La blague séfarade du jour : « C’est un juif qui rencontre un autre arabe ».

En préalable au contenu de cette note, je repose deux fondamentaux. Je milite pour la paix entre la Palestine et Israël qui passera par la reconnaissance de deux peuples donc de deux états, sur la base (à améliorer forcément) des accords d’Oslo. Ensuite, je  repose le fait que l’immense majorité des soutiens au peuple Palestinien ne sont en rien des anti-juifs. Et, pour cause, il y a, j’en connais bon nombre, beaucoup de Français de confession juive, voire des binationaux franco-israéliens, qui refusent les bombardements et l’intervention terrestre, lesquels durent depuis quinze jours. Enfin, à l’image de la Ligue des Droits de l’Homme, j’estime que l’interdiction des manifestations du week-end dernier a contribué aux incidents graves qui ont émaillé les rassemblements.

Je ne reviens pas sur les provocations, les propos racistes et les agressions perpétrées par la Ligue de Défense juive. Cette organisation, interdite aux Etats-Unis comme en Israël, doit être dissoute. Comme elle ne fait pas partie de mon camp, je n’en dirai pas plus que ce que j’ai déjà écrit sur le sujet.

(c) Cyril Ananiguian
(c) Cyril Ananiguian

Pour revenir au fond du sujet, les incidents de samedi à Barbès et dimanche à Sarcelles nous en disent beaucoup sur le délabrement de la République et de l’esprit public. Il y a là, en premier lieu, la traduction concrète de la confiscation du débat sur le conflit israélo-palestinien par les extrêmes des deux bords. Il y a là aussi la conséquence de la faiblesse d’un gouvernement qui interdit, a priori, des manifestations qui se veulent, au départ, pacifistes. Dès lors, les forces de police se sont crues légitimes à user de la force, provoquant en retour des réactions violentes. L’attitude méprisante, brutale souvent, des forces de l’ordre envers une partie de la jeunesse est devenue un lieu commun. Il suffit de prendre les transports en commun pour se convaincre que le contrôle au faciès, malgré toutes les assurances données par les ministres de l’Intérieur successifs, n’est pas une exception.

Idem dans les villes de banlieue, les policiers, mal formés, en sous-effectifs, gérés selon la culture du chiffre, éloignés des réalités de terrain, apparaissent – encore et toujours – comme une force d’occupation quand ils sont présents. En outre, la disparition progressive de la puissance publique en tant qu’outil de solidarité concrète, couplée avec la réalité des discriminations territoriales mais aussi selon l’origine dont souffre une partie de la jeunesse des quartiers populaires, en accroît le désespoir. Le fait que les organisations progressistes ont également, je parle en général, déserté ce terrain finit de dresser un tableau relativement sombre d’une jeunesse désemparée.

Pour minoritaires qu'ils soient, ces actes n'en sont pas moins inacceptables
Pour minoritaires qu’ils soient, ces actes n’en sont pas moins inacceptables

Cet abandon débouche sur toutes les dérives possibles : dérives identitaires, assimilation entre la situation subie par les Palestiniens et celle vécue par les jeunes des quartiers, embrigadement par des organisations qui utilisent la religion à des fins politiques. Parce qu’il faut le redire, il n’y a rien de religieux dans les affrontements entre Israël et la Palestine, ni même entre supporters d’un camp ou de l’autre. Si l’on ajoute à cela que les organisations politiques classiques, oui celles qui ont déserté le terrain, obéissent au formatage télé-radio et sont incapables de prendre à bras le corps la complexité du réel, la poudrière n’attend qu’une étincelle. Il suffit d’un rassemblement interdit, d’un sms du responsable de la LDJ donnant rendez-vous aux pro-Palestiniens comme des supporters autonomes se donnent rendez-vous pour un « fight », pour que tout parte en sucette. La Palestine, dont la minorité dont je parle ici est incapable de situer la position sur une carte, joue le rôle de catalyseur des frustrations.

