Après l’analyse de l’événement politique de ce premier tour de l’élection présidentielle, je veux bien sûr parler du score du Front de Gauche, il faut revenir sur la seconde ligne force de ce moment politique : la recomposition, par l’extrêmisation, de la droite. Beaucoup ont été choqués par les 18 % de l’héritière de Montretout. Ayant vécu et milité dans les Bouches-du-Rhône, ayant participé à la reprise de Vitrolles aux Mégret, je l’ai été dans une moindre mesure. Mais il ne faut pas s’arrêter là, au risque de se planter comme le fait encore François Hollande avec sa pseudo analyse sur la « colère sociale ». Ce qui est en train de se passer sous nos yeux, c’est ce qu’annonce depuis longtemps l’ami Stéphane : la fusion idéologique du Front national et de l’UMP sarkoziste. Sur la base de valeurs et d’analyses désormais communes, ils ont rassemblé 45 % des électeurs.

Arrêtons de parler de vote contestataire concernant le FN. C’est un vrai vote d’adhésion. Les électeurs frontistes, je ne parle pas même des militants, veulent voir Marine Le Pen au pouvoir. Et pour cela, ils entendent bien s’en donner les moyens. Un sondage paru dans Les Echos de ce mercredi 25 avril donne quelques clés. Comme on le sait depuis plusieurs mois, l’électorat UMP veut un accord sur les législatives avec le FN. Plus surprenant, pour les anti-Le Pen de base, 59 % des électeurs de Marine Le Pen souhaitent un accord avec l’UMP. C’est désormais possible au vu des convergences idéologiques entre les deux pôles de la nouvelle droite.

Ces convergences ont été mises en lumière par les interventions successives de Marine Le Pen puis de Nicolas Sarkozy au soir du premier tour de l’élection présidentielle. Les mots sont quasiment décalqués les uns sur les autres, au point que l’on a pu croire que Nicolas le Petit a copié puis collé les maux de la millionnaire pour écrire son discours. Nous assistons là à l’aboutissement d’une longue bataille idéologique initiée dans les années 1970 par la Nouvelle droite. Celle-ci définissait ainsi ses buts :

« Agir sur les mentalités de nos contemporains pour accélérer dégoût et mal vivre propres à notre modernité, que l’on désigne habituellement sous le terme de « morosité » et qui nous apparaissent comme des maux beaucoup plus profonds et constitutifs qu’un simple pessimisme occasionnel né d’un reflux de l’Histoire. Il s’agit en effet – très précisément – de l’échec absolu de l’aventure républicaine et de toutes ses retombées morales et socio-politiques qui grèvent notre avenir à court et moyen termes et obscurcissent notre horizon individuel et collectif. Aussi devons-nous accentuer ce délabrement des êtres et des choses qui aboutira nécessairement à un état pré-révolutionnaire favorable à l’éclosion de la morale néo-droitiste, c’est-à-dire à la résurgence d’une humanité aristocratiste. Nous voulons que notre avenir nous ressemble, et qu’il ait des couleurs éclatantes (sic). »

C’est très précisément ce qu’ont fait les penseurs du sarkozisme en accentuant les divisions entre Français, en s’acharnant à morceler le corps social, en s’attaquant aux corps intermédiaires avec conscience et méthode. La mise à sac du compromis politique républicain issu de la Résistance, le fameux programme du Conseil national de la Résistance, a été l’objectif de l’UMP du nain hystérique. En cela, elle partage un objectif majeur avec le Front national. Elle partage aussi bien des « principes » : les racines « chrétiennes » de la France, le rejet des musulmans sous couvert de « laïcité », l’aspiration au repli sur soi nationaliste… Les « cadres » de la Nouvelle droite se retrouveront, à la fin des années 80, autant à droite, notamment au sein de Démocratie libérale, qu’à l’extrême-droite. Ils se sont pour ainsi dire répartis les cibles pour y faire progresser leurs idées et mener une bataille culturelle au sens Gramscien du terme.

