janvier 16

Après les massacres, encore à propos de l’Islam et des Juifs

A ceux qui rêvent du « choc des civilisations », les faits semblent donner corps à leur mystique. De la tuerie de l’Hyper Casher vendredi 9 janvier aux massacres de masse perpétrés au Nigéria par Boko Haram en passant par le génocide des Yézides en Irak, on peut facilement verser dans une « guerre des valeurs » fantasmée à grande échelle. Elle est alimentée par les majors de l’infotainment, qui voient là matière à sensations donc à bénéfices sonnants et trébuchants. C’est dans ces moments-là qu’il faut ralentir le cours de l’information et revenir à quelques fondamentaux, notamment les textes. Vues les dérives observées ça et là ces derniers jours, il m’a semblé utile de ressortir et de réactualiser une note que j’avais écrite en 2012 au lendemain des meurtres commis par Mohamed Merah.

Sur le trajet de la marche républicaine de Lyon

Il faut d’abord revenir à deux trois petites choses. En premier lieu, contrairement aux religions chrétiennes, il n’y a pas d’antijudaïsme théologique dans l’Islam. Chez les Chrétiens -enfin, une minorité aujourd’hui -, les Juifs seraient « coupables » d’avoir assassiné Jésus Christ. Au nom de ce « crime » supposé, les ghettos, les pogroms et les conversions forcées seront justifiées par les prêtres tout au long des siècles jusqu’à ce que la deuxième guerre mondiale et le massacre systématisé, industrialisé, méthodique des Juifs n’amènent les opinions publiques à s’émouvoir de ce que des individus soient détruits en raison de leur religion. Je passe rapidement sur le fait que les Européens de confession juive, « impurs » par essence, ne peuvent exercer des métiers nobles comme le travail de la terre qu’ils risqueraient de « souiller » ou le fait d’avoir des responsabilités dans la société. Ce qui les amènera à exercer, quand ils en ont les moyens (ce qui est le cas d’une toute petite minorité), le commerce de l’argent, puisque c’est aussi « impur » pour les Catholiques. Cette vision largement répandue de l’impureté originelle des israélites amènera, notamment en Pologne et en Ukraine, des bons catholiques à participer aux massacres de masse ordonnés par les troupes nazies.

Dans l’Islam, qui procède du même livre initial que Juifs et Chrétiens, il n’y a pas de chose semblable. Les hébraïques sont considérés comme le « peuple élu ». Il y a une certaine logique puisque l’Islma est la dernière née des religions dites « abrahamiques ». En ce sens, le Coran a un aspect forcément œcuménique par rapport à la Torah ou à la Bible… Fouillons un peu les textes, le Coran explique :

Ne discutez avec les gens du Livre (Juifs et Chrétiens) que de la manière la plus courtoise 

                          [Sourate 29, verset 46]

Il y a aussi ce hadith (les paroles du prophète Mahomet) rapporté par Mouslim :

Celui qui fait du mal à un juif ou à un chrétien m’aura en adversaire le jour du jugement.

Tout pourrait se résumer dans ce dernier hadith rapporté par Boukhari et Mouslim :

Le véritable croyant, c’est celui dont l’humanité n’a à craindre ni la langue, ni la main.

Petit quotidien musulmans et juifs

En fonction de ces écritures réputées saintes pour les croyants, dans les pays où la religion musulmane domine, les Juifs vivent certes dans des quartiers séparés. Nous sommes au Moyen-Âge n’est-ce pas. Mais ces quartiers ne sont pas enclos dans des murailles et il n’y a pas de couvre-feu ni de signe distinctif pour les israélites. En passant, c’est le très chrétien roi français Louis IX, dit « Saint-Louis », qui a créé l’ancêtre de l’étoile jaune… Mais revenons aux rapports entre musulmans et juifs sur la base de la théologie et à partir des faits historiques.

