Par Bestlaf

A René et Gundel B.

A Birgit T.

En ces temps de cinquantième anniversaire des accords de l’Élysée, il est de bon ton de célébrer la fameuse « amitié franco-allemande ». Et d’ailleurs, nous aurions tort de nous en priver, pas tant parce que c’est l’occasion (pour combien de temps encore ?) pour des services publics de transport de proposer des voyages transfrontaliers à prix réduit, que parce que oui, il fallait réussir à le faire : réunir ces deux pays après des décennies d’affrontements barbares.

French President Hollande, German Chancellor Merkel, German President Gauck and France's Prime Minister Ayrault pose for pictures at Berlin Philharmonics

Alors oui, bien sûr, ce projet n’était pas pure philanthropie. Mais il faut se replonger dans l’atmosphère de ces années-là pour comprendre. Entendre une vieille dame vous expliquer que quand elle est venue habiter à Paris, ayant quitté son Allemagne natale par amour, une simple dispute avec les voisins se terminait par un « Vous, les enfants vous les mettez dans des fours ». Entendre son récit du mépris des gens pendant les repas de famille ou les pots au travail de son mari.

Alors, le temps et les symboles aidant, les choses ont changé. L’allemand n’était plus tant cette langue de l’occupant que celle des bons élèves, et du coup, des élèves dont les parents voulaient qu’ils soient dans les « bonnes classes ». On a mis en place des offices des jeunesses communs, des partenariats universitaires, et même une brigade militaire commune. On a multiplié les échanges scolaires, on a bâti des ponts au-dessus du Rhin et on a même laissé passer le nuage de Tchernobyl (ou pas, selon les sources).

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Mais au-delà de ces projets et de ces symboles, cette « amitié franco-allemande », quelle est-elle ? Ne serions-nous pas passés d’une génération de la méfiance, au regard inquiet rivé sur la tragédie de la seconde guerre mondiale, à une génération de l’indifférence, pour laquelle l’Allemagne, c’est probablement beau, mais c’est loin, bien trop loin ?

Au final, que connaissent les « jeunes », cette fameuse catégorie tant aimée des journaux télévisés, de leurs cousins germains ? De leur histoire, rien avant 1914, pas grand-chose après 1945. De leur cinéma ? Par chance, Good Bye Lenin ! est venu mettre fin à des années de silence. De la musique ? Au mieux Rammstein, au pire Tokyo Hotel. De la langue ? On vous expliquera qu’elle est laide et gutturale, quand on n’en a jamais entendu que des caricatures. Et comme le nombre de postes d’enseignants fond à vue d’œil, n’espérez plus pouvoir l’étudier dès la sixième.

« L'empereur romain » à Mayence, ancien chef-lieu du Département du Mont-Tonnerre
« L’empereur romain » à Mayence, ancien chef-lieu du Département du Mont-Tonnerre

Oui, mais cette amitié franco-allemande, elle existe bien non ? On nous en parle, on nous la vante, on en a des photos et des vidéos ! Elle a un visage ! Quand Gerhard Schröder se fait représenter à un sommet européen par Jacques Chirac, ce n’est pas de l’amitié franco-allemande peut-être ? Le symbole est sans doute beau, mais au final, n’est-il pas surtout l’incarnation d’un SPD qui met à l’époque en place une casse en règle du droit social allemand (loi Hartz IV durcissant les conditions d’attribution des allocations chômages notamment) et a donc toutes les raisons de plutôt bien s’entendre avec la droite française ?

Alors comment croire en cette amitié entre des pays dont les habitants ne se connaissent pas ou si peu, sans moments, rires ni peines partagés ? Et quel sens aurait une telle amitié, si elle se résume à la classe politique ? Parce que nous savons qu’une amitié ne se décrète pas, nous ne saurions nous satisfaire de la signification de ce terme accolé à l’adjectif « franco-allemand ». Cette amitié il faudra la construire, et le travail est énorme.

Mélenchon Lafontaine

Comment avoir une perception juste de l’autre quand notre première source de connaissance de lui ressasse des clichés éculés ? On nous parle d’Allemands qui auraient honte de leur histoire, de leur pays et de leur passé. Mais promenez-vous dans des petites villes, et vous verrez surgir de nombreux drapeaux schwarz-rot-gelb de feu la République fédérale allemande. Regardez la télévision, et vous trouverez des émissions satyriques qui abordent (assez maladroitement, à mon humble avis) la question du nazisme. Déambulez dans les rues piétonnes, et vous trouverez des statues de Bismarck !

Ce bon vieil Otto, en plein Darmstadt
Ce bon vieil Otto, en plein Darmstadt

Alors bien sûr, il s’agit d’élargir et de donner les véritables moyens de leurs ambitions aux programmes déjà en place, ainsi que de permettre à chaque enfant, à chaque étudiant d’avoir la possibilité réelle d’étudier l’allemand. Mais au-delà, de se souvenir de ce qui nous rapproche. Au-delà de différences culturelles plus ou moins marquées (l’Alsace est probablement par bien des aspects plus proche de la Hesse que du Languedoc…), nous partageons une même condition, celle d’hommes et de femmes qui vivent de leur travail.

Le combat des ouvriers de Renault ou de PSA pour la sauvegarde de leurs usines et de leurs emplois est le même que celui des ouvriers d’Opel. En Allemagne comme en France un peu plus tôt, les personnels de sécurité des aéroports entrent en grève pour défendre leurs droits. Si chaque pays les a vécues différemment, nous partageons tous ce passé et ce présent de luttes.

Rosa Luxembourg

Et ce n’est d’ailleurs pas anodin que la célébration de la mémoire de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht se fasse en présence de représentants des différents partis de gauche européens. Et c’est d’autant plus symbolique qu’à l’heure actuelle peut-être plus qu’hier, envisager les luttes et l’action politique sans une dimension internationaliste nous conduirait directement à l’échec.

Alors oui, l’amitié, et au-delà la solidarité à l’échelle européenne restent une nécessité à construire, et ce d’autant plus qu’avec la crise, nationalisme et xénophobie reviennent sur le devant de la scène. Nous savons que beaucoup n’hésiterons pas à désigner nos voisins comme les responsables d’un état qui nous obligerait à restreindre nos droits, nous détournant ainsi les yeux des seuls qui profitent de la crise : les capitalistes.

humanité

Et avec nos camarades européens, il sera de notre responsabilité de nous unir pour nous opposer tant aux résurgences fascistes qu’à une politique austéritaire qui étrangle les peuples, et pour transformer la société européenne en un espace réellement démocratique, écologique et social. Les grèves et manifestations du 14 novembre dernier, avec toutes leurs limites, montrent qu’il est possible de faire se rassembler les travailleurs sur un message de solidarité et de lutte commune. A nous de savoir perpétuer cette dynamique.

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Bonus GEMA : K.I.Z. « Rohmilchkäse »