octobre 21

La culture populaire, grand impensé de la gauche radicale

En novembre 2013, j’écrivais, pour le défunt site Médiavox.fr un édito intitulé « Foot : quand la gauche radicale perd le peuple ». Alors que, ce soir se joue un nouveau match qui devrait cartonner à l’audimat, j’ai envie de filer un peu sur le sujet. Il y a un an, j’introduisais ainsi mon propos :

« Treize millions de téléspectateurs mardi soir pour regarder l’équipe de France de football jouer son va-tout devant l’Ukraine. Le défi a été relevé et la France ira finalement au Brésil jouer les phases finales de la Coupe du monde de football. Pendant ce temps-là, dans le microcosme de la gauche radicale, il est de bon ton de s’empoigner sur le foot business. Du côté des intellos auto-proclamés et des sectaires de tout poil, il convient de se gausser de cette populace juste bonne à s’avachir sur un sofa pour s’abrutir d’un ballet de 22 types courant après un ballon. Tout y passe : des dérives financières avérées de ce sport jusqu’au côté « religion moderne » bonne à laver le cerveau des classes populaires. Lesquelles feraient bien mieux de se soulever face à la misère et aux salaires forcément indécents des stars du ballon rond. »

pop is art

Je pointais le décalage violent que constituent, pour les militants que nous sommes, la confrontation entre 13 millions de personnes regardant un match de l’équipe de France et l’incapacité des organisations de gauche – des syndicats aux partis –à mettre un million de manifestants dans la rue contre la réforme des retraites la plus inique qui soit.

Depuis, ma réflexion sur le sujet s’est élargie. Il n’en va pas que du foot mais, plus globalement, de la culture populaire comme nouvel impensé de ma gauche. Du street art, auquel on préférera toujours l’art contemporain, à la musique pop, vite qualifiée de « commerciale » pour la déconsidérer, en passant par le roman populiste (rien que le nom…), il y a une sorte de mépris de classe pour ce populo qui ne veut pas se plier à l’élitisme Télérama-Inrockuptibles. J’ai eu l’occasion d’écrire sur ce sujet, déjà, quand nombre de mes camarades s’étaient emportés de colère lorsque Mélenchon était passé dans l’émission de Cyril Hanouna.

liverppol red army

L’impensé de la culture populaire est profondément inscrit dans les gènes de la gauche radicale, qui l’empêche de saisir qu’il y a du politique, et pas qu’un peu, dans les textes de Beyoncé Knowles comme il y en avait dans ceux de James Brown à l’époque. Il y a eu longtemps ce dédain pour Johnny Halliday, au motif que « 50 millions de fans d’Elvis Presley peuvent avoir tort ». Je n’aime pas Halliday mais pas en raison de son caractère commercial, juste parce que je trouve sa musique mauvaise. Il y a aujourd’hui cet air affecté quand on parle de Stromae….

Le fait est que, pendant des années, le parti qui a donné le « la » à la conception de ce que doit être la culture de gauche radicale, le Parti communiste, a opté pour l’accès de tous et de toutes à la culture avec un grand C. Dans ses écoles de formation, Fernand Léger, Picasso ou Aragon venaient faire des conférences. De là à penser que cette culture de l’élite, rendue au peuple, devait devenir la seule culture valable pour le peuple émancipé, il n’y a qu’un pas. Qui a été franchi allègrement, par le PCF et les autres chapelles de la gauche radicale, des trotskos aux maos.

Ceci est une oeuvre d'art

Il en ressort une forme de « gauchisme culturel », qui ne parle qu’à ceux qui ont les moyens d’y accéder, selon l’expression du sociologue Thierry Blin. Il contribue encore à approfondir le fossé entre les classes populaires et le maigre public d’urbains, diplômés, travailleurs du service public qui forme les gros bataillons de la petite gauche radicale. Une gauche radicale qui s’est tellement éloignée du peuple qu’elle en parle sous le vocable tellement anonyme de distinction « les gens ».

