Quand je vous dis que les militants sont des êtres humains comme les autres, faut me croire. Hier, nombre d’entre-nous ont laissé libre cours à leur colère. Ou, tentant de la refouler, ont manqué s’empoigner avec des amis, des camarades. Je ne suis pas une exception, mes échanges en commentaires avec Raoul, fidèle lecteur, ont bien failli tourner vinaigre. Heureusement, nous avons eu tous l’intelligence de ne pas céder à la tentation du « bourre pif » qu’il soit de mots ou de maux. Bref, la lecture des résultats du Front de Gauche aux législatives et leurs conséquences : désistement républicain notamment, ont été l’occasion d’exprimer la frustration légitime par rapport à des résultats que nous sommes beaucoup à considérer comme n’étant pas à la hauteur des enjeux.

Je fais mien ce constat. J’aurais aimé que nous maintenions le score de 10 % aux législatives et que nous gagnions des députés. Las, et ce n’est pas la faute des médias, pas celle du parti dit « sérieux », pas celle du peuple, il n’en sera pas ainsi. J’ai déjà donné ma part critique de notre responsabilité dans cette affaire. Par ailleurs, beaucoup a été écrit sur les raisons diverses qui expliquent ce score médiocre quoi qu’en progression par rapport à ce qui est comparable. Je ressens, à titre personnel, dans ces analyses contradictoires, des visions différentes voire divergences du projet politique Front de Gauche. Pour que nous compreniez ma propre analyse, je crois qu’il est utile que je vous précise donc quelle est ma vision du Front de Gauche.

Et, pour bien me faire comprendre, je vais partir de ce que nous ne sommes pas : le parti socialiste, ses alliés ou ses partenaires. Au risque de décevoir certains de mes lecteurs, le PS n’est pas (encore ?) de droite. Le PS constitue la droite de la gauche. J’en veux pour preuve que la très grande majorité des électeurs se réclamant de la gauche ont voté pour ce parti. Ah, bien sûr : nous pouvons convoquer tous nos penseurs, nos idéologues, les faits même ! pour expliquer le contraire. Mais les faits sont têtus : le peuple souverain a décidé que le parti dit « sérieux » se situe dans le camp de la gauche. Nous mêmes nous lui donnons raison, en expliquant que nous ne sommes pas les adversaires du PS mais que nous lui disputons le leadership à l’intérieur de la gauche.

Nous avons vocation à prendre le pouvoir, donc à assumer notre engagement électoral à tous les niveaux. Pour passer devant le PS et l’amener en position de vassalité politique vis à vis de nous. Jusqu’au moment où, ayant mené à bien le travail d’éducation populaire politique et de conscientisation, nous n’aurons plus besoin de lui. Nous estimons que, pour parvenir à ce résultat, nous devons assumer une ligne d’autonomie conquérante vis à vis du PS. Ce qui exclut toute participation à un gouvernement social-démocrate mais qui ne signifie pas faire le jeu de la droite. Nous l’avons dit, je suis d’accord avec ce point : « On ne mènera pas la révolution citoyenne sous un gouvernement de droite ». Parce qu’une victoire électorale de la droite est une défaite idéologique pour la gauche. Les mots ont un sens.

De cela procède quelques conséquences très pratiques, qu’il faut assumer même quand la colère brouille la conscience et obscurcit la vision. C’est bien pour cela que, malgré mes propres rancœurs et celles exprimées par d’autres, j’ai trouvé la ressource pour expliquer le pourquoi et la nature du désistement républicain, quitte à me faire qualifier, à mots couverts, de social-traître par quelques lecteurs amicaux. Pendant qu’ailleurs d’autres de mes camarades me qualifient de gauchiste. Joie ineffable de l’exposition. Si je n’en voulais pas, je n’avais qu’à pas ouvrir ce blog. Mais passons sur mon ressenti personnel. Là n’est pas la question.

Je reviens donc sur ce qui est, pour moi, militant parmi d’autres, le fond. La vision que j’ai exposée de nos rapports avec le parti dit « sérieux » pose des marqueurs de différenciation avec les partis d’extrême-gauche. Nous ne considérons pas, en effet, le PS comme l’ennemi de la classe ouvrière. Si c’est ce que vous cherchez au Front de Gauche, vous avez frappé à la mauvaise porte.

