Quand on recherche un emploi, la solitude est une compagne trop fréquente. La plus assidue sûrement. C’est dans ce temps-là que chacun peut mesurer l’importance du travail, aussi décrié soit-il, de son étymologie latine (tripalium, un instrument de torture antique) à son caractère aliénant. Pourtant, occuper un poste de travail, outre les revenus qu’il rapporte, aspect non négligeable pour ceux dont le pouvoir d’achat est en baisse constante, constitue un moyen important de socialisation. La politique aussi, me direz-vous. Avec raison.

solitude

Mais je connais trop bien, pour l’avoir vécue au plus profond de moi, cette fuite qui consiste à combler l’absence d’emploi par un surinvestissement dans les affaires de la cité. Nous plongeons là dans un déséquilibre mortifère. La démultiplication de sa propre visibilité politique renforce l’inemployabilité. Là est la partie cynique de l’affaire. De l’autre, dans une manière plus personnelle de voir les choses, c’est le paradoxe de la politique. Certes, elle permet de bien belles rencontres mais, à trop s’y engager, on prend le risque de ne plus voir ce qu’il y a autour. La vie quoi, comme elle est, avec ses contraintes et les petites joies qu’elle offre aussi.

C’est vrai que nous avons souvent tendance à dire que la vie est une garce. Mais que la vie serait triste sans garce. Bref, il convient donc de garder l’équilibre fragile et précaire qui consiste à avancer sur ses deux pieds, à ne pas sacrifier le boulot pour la politique. Et inversement. Avec une vision globale comme fil à plomb. Cette vision globale se nourrit aussi bien d’une pensée politique articulée, que de l’expérience de la lutte de classes que génère l’emploi salarié ou, encore, les passions au sens noble du terme : musique, littérature, sport, théâtre et même le cinéma, tiens. Bref, tout ce qui est autre mais nourrit l’esprit, l’ouvre, fait péter les carcans de nos certitudes.

Poème à l'altérité - J.J. Piezanowski
Poème à l’altérité – J.J. Piezanowski

La socialisation, le rapport à l’autre, s’inscrit aussi dans cette démarche. A titre personnel, je me nourris de cette altérité, de la différence que m’apportent mes amis, mes voisins, les commerçants de mon quartier et, même, des inconnus. Je me grandis des idées différentes, des expériences de vie qui me sortent de ma routine. Je ne conçois pas une réflexion articulée et progressiste sans une saine confrontation à autrui. Les bases de mon engagement et les fondamentaux de ma pensée sont suffisamment solides pour que je n’ai pas l’angoisse du point de vue alternatif. Au pire, il me contraindrait à affiner ma conception fondamentale. A la préciser, à l’émettre de manière plus compréhensible.

Mais le mot a été lâché : angoisse, crainte, peur. Il faut évidemment avoir assez de confiance dans ses propres idées pour oser les confronter à l’Autre. Cela renvoie aussi à la gestion de la complexité, à notre propre capacité à appréhender le monde dans sa globalité. Bref, à notre capacité à oser se mettre en danger, l’espace d’un instant. Osons ! En tous les cas, c’est là ma ligne de conduite. Parce que, définitivement, non ! L’enfer ce n’est pas les autres.

Au delà de la peur

Pour autant, je ne débat pas avec tout le monde. J’exclus volontairement du champ du débat un nombre certains de personnes : celles et ceux qui ne me feront jamais avancer. Les sectateurs, les fascistes, les complotistes. Celles et ceux donc dont les mots n’émettent que de la peur, de la haine, de la rancune et du soupçon. La confrontation suppose le partage, même momentané. Je ne partage rien, et n’entends jamais partager quoi que ce soit, avec celles et ceux qui vivent de la peur des autres.

Pour ma part, je n’ai de peur que de celle du lendemain et de la mort. Et l’absence d’emploi génère suffisamment cette crainte-là pour que je me coltine avec quelqu’un qui veuille en tirer profit à ses propres fins. C’est pour cela, aussi, que j’ai pour compagne première – outre la femme qui me fait le bonheur de partager ma vie – que la solitude depuis ce siècle de chômage.

Allez, rentre à la maison

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