En effet, les différents microcosmes de la gauche se voulant radicale perpétuent cette approche biaisée. Et cela génère un vrai problème politique à la fin. Personne, parmi nos bonnes âmes qui ont fait le choix du militantisme comme d’autres optent pour la soutane, ne se pose la question : pourquoi n’arrivons-nous pas à mobiliser les victimes de ces réformes à venir ? La plupart issus des classes moyennes supérieures conscientisées, ils éprouvent une incapacité à comprendre pourquoi les « prolos » ne suivent pas la voix qu’ils empruntent, eux, au risque de se déclasser. Se répandre sur le foot et la culture populaire, forcément commerciale, qui « lobotomisent les masses », ce qui est aussi puéril que de vouloir casser le thermomètre quand on a la fièvre, permet d’éviter cette remise en cause. Tout comme s’en prendre aux journalistes qui laveraient le cerveau de nos pauvres concitoyens.

Guy Debord

Certes, la réflexion de base est saine. Elle mêle les réflexions de Gramsci et de Pasolini. Et repart du vieil adage révolutionnaire en matière de création culturelle : «Toute licence en art». Ce dernier est posé comme l’antidote à la normalisation, à l’uniformisation et à l’hégémonie d’une conception hédoniste et consumériste de la vie humaine. Mais il ne faut pas, pour autant, repousser les formes populaires d’expression culturelle, même lorsqu’elles donnent l’apparence du formatage commercial. Il faut toujours garder en mémoire que nos concitoyens, nos semblables, les ouvriers et les employés sont intelligents et savent aujourd’hui encore mieux qu’hier décrypter ce qui leur est proposé en matière de spectacle, que ce spectacle relève de l’information, de la culture ou du sport. Et que la culture populaire recèle, en elle même, les ressorts de sa propre subversion.

Reste, finalement, la question qui fâche. Qu’est-ce qui mobilise : l’absence du football et de musique pop ou l’existence d’une perspective crédible ? Poser la question, c’est déjà y répondre. Inutile de revenir, en la matière, sur la responsabilité du Front de gauche dans la période politique qui devrait préoccuper chacune et chacun. Il vaut mieux vomir sur le nouvel « opium du peuple » que représente l’équipe de France ou Britney Spears.

Dépassement de l'art

Ce faisant, chacun oublie – bien vite – le caractère structurant pour la classe ouvrière du football et du rock n roll. En Grande-Bretagne, ils constituent même un des trois piliers de l’identité prolétaire, avec le pub et le syndicat. Cela n’a jamais empêché les mineurs de se battre jusqu’au bout pour sauver l’industrie charbonnière britannique. Bien au contraire !

Un dernier exemple. Parmi les contempteurs du ballon rond, il en est bon nombre qui aiment à fredonner « tous ensemble ! tous ensemble ! ouais ! ouais ! ». Ils méconnaissent que cet hymne des manifestations syndicales depuis 1995 provient en droite ligne des gradins du stade Vélodrome, antre du diable Olympique de Marseille.

graffiti art

Le football et la musique pop, c’est ce qu’il reste à la classe ouvrière quand toutes les autres organisations sensées la représenter l’ont dépouillée de ses rêves.

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Bonus vidéo : Julian Casablancas + The Voidz « Business Dog »

octobre 17

Le 17 octobre 1961, Zemmour et l’esprit de Vichy

Pour moi, ce 17 octobre 2014, comme je l’écrivais déjà en 2011, il n’y a qu’un événement dans l’actualité : malgré le communiqué du président Hollande en 2012, l’Etat français n’a toujours pas reconnu officiellement le crime commis il y a 53 ans jour pour jour. Ce jour-là, suite à la grande manifestation organisée par le Front de Libération nationale algérien (FLN), plusieurs centaines de travailleurs algériens ont été massacrés sciemment par les forces de l’ordre. On parle de 200 victimes. Ce qui est certain, c’est que quelque 11 000 Algériens, de tous âges et de tous sexes, seront raflés et parqués dans des conditions inhumaines pendant des jours, suite à la répression.