C’est ce que dit, en substance, Patrick Simon, directeur de recherches à l’Institut national des études démographiques et spécialiste des questions d’immigration et de discrimination :

« Il faut absolument éviter que la question du Proche-Orient ne serve d’exutoire aux situations d’exclusion rencontrées actuellement en France par la population d’origine maghrébine et ne conduise à faire des raccourcis dramatiques pour tout le monde. »

C’est bien à ce moment que nous sommes parvenus aujourd’hui. Aux « morts aux juifs », entendus ça et là, répondent les non moins fréquents « morts aux arabes ». L’antisémitisme monte, effectivement, dans toute la signification de ce terme : les populations considérées comme sémites (proche-orientales, « Arabes », immigrées d’Afrique du Nord…), quelle que soit leur religion (essentiellement le judaïsme ou l’islam, mais aussi le christianisme pour une solide minorité) deviennent l’ennemi. De qui ? Pourquoi ? Nul ne le sait vraiment. Mais tout le monde s’accorde à donner raison à Sartre : « l’enfer, c’est toujours les autres ». La France, à travers toutes les époques, quand elle va mal, cherche toujours dans l’autre la source de ses propres maux.

(c) TheLeon Vitali
(c) TheLeon Vitali

La fin troublée du 19e siècle a connu la montée de l’antijudaïsme puis le massacre des Italiens à Aigues-Mortes. La chasse aux Babi (« chiens des quais », Italiens à Marseille) ne cédera la place qu’à celle des Polaks dans les années 30. La crise qui clôture les années 70, et qui durent toujours, remet l’étranger, réel ou supposé, sur le devant de la scène. Cette fois, il vient essentiellement d’Afrique, qu’elle soit du Nord ou noire. Et, comme si ça ne suffisait pas, les immigrés, leurs fils et petits-fils, se font la guerre entre eux. Quand ils ne se font pas la guerre à eux-mêmes.

Triste état des lieux d’une société qui ne s’assume plus en tant que telle, à force de rejeter dans les marges des pans entiers de sa jeunesse, en particulier ; de ses composantes, en général. En interdisant les rassemblements de soutien au peuple palestinien, samedi et dimanche, le gouvernement a donné l’image d’un pouvoir aux abois, qui se méfie des Français, qui mènent la guerre à une partie d’entre eux. Il a aussi entériné le fait que notre société a, depuis près d’un siècle et demi, un problème de fond avec l’islam. Vrais ou faux, les propos faisant état d’une collusion entre les extrémistes de la LDJ et les forces de police alimentent cette vision d’un pouvoir aux allures de Chronos, ce dieu grec connu pour manger ses propres enfants.

La France en Chronos

C’est cela que nous disent, à notre propre sujet, les incidents dramatiques qui émaillent les mobilisations contre l’intervention israélienne à Gaza. Entendons-nous bien : je refuse de légitimer les actes de violence commis d’un côté ou de l’autre. J’essaie juste de comprendre pour mieux agir. Entendons-nous bien : je refuse de tirer un trait d’égalité entre « pro-Palestiniens » et casseurs, de la même manière que je refuse d’assimiler les juifs de France, aussi mal représentés soient-ils, au Betar ou à la LDJ. Et s’il doit y avoir un seul responsable de cette triste situation, c’est la classe politique dans son ensemble qui révèle son incapacité à développer un discours de paix, cohérent et émancipateur. Je ne parlerai pas de la droite, qui a choisi le camp atlantiste de soutien aux colonies depuis longtemps. Je parle d’un parti socialiste dont le gouvernement, qui en est issu, déboussole les militants. Je parle d’un Front de gauche inaudible car incapable de développer un discours unique sur le sujet. Je parle du NPA dont la vision simpliste assimile trop aisément le Hamas à une forme de résistance.

Tout cela alors que nous allons commémorer, dans quelques jours, l’assassinat de Jaurès.

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Bonus vidéo : Minimal Compact « Deadly Weapons »