Je veux aussi redire que nous avons vocation à prendre le pouvoir pour mener la rupture avec le capitalisme. En ce sens, nous sommes révolutionnaires et c’est pour cela que nous appelons à la révolution citoyenne, parce que nous voulons tenter une révolution démocratique et pacifique. Nous sommes aussi prêts à mener nos ruptures par le moyen de réformes porteuses de radicalité concrète. Dans cette construction politique nouvelle, nous dépassons le faux antagonisme entre réforme et révolution, rappelant que tous les moyens sont bons pour réaliser la transformation radicale de la société. C’est ce que nous allons imposer dans le débat, à grande échelle, dans les années à venir.

Pour autant, le Front de Gauche va-t-il, doit-il, attendre sagement les prochaines échéances électorales pour mesurer son influence agrandie (ou pas) ? Ce serait bien mal nous connaître. Nous ne sommes pas du genre à attendre sagement qu’on nous donne l’autorisation de parler. Comme l’explique Jean-Luc dans sa dernière note, nous profiterons de chaque occasion pour faire grandir l’insurrection citoyenne, dans un processus dialectique qui articule, en conscience, la rue et les urnes :

« (Citant l’analyse du journal La Croix – NDA 🙂 « Sans groupe à l’assemblée Jean-Luc Mélenchon cherchera à transformer plus que jamais l’alliance en une force au service de l’insurrection citoyenne. » En tous cas il est exact que c’est bien ce que, peu ou prou, j’ai l’intention de proposer avec la direction du Parti de gauche à tout le parti pour son prochain congrès. Car certes, nous participons à la mascarade actuelle, et nous respectons sa conclusion parce que nous sommes républicains et que nous nous soumettons à la loi et à la Constitution aussi longtemps que le peuple ne l’aura pas changée lui-même. Pour autant, ce serait une lourde faute d’en attendre davantage que ce que nous en voyons déjà. C’est-à-dire un monstrueux déni de démocratie. Jugez plutôt. Si nous étions représentés à l’assemblée (…) à la proportionnelle des voix gagnées à ce premier tour, nous serions quarante-trois députés du Front de Gauche! On sait ce qu’il en sera en réalité. Surtout quand, par-dessus le marché, le parti dominant, le PS, consacre l’essentiel de ses forces à tenter d’écraser ses partenaires pour avoir la majorité absolue tout seul. Pourquoi faire ? Pour être certain de pouvoir rendre impossible de cette façon toute forme de débat sur les décisions qui viendront d’en haut ! Mais le débat aura lieu. Et bien plutôt qu’on ne le croit chez les importants. Ailleurs et autrement puisque nous n’avons pas le choix. »

Chaque mobilisation sociale, chaque lutte, chaque coin de trottoir deviendra notre lieu d’expression autant que celui à partir duquel nous poursuivrons la construction de notre force politique. S’il faut assumer une franche explication avec les militants du parti dit « sérieux », nous en serons. S’il faut dessiller les yeux des citoyens sur la nature des décisions prises par l’Union européenne, nous le ferons. S’il faut qu’on s’explique entre nous sur la cohérence, les objectifs et les structures à mettre en place, nous mènerons ce travail de saine explication.

Cela dit, en passant, le Front de Gauche ne constitue pas une auberge espagnole. A mon sens et à mon sens uniquement. On ne vient chez nous pas sur un point, en oubliant le reste. Non ! Nous avons construit patiemment, au départ comme une alliance d’appareils c’est vrai, un projet politique que nous mettons aujourd’hui à la disposition de qui veut. Mais nous n’en changerons pas l’objet pour vous faire plaisir. Si vous voulez un front de gauchistes, allez voir ailleurs. Pour l’heure, nous avons comme préoccupation de poursuivre notre homogénéisation en intégrant vraiment les camarades qui nous ont rejoint pendant la campagne des présidentielles : la Fédération pour une Alternative Sociale et Ecologique, Convergences et Alternatives, le Parti Communistes des ouvriers de France, République et socialisme, Femmes Egalité, les citoyens qui nous ont rejoints en comprenant la nature de notre projet.

Nous allons continuer à nous construire avec des moyens d’expression politique plus réduits qu’avant parce que le parti dit « sérieux » a profité de la démobilisation d’une frange de nos électeurs pour nous éradiquer là où il le pouvait. Cela fait partie du jeu. Comme nous aspirons à terme à nous passer des sociaux-démocrates, je comprends fort bien qu’ils tentent de faire de même avec nous tant qu’ils en ont l’opportunité. Las, je crois ce coup raté. Les têtes dures que nous sommes vivent à l’image de la mauvaise graine : elles repoussent sans cesse et se multiplient. A bon entendeur…

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Bonus vidéo : Pop Will Eat Itself « Preaching To The Perverted »