd’hui professeure à la City University de New York interrogée par Libération. Les cas se sont multipliés ces dernières années avec l’entraînement des officiers de police à la survie. L’idée est que tout doit être fait pour assurer la survie du policier, plutôt que celle des civils, en cas d’altercation. »

Le gouverneur du Missouri a fait appel à la garde nationale

Mais il ne faut pas omettre que ces relents de ségrégation raciale se doublent aussi, pour la communauté afro-américaine, d’une ségrégation sociale. Ainsi, selon le blog Résistance politique que je me permets de citer, le journaliste du Saint-Louis Post-Dispatch, David Nicklaus analyse : « Si l’attitude de la police fut l’étincelle qui a déclenché l’explosion de Ferguson, la pauvreté et le désespoir en sont les causes essentielles ». Dans le quartier où Brown a été abattu, habité à plus de 70 % par des Noirs, le revenu annuel moyen ne dépasse pas 27 000 dollars (21 500 euros). Et si l’on observe l’évolution des salaires perçus, les chiffres ne sont pas beaucoup plus folichons. Selon les statistiques officielles, les revenus des habitants ont chuté de 30 % depuis l’an 2000. Au même moment s’affiche une insolente richesse dans les quartiers huppés de Saint-Louis habités quant à eux par des Blancs.

Entre 1984 et 2007, l’écart entre les Blancs et les Afro-Américains a été multiplié par quatre, les foyers blancs à moyens revenus étant bien plus riches que les foyers noirs qui sont au plus haut de l’échelle. « Même lorsqu’ils font tout ce qu’il faut – c’est-à-dire étudient, travaillent dur, ont une bonne paie – les Afro-Américains ne peuvent atteindre le niveau de richesse de leurs collègues blancs, et cela se traduit par une grande différence de chances dans la vie », écrit dans un communiqué Thomas Shapiro, coauteur d’une étude publiée en 2010 par l’université de Brandeis (Massachusetts).

#handsupdontshoot manifestation à Harlem

C’est peu de dires que l’espoir suscité par l’élection de Barak Obama a été déçu. L’arrivée à la Maison Blanche d’un métis afro-américain, qui plus est issu de Chicago la grande ville ouvrière et noire du Nord des Etats-Unis, avait laissé croire que le pays était en passe d’en finir avec son passé. Bien qu’il se soit refusé à être « le président des Noirs », Obama pouvait incarner le rêve d’une Amérique multi-culturelle assumant à la fois son héritage et soucieux de le dépasser. Ce Yes we can apparaissait, pour l’essentiel, comme « oui nous pouvons vivre ensemble ». Il n’est en finalement rien. Les inégalités sociales renforcent les inégalités raciales, et vice versa, et les Etats-Unis confirment que le racisme  reste le ciment culturel de ce pays. Mais aussi qu’il est solidement ancré dans les institutions.

Malgré un reflux relatif du racisme manifeste, celui exprimé par les habitants, le « sens de la suprématie blanche » continue d’imprégner de façon invisible l’ensemble des institutions, nourrissant la persistance des inégalités et stratifications ethniques. Cette réalité rappelle que le racisme, aux Etats-Unis, ne se limite pas à une idéologie exprimée ou à des actions visiblement racistes mais imprègne encore et toujours le fonctionnement « aveugle » des institutions, fonctionnement qui reproduit silencieusement les inégalités ethniques.

#handsupdontshoot die in à Saint-Louis

Faut-il se rappeler que le racisme, aux Etats-Unis, a eu longtemps pour but de créer du commun entre des populations immigrantes qui ne partageaient rien que d’être blanches et chrétiennes ?

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En savoir plus : écouter Le Son du peuple 2e épisode, dimanche 30 novembre.

Bonus militant :

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Bonus vidéo : Kanye West « Jesus Walks »

novembre 24

Un « Bad Godesberg » pour en finir avec le Parti socialiste ?