Massacre des Algériens à Paris

Je ne sais pas si c’est un détail, mais le grand organisateur de cette tuerie, le préfet de police de l’époque, avait pour nom Maurice Papon, fonctionnaire « exemplaire » et de triste mémoire. C’est peut être violent à entendre, mais des rafles du « Vél’ d’hiv » aux rafles de sans papiers organisés hier par les sinistres Hortefeux, Guéant puis Valls, en passant par le 17 octobre 1961, je trouve une sordide continuité. L’esprit de Vichy n’est pas mort.

Et le polémiste qui ne s’aimait pas, Eric Zemmour, nous le rappelle sans apprêts en déclarant, contre toute évidence, que Pétain aurait « sauvé des Juifs ». Les dernières recherches historiques montrent, au contraire, que Pétain et ses ministres ont devancé les demandes des Nazis. Le même Zemmour file sa cohérence révisionniste, qui a nié qu’il y ait eu massacre des Algériens à Paris en 1961.

C’est une conception bien étrange de la chose publique qui est mise en lumière au travers de ces drames. La puissance de l’Etat est utilisée non pour protéger chacun mais pour stigmatiser, au mieux, massacrer, au pire, les plus faibles, les plus isolés de nos concitoyens. Que l’on soit juif en 1941, Algérien en 1961 ou sans papier en 2011, on n’en reste pas moins une composante à part entière de ce beau pays qu’est la France. Or, l’Etat français en décide autrement sans aucune légitimité démocratique puisqu’aucun des gouvernements à l’œuvre à ces périodes n’a intégré à son programme politique et électoral le massacre ou la mise à l’index de pans entiers de la population française. A part, évidemment, le régime de Vichy mais celui-ci n’est pas arrivé au pouvoir par les urnes.

le statut des juifs

Oui, l’esprit de Vichy n’est pas mort. Hortefeux, Guéant et désormais Zemmour en sont les meilleurs exemples. Héritiers en droite ligne de ces fonctionnaires autant que de ces « journalistes » zélés qui massacrèrent – et justifièrent les massacres – les Algériens de Paris en 1961, ils s’en prennent aujourd’hui aux sans papiers et aux Roms, populations différentes, populations fragilisées s’il en est et par l’Etat lui-même qui plus est. Parce qu’elles ne seraient pas rentrées dans l’histoire peut être, elles non plus ? Jules Ferry, le colonialiste au nom des « Lumières », a une sacrée descendance.

Les Guéant, Hortefeux, Sarkozy et Zemmour sont cohérents en refusant de reconnaître le massacre du 17 octobre 1961. Assurément, ils doivent regretter que Chirac ait reconnu la responsabilité de l’Etat français dans la rafle du « Vél’ d’hiv ».

Je conclus, pour la part qui me revient : alors que les extrémistes de tous bords tentent de les jeter les uns contre les autres, les Juifs de France ont bien plus de points communs avec les Algériens de 1961 ou les musulmans d’aujourd’hui qu’on ne le croit. Ils sont tous victimes de l’esprit de Vichy.

Pour en savoir plus, cliquez ici.

A lire aussi, le numéro spécial de l’Humanité de ce lundi 17 octobre 2011, avec une interview de Henri Malberg, aussi disponible en ligne.

Lire aussi l’article de Léo Carpentier sur le site du PG pays d’aix.

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Bonus vidéo : La Rumeur « Qui ça étonne encore ? »

août 27

Lettre à mes camarades du Parti socialiste

« Je suis le dernier président. Après moi, il n’y aura plus que des comptables. »

(François Mitterrand)

Pour celles et ceux qui ne le sauraient pas, levons l’ambiguïté de cette missive : je ne suis pas membre du Parti socialiste, je l’ai été. C’est en tant que membre du Parti communiste que je m’adresse à vous. Et je fais partie de ceux pour qui, bien que nos choix de militants divergent, vous restez des camarades. Des camarades honnêtes et sincères.

la boussole du gouvernement a perdu la gauche

J’ai mis du temps à vous écrire car, même si je ne m’attendais à rien, j’ai été abasourdi par la violence du symbole, cette matière dont se nourrit la politique, que constitue l’annonce de la composition du gouvernement « Valls 2 ». Non, je refuse de parler de la nomination de Macron en lieu et place de Montebourg. Les hommes, les femmes, peu me chaut dans le fond. Même si être représenté par des gens aussi coupés du monde réel est, souvent, insupportable. C’est d’une ligne politique dont il est question. Avec cette question centrale : oui ou non, l’austérité fait-elle sens, à gauche ?

