Jacques Sapir continue donc son travail de sape méthodique des fondements de ce qu’est la gauche. Dans un interview accordé au quotidien Libération, l’ancien soutien du Front de gauche défend un « front de libération nationale » face à l’euro, qui inclurait le Front national. Il estime que le parti d’extrême-droite aurait changé suffisamment pour permettre, à terme, une alliance avec lui. Sapir estime, surtout, que « la question de l’euro va imposer des alliances qui vont transcender la distinction entre gauche et droite ». De facto, il juge inopérant le clivage entre gauche et droite. Ce faisant, il suit un chemin emprunté avant lui, sur le thème de la question républicaine, par Jean-Pierre Chevénement.

Jacques Sapir aux côtés de Nigel Farage, leader du parti xénophobe UKIP.
Jacques Sapir aux côtés de Nigel Farage, leader du parti xénophobe UKIP.

Sapir se livre à une analyse de l’évolution du Front national, depuis la prise de pouvoir de Marine Le Pen : « Dans le discours officiel du FN, voilà plusieurs années que l’on ne relève aucun caractère raciste ou xénophobe. Ce parti juge, certes, qu’il faut faire une distinction entre les Français et les autres. (…) On ne peut plus nier que le FN ait changé ces dernières années. (…) Quoi qu’il en soit, il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer un phénomène politique qui représente 25% des suffrages. » En premier lieu, cette analyse est profondément discutable. L’analyse d’un tract électoral FN pour les élections départementales à Dijon – mais aussi sa pratique de terrain et ses liens avec des organisations ouvertement fascistes – permet d’invalider sérieusement l’affirmation de Sapir selon laquelle on ne relève « aucun caractère raciste ou xénophobe » dans les discours officiels du FN. Le blog ami Le Plaidoyer républicain pointe, à juste titre, l’amalgame entre immigration et terrorisme.

Par ailleurs, Sapir est obligé de déclarer : « Il y a dans le discours frontiste un grand flou sur la question des Français musulmans ». La formulation juste eut été « il y a dans le discours frontiste une grande clarté sur l’islamophobie ». Et il eut été juste de préciser que, dans les discours officiels du Front national, l’islamophobie tient désormais le rôle de cache-sexe d’un racisme assez brutal et basique, dont les habitants de notre pays, issus des pays du Proche-Orient, du Maghreb et d’Afrique noire, sont les premières victimes. Le positionnement de Sapir sur ces questions n’a comme effet que de conforter Marine Le Pen dans son projet de communication autour de la « dédiabolisation » du FN. Elle l’en remerciera sûrement bientôt.

Les retweets surprenants de M. Sapir
Les retweets surprenants de M. Sapir

Mais les questions liées au racisme sont rapidement placées au second plan par l’adepte des thèses de la confusion généralisée, au profit d’un repositionnement des clivages sur la question de l’euro. Il profite ce faisant de la montée des questionnements – légitimes – sur le sujet, notamment au sein du Front de gauche. La tragédie grecque qui s’est déroulée sous nos yeux cet été, tragédie marquée par l’impuissance de la gauche il est vrai, a fait resurgir ce vieux débat, qui a les allures d’un serpent de mer au sein de la gauche radicale. Donc, tout doit être vu sous l’angle de l’euro. C’est bien une capitulation face à la banque centrale européenne et aux dirigeants de la Commission de Bruxelles que de se rendre à cette situation. L’euro serait une fin en soi. Comme s’il était impossible, par nature, que l’euro soit mis au service d’une politique d’investissements et de relance à l’échelle de l’Union européenne.

Acter la pseudo centralité de l’euro, comme alpha et oméga du positionnement politique à venir, c’est tout simplement capituler en termes politiques. C’est renoncer à envisager politiquement l’Europe et à penser le changement à l’échelle du continent. Ce, alors même qu’en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Espagne ou en Grèce (certes pas en France), des voix de plus en plus nombreuses se font entendre pour donner un contenu politique alternatif à l’Europe. Dans ou hors du cadre des traités fondateurs de l’Union européenne, qui plus est. Nous serions fondés à penser qu’il en va de même pour la souveraineté nationale. Mais, pour en revenir au sujet, Sapir est un économiste, et de la pire espèce, qui veut nous faire croire que les instruments monétaires sont plus essentiels que la politique alors qu’ils n’en sont qu’un des outils et pas de la plus grande importance.

On nage en pleine confusion
On nage en pleine confusion

Mais Sapir est un garçon intelligent. Ses déclarations ne relèvent pas d’un coup de chaud provoqué par les températures élevées de cet été 2015. Pas plus qu’elles ne témoignent de la bêtise des élites auxquelles il appartient, il n’est pas seulement un « idiot utile » au service du FN. L’évolution de son positionnement sur l’extrême-droite vise à conforter les passerelles entre une certaine frange de la gauche radicale et l’extrême-droite sur le thème d’une illusoire communauté anticapitaliste. J’ai déjà eu l’occasion de le préciser : l’anticapitalisme ne fait pas une pensée, encore moins un projet politique et, de fait, ne peut servir de ciment à quoi que ce soit, sur le fond.

La question n’est pas d’être contre le capitalisme. La question est de savoir par quoi nous devons le remplacer. Or, le Front national n’a jamais été anticapitaliste en tant que tel puisque ses dirigeants sont des membres patentés de l’oligarchie ; en revanche, une minorité de ses cadres sont favorables au corporatisme mussolinien. Et le Front national dans son ensemble nie la lutte des classes. Or, s’il y a bien un élément structurant de la pensée de gauche, c’est bien que la lutte des classes est à l’œuvre. Et, sur ce point, Sapir est muet. Ce n’est ni un oubli ni un hasard.

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Bonus vidéo : New Order « Confusion »