La nouvelle est tombée dans le ciel déjà bien agité d’un Parti socialiste aux abois. « Le 6 décembre dans les Etats généraux nous ferons notre Bad Godesberg idéologique », a déclaré, dimanche 23 novembre, son Premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis. Il confirme, par là, ce que l’on pressentait dans Regards, dernièrement : le congrès annoncé pour juin 2015 ne portera pas sur le fond, puisque les Etats-généraux s’en chargent. Par ailleurs, le député de Paris annonce la couleur : il entend mener la clarification, réclamée par les « frondeurs », mais à sa manière. En rompant définitivement avec ce qu’il reste d’affichage de transformation sociale au sein du PS. La référence à Bad Godesberg est claire, à qui maîtrise son histoire politique. C’est lors de ce congrès, tenu en 1959, que le Parti social-démocrate allemand a rompu avec le marxisme.

tweet Camdadélis

De fait, l’ambition de Cambadélis, et de ses mandats tant à l’Elysée qu’à Matignon, est de clore l’involution idéologique du Parti socialiste. La conclusion des Etats-généraux, le 6 décembre prochain, va parachever un changement politique de la nature du PS, entamé pour d’aucuns en 1983, lors du « tournant de la rigueur ». En effet, et contrairement au SPD allemand, le PS français a fait le choix des renoncements successifs dont l’abandon de la revendication d’une retraite à 60 ans pour tous a constitué, selon moi, le dernier cap. C’est donc une sorte de Bad Godesberg par étapes, qui autorise l’Accord national interprofessionnel, le Pacte de responsabilité mais aussi l’annonce d’un possible retour sur les 35 heures. Par petites touches, pas toujours de manière claire, le PS a toiletté son programme, son discours, jusqu’à permettre à François Hollande de nommer Valls à Matignon.

Bref, Jean-Christophe Cambadélis annonce la fin de la mue « démocrate » du Parti socialiste. Une mue qui va mettre la rue de Solférino dans le même moule que le Parti démocrate italien, le SPD allemand, le Labour Party britannique… Ce dernier a fini de tomber le masque en affirmant, nous l’évoquions ici, sa rupture avec les syndicats. Le scénario que dessine l’actuel premier secrétaire du PS correspond à l’une des trois hypothèses évoquées par Liêm Hoang-Ngoc et Philippe Marlière dans leur Manifeste des socialistes affligés, La gauche ne doit pas mourir. Des trois scénarios, c’est le plus noir puisqu’il porte en lui une rupture insurmontable au sein de la gauche provoqué par la quête d’une alliance au centre pour le PS post Etats-Généraux.

Qui demandera la main du PS

Loin d’être une construction intellectuelle d’universitaire, le possible évoqué par Philippe Marlière s’appuie sur des déclarations claires. Ainsi, dans une interview accordée récemment au Nouvel Obs, Manuel Valls a défendu l’idée d’une gauche « pragmatique, réformiste et républicaine », mais sans utiliser le qualificatif « socialiste ». A cette occasion, il a proposé de « bâtir une maison commune » de « toutes les forces progressistes » et s’est dit également  ouvert à un changement de nom du Parti socialiste, une idée déjà portée en 2007 et 2011. Même le très loyal Cambadélis avait dû réagir : « Si je suis favorable à changer la carte d’identité du Parti socialiste, je ne suis pas favorable au changement de nationalité ».

Mais Manuel Valls n’est pas le seul à vouloir tendre la main au centre-droit, dans un scénario à l’italienne qui voit le chrétien-démocrate Mateo Renzi diriger le parti démocrate fondé sur les cendres du Parti communiste italien. Ainsi, Jean-Marie Le Guen avance : « Les gaullistes, les centristes ont leur place aux côtés des socialistes et des écologistes pour construire une maison commune de la République et faire évoluer la France. » Ces évolutions se basent aujourd’hui sur la pratique gouvernementale. C’est ce que relève la sénatrice de Paris Marie-Noëlle Lienemann : « Le nouveau discours de François Hollande rend possible un rapprochement avec le centre. La preuve, François Bayrou a été le premier à l’applaudir ».

PS Modem

Reste, pour rendre l’alliance avec le centre possible, à définir le projet politique, ce qui est du ressort du Parti socialiste. En annonçant son « Bad Godesberg idéologique », Jean-Christophe Cambadélis ouvre la porte. Et le bien informé Juan, dans ses Coulisses, peut constater sérieusement : « Cela (l’alliance PS-centristes) calmerait peut être nos critiques. Nous serions sortis de l’hypocrisie, des débats sans fin sur la gauchitude des uns, la trahison des autres. Cette alliance aurait le mérite de la cohérence. Elle précipiterait certains à sortir de leur double jeu. »

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Bonus vidéo : Humannequin « Let’s Make It Clear »

novembre 10

De l’antiracisme 2.0 avec les Maisons des potes

Comment réagir face à la montée de la haine sur le net ? C’est le sujet sur lequel la Fédération des Maisons des potes m’a invité à intervenir, vendredi 7 novembre. Je me suis retrouvé aux côtés de Rokhaya Diallo, journaliste et réalisatrice auteur du documentaire Les Réseaux de la haine ; Tristan Mendès-France, spécialiste des réseaux sociaux ; Nadjib Sellali, journaliste indépendant, et Baki Youssoufou, fondateur de Wesign.it. L’occasion de faire le point sur la réalité de la discrimination et de la haine sur Internet. Mais aussi de parler des manières de contrer ces réseaux sur ce même terrain.