Vous avez, pour beaucoup d’entre-vous, répondu à plus ou moins haute voix à cette question. Vous avez clamé, quand bon nombre de vos camarades partaient sur la pointe des pieds, que vous ne vous étiez pas battus, en 2012 et même avant, pour qu’un gouvernement issu de vos rangs porte une ligne politique rendant illisible la rupture avec le quinquennat Sarkozy. J’ai lu, ces dernières heures, vos cris de colère, vos incompréhensions, vos larmes à voir foulés au pied vos engagements, votre énergie, votre bonne volonté de militants.

Non à l'austérité

C’est vous, jour après jour, qui, sur les marchés, dans les entreprises, avec vos voisins ou vos amis, devez argumenter bec et ongles en quoi la gauche et la droite sont différentes, en quoi vous refusez, à l’image d’Aurélie Filipetti, de vous « excuser d’être de gauche ». Et, au final, le résultat de votre investissement, c’est que le Premier ministre issu des rangs du Parti socialiste est accueilli par une standing ovation à l’université d’été du MEDEF. La pilule est amère et je n’ai pas envie de vous seriner que « je vous l’avais bien dit ». C’est inutile, blessant et inopportun.

Aujourd’hui, enfin, nous sommes d’accord sur l’essentiel : l’austérité, là est toute la question. Est-ce que nous allons tenter d’élaborer la réponse commune à cette question, oui ou non ?

Je ne vous demande pas de rejoindre le Parti communiste ni même le Front de Gauche. Je sais combien vous êtes attachés à votre organisation et que vous refusez de la laisser aux mains des sociaux-libéraux. J’ai compris que, pour bon nombre d’entre-vous, quitter le PS serait un renoncement à l’action politique. En fait, où que vous soyez, ça n’a pas d’importance. La seule chose qui m’importe c’est « pouvons-nous faire quelque chose ensemble » ? Dans le respect de chacun.

Que reste-t-il du Parti socialiste

J’ai envie de croire que oui, à lire le travail réalisé par des clubs politiques, des regroupements plus ou moins formels… Mais aussi, plus prosaïquement, à nous voir militer ensemble dans nos syndicats, au sein d’associations de parents d’élèves ou de mouvements antiracistes. C’est bien là, sur le terrain, en partant de la réalité, que nous pouvons mesurer ce que nous, hommes et femmes issus des gauches de ce pays, avons en commun. N’est-il pas temps, quand le Premier ministre annonce un approfondissement de la politique d’austérité, d’aller encore au-delà de ce commun pour en créer un autre ?

Est-ce que vous n’avez pas envie qu’ensemble – militants socialistes, du Front de gauche, écolos, de Nouvelle Donne et j’en oublie certainement – nous actions que l’austérité ne passera pas grâce à nous et que, oui, comme certains d’entre-vous l’ont écrit, « il y a une autre politique possible » ?

PS années 70

Non, je ne vous propose pas de rejouer la gauche plurielle. Non, je ne vous propose pas de faire un remake du Front populaire. Nous avons tout à inventer. Nous avons des champs de possible à explorer. Chacun peut – doit ? – jouer son rôle dans ce livre à écrire, à partir de l’endroit où il est : vous au PS, mes amis et moi au Front de gauche, d’autres camarades au sein d’Europe Ecologie-les Verts… Je ne serai pas plus précis parce que je refuse de placer nos échanges à venir dans un cadre prédéfini.

Je sais juste que, si nous restons chacun dans notre coin, nous allons fignoler l’embellissement du boulevard qui mène, déjà, la droite et le Front national vers le pouvoir.

A bientôt de vous lire, j’espère.

Salutations fraternelles

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Bonus vidéo : Depeche Mode « Something To Do (BlackStrobe Alternative Remix) »

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