Quartiers séparés donc mais pas d’interdit professionnel. Au contraire même. Les principaux chefs politiques, quand ils sont de confession musulmane, s’entourent très volontiers de conseillers aux croyances différentes des leurs. Ce fait se vérifiera pendant des siècles, jusqu’à Hassan II qui, tout « commandeur des croyants » qu’il soit, choisira pendant un temps un premier ministre de confession hébraïque. Juste parce qu’il a les compétences adéquates. Je ne verserai pas l’angélisme jusqu’à dire qu’entre Juifs et Musulmans tout a toujours été au mieux dans le meilleur des mondes. Une religion monothéiste est, par essence, excluante, cherchant à prendre le pas sur les autres. C’est ainsi que le christianisme a éradiqué le paganisme en Europe ainsi qu’en Amérique du Sud puis a tenté de ce faire en Afrique.

juif-portant-la-rouelle

Aujourd’hui, on veut nous faire croire à un affrontement essentialiste entre Juifs et Musulmans, affrontement qui serait historique alors que je viens, brièvement, de montrer qu’il n’en est rien. Dans la sphère d’influence française, il y a une raison historique aux tensions entre personnes de confession juive et celles croyant en Allah. Elle a nom « décret Crémieux ». Ce décret, pris en 1870, accorde aux personnes de confession hébraïque vivant en Algérie la nationalité française. Les Musulmans, eux, se verront doter d’un « statut de l’indigène » qui a le mérite de les différencier des animaux, sauf à ce qu’ils fassent expressément la demande d’une nationalité française qui leur est rarement accordée. En tout état de cause, on parle là d’un acte politique, un décret pris par le gouvernement français, pour séparer deux populations qui vivaient selon les mêmes règles auparavant.

Dans le fond, il n’y a pas de conflit judéo-musulman et surtout pas sur des bases religieuses. Il n’y a pas plus de conflit entre Juifs et Arabes. Ce qui existe, depuis le début de 20e siècle, c’est un conflit territorial entre Israéliens et Palestiniens. C’est totalement différent. Et, dans ce drame du 21e siècle, la religion n’a valeur que d’alibi ou de cache-sexe. Comme je l’ai déjà écrit à l’été 2014 après les incidents dramatiques de Barbès et Sarcelles, la mise en exergue mensongère du caractère religieux que revêtirait ce conflit n’est que la traduction concrète de la confiscation du débat sur le conflit israélo-palestinien par les extrêmes des deux bords.

couple_mixte-juif-chrétien en Allemagne nazie

Enfin, je ne peux conclure dans parler des salafistes puisqu’il semble que l’à présent décédé tueur de l’Hyper Casher, Coulibaly, comme Mohamed Merah et Mehdi Nemmouche avant lui, se revendiquait de cette idéologie. Dire que le salafisme est un avatar de l’Islam, c’est aussi insultant que d’expliquer que Civitas représente une part des Catholiques ou le Ku-Klux Klan relève du protestantisme, en termes de croyance je veux dire. Le salafisme, comme l’intégrisme catholique ou les fondamentalistes juifs, n’a rien à voir avec les textes religieux, encore moins avec les croyants. Ce sont d’abord des politiques. Des personnes qui croient que la loi de leur Dieu, souvent vue de manière étroite, exclusive et dominatrice, doit s’appliquer à tous les êtres humains. Ils pensent que la loi pervertie qu’ils prêtent à leurs dieux doit devenir la loi de la cité, politique en grec ancien. J’ai esquissé, dans une note précédente, ce qui les caractérise plutôt comme une des facettes de l’extrême-droite moderne.

Parce que j’ai trop de respect pour celles et ceux qui croient, ne comptez pas sur moi pour les injurier en les réduisant au rang d’extrémistes quelle que soit la partie du Livre qu’ils revendiquent. Il convient en revanche, pour contrer ces politiques d’un genre nouveau, de saisir sur quel terreau – proprement politique – ils grandissent. Je vous renvoie à ma note sur les périphéries de la France pour avoir une première approche, même incomplète, de l’analyse de ce terreau ; puis à celle sur la réinclusion des quartiers populaires pour commencer à réfléchir aux réponses politiques que nous pourrions, ensemble, élaborer.

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Bonus vidéo : Tricky « My Palestine Girl (Feat. Blue Daisy) »

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janvier 14

Pour comprendre Charlie et l’HyperCasher et d’autres choses…

« — Je le connais votre type, me dit-il. Il s’appelle Érostrate.
Il voulait devenir illustre et il n’a rien trouvé de mieux que de brûler le temple d’Éphèse,
une des sept merveilles du monde.

— Et comment s’appelait l’architecte de ce temple ?

— Je ne me rappelle plus, confessa-t-il, je crois même qu’on ne sait pas son nom.

— Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d’Érostrate ?
Vous voyez qu’il n’avait pas fait un si mauvais calcul. »

(Jean-Paul Sartre)

 

Il a donc fallu du temps, étant donné que je ne me sers pas de ce blog pour étaler mes états d’âme, ou presque pas. Le temps d’encaisser, le temps de pleurer, le temps de digérer. Maintenant est le temps de réfléchir, si possible ensemble. Il y a une semaine, nous étions beaucoup à être sous le choc d’une tuerie dans les locaux de Charlie hebdo qui a causé douze morts. Nous étions sonnés, KO debout alors que nous pensions que le plus dur venait d’arriver. Nous ignorions que le lendemain, une policière municipale allait être abattue parce qu’elle était policière ; que le surlendemain, quatre Français seraient tués parce que de confession juive. Depuis, nous nous questionnons : pourquoi ? Comment en sommes-nous arrivés là ?

Image prise en direct devant l'HyperCasher porte de Vincennes

En fait, nous en étions déjà là. Avant les frères Kouachi et Coulibaly, il y a eu le gang de Roubaix en 1996 puis le gang des Barbares puis Mohamed Merah et Mehdi Nemmouche. Ils ont beaucoup en commun : des origines sociales et un parcours de vie qui en font des déclassés ; des rêves de gloire, alimentés par la mythologie capitaliste de la jouissance, qui se fracassent sur la réalité d’un ordre social dont l’inégalité des chances demeure un fondement ; une conversion tardive à l’islam, religion qu’ils méconnaissent ; un culte très sexuel de la violence… C’est un invariant dans toutes les extrême-droites, comme le rappelle Boris Cyrulnik : « Il y a une érotisation de la mort. Les groupes d’extrême droite ont toujours érotisé la mort ». C’est le rêve du combat plutôt que l’étude du Coran.

On en revient à Wilhelm Reich et à La Psychologie de masse du fascisme. Dans cet ouvrage, malheureusement snobé par bon nombre de mes camarades marxistes de stricte obédience, Wilhelm Reich analyse le fascisme qui se développe sur un sombre terreau, tapi dans l’inconscient collectif. Ce dernier est composé de structures sociales et psychologiques comme par exemple la famille autoritaire. Plus largement, ce seront tous les mécanismes de contrainte du désir, de la libido qui vont créer les conditions psychologiques. C’est grâce à eux que les classes moyennes et certains pans de la classe ouvrière vont se tourner vers l’idéologie nauséabonde qu’est le nazisme. Cet appareil de contrainte psychologique va brimer et aliéner la nature réelle de l’être humain. Reich nomme cette configuration particulière d’autoritarisme et de frustration sexuelle : la peste émotionnelle, qui selon lui, va être la caractéristique première du fascisme. Difficile de ne pas faire le parallèle avec l’itinéraire des individus que j’ai cités.

Kouachi Coulibaly infographie Le Parisien

Il faut lire attentivement ce qu’écrit le journaliste Pierre Torrès, ancien otage en Syrie, sur Mehdi Nemmouche et qui peut s’appliquer à tous les autres :

Ce qu’il incarne, c’est une forme particulièrement triviale de nihilisme. Il est, à cet égard, un pur produit occidental, labellisé et manufacturé par tout ce que la France peut faire subir à ses pauvres comme petites humiliations, stigmatisations et injustices.

Ces propos rencontrent la vision plus théorisée de Boris Cyrulnik : « Ce ne sont  pas des fous, ni des monstres. Ce sont des enfants normaux et en détresse, façonnés intentionnellement par une minorité qui veut prendre le pouvoir. Ces enfants sont abandonnés, en difficulté psychosociale et éducative, et il faudrait d’abord les éduquer. Ils le sont par les réseaux sociaux qui sont une arme pour façonner ces jeunes. Internet véhicule une représentation facile de la réalité, une pensée paresseuse à l’origine de toutes les théories totalitaires. Avec une minorité d’hommes formés, payés et armés, manipulés et fabriqués, on peut détruire une civilisation. Cela a été fait. L’inquisition et le nazisme l’ont fait. »

Maman, je passe à la télé

Revenons à Mehdi Nemmouche, tel que le décrit Pierre Torrès : « Ses raisons d’aller en Syrie se rapprochaient probablement plus de celles qui, à un certain degré, mènent des adolescents américains à abattre toute leur classe ou certains de nos contemporains à participer à une émission de télé-réalité, qu’à une quelconque lecture du Coran. » La télé joue un rôle propulsif dans le parcours des uns et des autres. En 2012, je pontai déjà cette réalité : « A ceux qui disent que, sans les médias, Merah serait déjà mort, je réponds : « sans les médias, Merah n’aurait jamais été ». Mohamed Merah est l’enfant barbare – oui, il y a une allusion explicite au « gang des barbares » de sinistre mémoire – de la société du spectacle. »