Antiracisme 2.0 la tribune #égalitémdp2014

En premier lieu, Tristant Mendès-France a rappelé un fondamental : le racisme préexiste à Internet même si ce média est devenu son véhicule privilégié. Il a permis de faire le tri entre ce qui relève de la bêtise crasse d’adolescents, parfois même de plus jeunes encore, et de l’expression politique du racisme. « Les réseaux sociaux ont ceci de particulier qu’il n’y a pas de hiérarchie : l’expression d’un môme de 12 ans est placée au même niveau que celle d’un député », a rappelé l’intervenant au Celsa. Cette absence de hiérarchie peut contribuer à donner un effet de masse, à l’image de ce que chacun a pu observer avec le hashtag « un bon juif ». En ce sens, internet demeure un révélateur mais aussi un accélérateur.

En approfondissant, nous avons partagé le constat d’une galaxie extrêmement bien organisés, avançant bien souvent masqués pour mieux déverser leurs discours racistes, homophobes, mysogines… Si certains sites sont clairement d’extrême-droite, comme François de souche, d’autres offrent une façade plus subtile, se parant des atours d’une « information » qui serait « alternative », ouvrant la porte aux théories conspirationnistes aux relents rouges-bruns. Je me permets, sur ce sujet, d’attirer votre attention sur la note de mon camarade Gauche de combat. Autour de ces sites, qui sont autant de têtes de pont, gravitent une galaxie d’activistes numériques qui compensent leur faible nombre par une grande réactivité et une organisation dont les réseaux antiracistes semblent aujourd’hui incapables.

Antiracisme 2.0

Ainsi, le fondateur de wesign.it, Baki Youssoufou a fait part de son expérience avec des campagnes de mobilisation dont les commentaires ont dû être fermés en raison de la surabondance de publications racistes et de l’absence de réponses apportées par les activistes opposés aux discriminations. On retrouve là le mal endémique des milieux progressistes français : division et absence de coordination. Une réalité bien différente de ce qui se pratique aux Etats-Unis par exemple. La formation à l’outil et l’acceptation du choix des armes apparaissent comme autant de nécessités dans le combat en ligne contre les discriminations. Certes, les réseaux sociaux constituent des machines à cash mais aussi des aspirateurs à données personnelles. Cela posé, chacun peut apprendre à contourner cet obstacle pour aller mener le combat sur des plateformes qui rassemblent des millions d’utilisateurs.

L’on se rend compte que ces plateformes, tant qu’un contre-discours n’y est pas véhiculé en force, constituent des caisses de résonance pour le discours ambiant d’atomisation du corps social. D’autant que ce discours médiatiquement dominant bénéficie de l’onction intellectuelle des « experts », éditorialistes et autres « spécialistes » autoproclamés qui occupent le petit écran comme les colonnes des principales publications papier : Christophe Barbier, Franz-Olivier Gisbert ou encore le nauséabond Eric Zemmour.

Rencontres de l'égalité

Là aussi, il y a urgence à bâtir des contre-discours mais aussi à nous questionner sur nos propres pratiques en termes d’accès à l’information. Tant que nous contribuerons, individuellement, à ce que TF1 cumule 20 % de l’audience ou que nous permettrons que Le Parisien soit le quotidien le plus vendu après Ouest-France, ces deux médias auront toute latitude pour continuer à véhiculer leur vision stigmatisante de l’information. Sur la base du livre que j’ai co-écrit avec mon ami Sydné, j’ai donc suggéré d’en finir avec la « République des experts » et la confiscation de la parole médiatique, en parallèle avec la confiscation de la parole politique qui est au cœur de la Ve République.

Un propos qui, je crois, a fait écho aux préoccupations de Nadjib Sellali quand il nous a invités, collectivement, à arrêter de subir pour devenir acteurs. Il a aussi insisté sur l’importance, dans la déconstruction du discours ambiant, de l’éducation populaire. Celle-ci nous donnant les armes pour mener le débat politique face à nos ennemis. Ce n’est pas Rokhaya Diallo qui aurait pu le contredire : l’éducation populaire est au cœur de l’action des Indivisibles, l’association qu’elle a initiée.

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Bonus vidéo : Max Roach quintet with Abbey Lincoln « Triptych (Prayer/Protest/Peace) »