Le cheminement de l’UMP vers les thèses de la Nouvelle droite a été long, tant la survivance de l’influence chiraco-gaulliste a été longtemps un rempart aux rapprochements idéologiques entre la droite et son extrême. Mais Nicolas le petit avec sa garde rapprochée issue du groupuscule d’extrême-droite Occident : Longuet, Devedjian, Novelli va conquérir la machine électorale UMP et en redéfinir le projet politique sur le long terme. La théorie du « choc des civilisations » en devient le cœur ; elle est accompagnée d’une réécriture de l’histoire de France et d’un projet de recomposition de l’ensemble de la société française. C’est la version française de la révolution conservatrice, ou de la contre-révolution si on veut, menée par Thatcher en Grande-Bretagne, Reagan puis Bush Jr aux Etats-Unis, Umberto Bossi et Gianfranco Fini en Italie.

En parallèle, dans les pas d’un Bruno Mégret qui a été exclu du FN pour ces raisons, l’héritière du « détail de l’histoire » va décapiter la vieille garde frontiste regroupée autour de Bruno Gollnisch pour transformer le F-Haine en machine à conquérir le pouvoir. Le corpus idéologique reste le même mais les aspects les plus clivants sont estompés, les provocations sont bannies. Toute ressemblance avec l’évolution du Mouvement social italien (regroupements des nostalgiques de Mussolini) en Alliance nationale de Gianfranco Fini n’est pas due au hasard. L’objectif est la conquête du pouvoir. Les convergences politiques avec le sarkozisme, la bataille culturelle que ce dernier a menée, autorisent en effet les gars de la Marine à rêver d’une revanche sur la France des lumières.

Regardons bien les comportements en termes de vote pour comprendre que les électeurs du FN et de l’UMP viennent du même camp idéologique. Depuis 2007, le bloc électoral UMP-FN reste globalement stable. Il n’a varié que de 70 000 voix entre le premier tour de 2007 et celui de 2012. Au fur et à mesure des scrutins intermédiaires entre ces deux moments clés, nous avons pu mesurer le lent glissement des électeurs sarkozistes vers la Le Pen. Glissement idéologiquement autorisé par les propos des flingueurs du président bientôt sorti : Hortefeux, Guéant et consorts ; glissement politique alimenté par le transfuge du FN puis du MNJ (Mégrétiste) Guillaume Peltier ; glissement généré aussi par les déceptions engendrées par des mesures jugées trop « libérales » en matière économique et sociale. S’ajoute à cela le parfum de scandale, qui marqua la fin du septennat giscardien et qui revient en vogue, de Takkieddine et le Karachigate à l’affaire Woerth-Bettencourt qui n’en finit jamais. Il sonne le glas de la « République irréprochable ». D’où le déchainement de l’UMP, du « cancer de l’assistanat » cher à Laurent Wauquiez jusqu’à « l’effraction » de François Baroin. La panique est elle que l’Elysée permet au ministre des transports Thierry Mariani de livrer au journal fascisant Minute l’exclusivité de la pétition de la Droite populaire contre le droit de vote aux étrangers.

L’UMP et le FN ont aussi en commun la même cible première, celle avec laquelle « tout se jouerait », cette fameuse création idéologique qui porte le nom de « classes moyennes ». Ce morceau du corps social se sent aujourd’hui fragilisé et se radicalise. Comme je l’ai déjà écrit, il s’agit là d’une mécanique que l’historien Pierre Milza a longuement décortiquée dans ses ouvrages consacrés à la montée des fascismes. Face à la menace de prolétarisation dont elles se sentent victimes, les dites « classes moyennes » trouvent dans les partis fascistes les moyens pour rétablir un ordre qu’elles estiment naturel : leur « supériorité » supposée en termes économiques, sociaux et culturels, sur le prolétariat.

Il y a donc bien 45 % des électeurs qui ont choisi la contre-révolution cette année. Ce n’est pas rassurant. Mais pourquoi la France resterait à l’écart d’un mouvement qui frappe toute l’Europe, et pas forcément des pays arriérés. Le même processus est à l’œuvre en Italie, je l’ai dit ; en Hongrie ; en Belgique ; aux Pays-Bas ; au Danemark… Voilà donc ce à quoi nous avons à faire. En tenir compte, c’est se donner les moyens de lutter, politiquement, idéologiquement, culturellement contre ce projet de société. Continuer à donner du crédit à la thèse de la « colère sociale », c’est se tromper lourdement.

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