Par Pierre Arthuis

Souviens-toi lecteur, dernièrement le tenancier de ces lieux t’avait laissé en compagnie des ouvriers de PSA Aulnay qui défendaient leur usine et leurs emplois. Maintenant, imagine que les dialogues sont en allemand, que le gouvernement fédéral n’est pas social-pragmatique mais libéral-conservateur et tu obtiens à peu près ce qui se passe ces derniers temps à Bochum, ville de cette énorme région minière et industrielle que fût autrefois la Ruhr.

Opel (à prononcer Opeul bien entendu, nous sommes en Allemagne) y détient une usine dont les employés travaillent notamment à la production de sa familiale Zafira, ainsi qu’à la fabrication de pièces détachées. Une plateforme logistique vient compléter le tout. 3 400 personnes au total, ce qui fait en gros 5 000 si l’on ajoute à cela les sous-traitants.

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Ce lundi 10 décembre, Opel vient donc d’annoncer que la production de véhicules cesserait en 2016, avec l’arrêt d’une première ligne de production en 2013. Au final, il ne restera sur le site que la production de quelques pièces détachées et la plateforme logistique. Ce qui devrait, tous comptes faits, aboutir à la suppression d’environ 3 000 emplois, sans considérer les conséquences vis-à-vis des sous-traitants et de l’économie globale de la région.

Alors bien sûr, Opel explique que l’activité pièces détachées devrait être accrue et que plusieurs centaines d’emplois pourraient être conservés. Bien sûr, le gouvernement fédéral et les hommes politiques allemands de droite comme du SPD expliquent qu’Opel « doit agir de manière responsable » vis-à-vis des salariés. Le gouvernement régional social-démocrate semble déjà un peu plus inquiet. Il faut dire que la Ruhr a connu depuis la fin des années cinquante la fermeture des mines et de pas mal d’usines. Alors la désindustrialisation et ses conséquences, ici, on les connaît.

 Musée de l'exploitation minière à Bochum

Et à ce rythme, il ne restera bientôt de l’industrie de la région que les nombreux musées qui lui sont consacrés. Ici, comme ailleurs en Europe, on mise en effet en partie sur les services, le tourisme et la culture pour reconstruire l’économie régionale. La Ruhr avait d’ailleurs été choisie comme capitale culturelle européenne en 2010. Il faut dire que le taux de chômage dans la région, à un peu plus de 10 %, est élevé pour l’Allemagne : le taux fédéral est de 6,5 %, avec tout ce qu’il a de critiquable (radiations facilitées depuis les lois Hartz-IV du gouvernement Schröder, sans compter tous les petits emplois sous-payés dans un pays sans salaire minimum). On se retrouve donc ici avec un taux de chômage qui n’a rien à envier aux Länder d’ex-RDA…

Rappelle-toi l’ami, au moment de l’annonce de la fermeture d’Aulnay, on t’avait dit que c’était parce qu’en France les salaires étaient trop élevés, que rien qu’en Allemagne ça coûtait moins cher… Les raisons de la fermeture de Bochum ? La surcapacité productive (tiens, ça me rappelle quelque chose…), les baisses des ventes de voiture en Europe (on remerciera l’austérité au passage), des coûts de production trop élevés (les représentants du personnel ont pourtant démontré que l’usine produisait « moins cher » que d’autres implantations européennes d’Opel). On ne reviendra pas non plus sur le fait que si Opel a des comptes dans le rouge, sa maison mère, General Motors, enregistre des profits monumentaux…

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Parlons-en un peu, d’Opel et de sa maison mère. General Motors, célèbre constructeur américain basé à Detroit et qui a réchappé de peu en 2009 à la disparition. Placé sous le régime de la loi américaine sur les faillites, l’entreprise a été nationalisée. Mais, rassure-toi, comme elle allait beaucoup mieux le groupe a été réintroduit en bourse et, aujourd’hui, il est redevenu le deuxième constructeur automobile mondial. Tout va pour le mieux pour lui et ses actionnaires. Un peu moins pour Detroit qui a perdu pas moins du quart de sa population entre 2000 et 2010 et 400 000 emplois depuis 2008. Comme quoi ça ne garantit rien d’être le siège des trois grands constructeurs américains (GM, Ford et Chrysler)… En parlant de constructeurs, GM s’est récemment allié à PSA, entrant même au capital du groupe. L’accord est signé ce jeudi 20 décembre. Et il semblerait que, parmi les sites envisagés pour continuer à produire ses voitures, et notamment la nouvelle Zafira, Opel envisagerait d’avoir recours aux usines du constructeur français

Concernant l’avenir de Bochum, les syndicats quant à eux appellent évidemment à la mobilisation contre la fermeture de l’usine, en expliquant que ce n’est que le signal de départ avant la fermeture progressive des différentes usines allemandes du groupe, sans vouloir pour autant tomber dans « l’activisme aveugle ». Ils semblent craindre que la direction du site ne cherche à les radicaliser pour pouvoir les discréditer par la suite. Et dans les faits, quelques débrayages spontanés ont déjà eu lieu, dans l’attente d’actions de plus grande ampleur à venir. Quoi qu’il en soit, malgré le calme apparent, la direction du site a préféré annuler la fête du cinquantenaire organisée normalement ce week-end et qui devait être ouverte au public. Probablement pour éviter que cela ne serve de support aux revendications des employés…

Débrayage à Opel Bochum

Lors de la manifestation du 14 novembre à Francfort, un camarade membre de Die Linke m’expliquait qu’en France, nous avions la chance que les gens aient une conscience de classe qui faisait défaut de ce côté du Rhin au moment des luttes. Souhaitons donc aux salariés d’Opel Bochum qu’elle les accompagne par les temps difficiles qui s’annoncent.

Bonus germaniste :

Le journal indépendant et marxiste Junge Welt fait un très gros travail de suivi de l’affaire (comme d’ailleurs pour toutes les autres entreprises en lutte). Au passage, ils ont des petits soucis financiers en ce moment (comme d’ailleurs toute la presse allemande), donc n’hésitez pas à souscrire un abonnement en ligne.

Bonus vidéo : The White Stripes « The Big Three Killed My Baby »

Les White Stripes, groupe de Detroit, évoquent les « Big Three » (les trois grands constructeurs américains) et l’obsolescence programmée