L’appréciation de Pierre Torrès rejoint celle d’un autre journaliste et ancien otage, qui aurait été placé sous la surveillance de Nemmouche, Didier François : « Dans notre détention, dans ses propos permanents, il y avait une espèce d’obsession antisémite, une obsession à vouloir imiter ou dépasser Merah, son modèle. Ce qu’il y a d’extraordinaire avec le parcours de Nemmouche, vous voyez bien que ce n’est pas un idéologue islamiste ! Il le disait lui-même : il se définissait comme un jeune criminel transformé en nettoyeur ethnique, c’est ce qu’il disait en permanence. »

Daesh l'absence des mots le choc des photos

Sont-ils, les Merah, les Coulibaly, les Kouachi, les Nemmouche, finalement si différents de ceux qui ont mis à mort Clément Méric ? A mon sens non. Comme les boneheads (crânes rasés fascistes improprement appelés « skinheads ») nostalgiques de la SS, ils ont intégré la violence physique comme un élément du discours politique, les militants d’extrême-droite ont un rapport différent du nôtre à la vie. Ils parlent volontiers de « mépris de la mort » pour camoufler que, pour eux, « la chair humaine ne vaut pas cher ». On retrouve, et pour cause, la même rhétorique du côté de ceux que l’on nomme, fort improprement, « djihadistes ». De fait, pour une partie de la jeunesse sans repères, notamment celle issue du lumpen proletariat, l’extrême-droite a toujours constitué une issue après des parcours où rêves de gloire brisés et petite délinquance se mêlent.

Je soumets à votre réflexion que l’idéologie à laquelle disent se rattacher les membres du gang de Roubaix jusqu’à Coulibaly est une des facettes de l’extrême-droite internationale. Nombreux sont ceux qui croient que l’extrême-droite est une construction politique européenne. C’est oublier son existence au Japon, en Inde et, désormais, au Proche-Orient. Je considère que les mouvements incarnés aujourd’hui par Daesh ou Boko Haram, comme par Al-Qaeda, relèvent non pas de l’islam mais bien de l’extrême-droite. Ces mouvements ne sont pas essentialistes dans le sens habituel de ce terme, c’est-à-dire ethnodifférencialistes – mais toute l’extrême-droite ne l’est pas comme le franquisme et le fascisme italien le rappellent. Mais ils sont tout autant organicistes, c’est-à-dire qu’ils envisagent la société comme un corps humain, infecté par des virus qu’il faudrait éradiquer. Il n’y a qu’à voir comment se comportent les adeptes de Daesh avec les Yézides (ce qui laisse entrevoir aussi une dimension ethniciste, peu prise en compte jusqu’alors).

no comment

On pourrait m’objecter Daniel Guérin dans la comparaison, puisque le penseur a travaillé à la mise en lumière des liens entre le fascisme et la grande bourgeoisie possédante. « Le fascisme est, bien sûr, une réaction défensive de la bourgeoisie, mais une défense contre la désintégration de son propre système beaucoup plus que contre toute offensive prolétarienne », écrit ainsi Daniel Guérin. A cette objection, je répondrai simplement : lisez donc un article sérieux sur le financement d’Al-Qaeda et de Daesh. Sauf que la situation du capitalisme a changé, qui mène depuis trente ans sa propre révolution interne. Il faut donc modifier les termes de Guérin ainsi : « Le fascisme est, désormais, une réaction offensive de la bourgeoisie, une offensive pour accompagner la mutation à marche forcée de son propre système beaucoup plus que contre toute offensive prolétarienne ».

C’est à ce niveau que se situent les attaques menées par les deux extrême-droites, celle bien européenne incarnée par le FN, le Vlams Belang, l’Alliance nationale italienne… et celle de Daesh, Boko Haram et Al-Qaeda. Les deux se connaissent d’ailleurs puisque leurs éléments les plus radicaux ont été formés dans les mêmes camps dans les années 1990. Elles partagent également la même vision du monde : chacun chez soi. On comprend mieux du coup pourquoi les élus FN n’ont participé à aucune cérémonie, à aucun hommage aux victimes des trois fusillades de la semaine passée.

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Bonus vidéo : A Place To Bury Strangers « We’ve Come So Far »