« Nathanaël, je t’apprendrai la ferveur. » (André Gide, Les Nourritures terrestres)

Délicat exercice que celui auquel je vais me livrer. Je vais vous parler d’un meeting de Jean-Luc Mélenchon, que je n’ai pas – vraiment – vu. J’y étais, certes. Cela s’est passé à Clermont-Ferrand le 14 mars. Mais, ma tâche était de sécuriser un périmètre à l’écart de la salle et solidement isolé au niveau sonore. En revanche, j’ai éprouvé quelques sensations physiques, en accompagnant mon candidat jusqu’à la scène, puis en entendant les bruits étouffés de la foule derrière les cloisons qui me cernaient. Je vais, pour compléter cette notule, convoquer mes souvenirs d’autres meetings, notamment celui de Besançon.

Au début donc, était l’absence de bruit distinct ou, plutôt, une espèce de rumeur sourde, celle de la salle qui se remplit, au fur et à mesure. A cet instant, je suis, sur twitter via cyberbougnat notamment mais aussi par les textos échangés avec ma maman, le fil de l’arrivée des Auvergnats. Rapidement, les chiffres se succèdent. Mes fonctions m’amènent à jeter un œil dans la salle d’où je prends un cliché que je tweet illico. C’est impressionnant de voir ce Zénith, dont la capacité maximale annoncée est à 8 500 places (nous avons disposé la salle en version 5 900, donc urgence à tout ouvrir) se remplir. Quand je prends mon cliché, la fosse n’est pas – encore – pleine.

Les minutes s’égrènent. Marie-Pierre Bouthans, de la Gauche unitaire ; le député communiste André Chassaigne et Jean-Luc sortent de leurs loges. On se met en formation, pour les accompagner, via le village militant, jusqu’à la scène. A ma grande surprise, les amis du service d’ordre du PCF ont créé un couloir humain, en se tenant les uns les autres par les bras. Je ressens, à leur contact, la poussée humaine derrière. Il en faut de la force pour résister et contenir cette chaleureuse puissance.

Des visages apparaissent, des bras se tendent, des mots fusent. « Jean-Luc ! », « résistance ! », « continue ! », des « bravos » comme s’il en pleuvait. Partout, des sourires. Ceux d’un espoir qui, né des idées, de notre intelligence collective, s’incarne dans ce trio : deux hommes, dans la force de l’âge, rodés à l’exercice ; une femme, jeune, brillante. La fanfare, qui nous ouvre la voie, a du mal à se faire entendre malgré l’envie des musiciens. La rumeur a fait place à la clameur. Et quand les trois orateurs, grimpés sur la scène, s’approchent pour saluer la foule, c’est un rugissement de bonheur.

Pour moi, c’est la fin. Je retourne à mon poste. J’ai l’ œil mouillé, comme je le sens en écrivant ces lignes. Une émotion indicible se dégage de ces instants magiques au cours desquels s’exprime la force, la conviction, la ferveur d’une assemblée. C’est aussi une sensation physique rare que de se sentir porté par ce rassemblement qui s’exprime. La vague des mots poussés par des milliers de poumons m’emporte et m’amène plus haut.

C’est que, malgré les apparences, ces personnes rassemblées : femmes et hommes, jeunes à peine sortie de l’adolescence et beaux cheveux blancs, chômeurs comme travailleurs, Français de souche (à quelques kilomètres de Gergovie) et immigrés… tous ceux que la droite et l’extrême-droite cherchent à diviser, sont venues pour écouter, pour entendre. Nous ne sommes pas à la messe. Ici, chacun vient trouver les arguments, les idées reformulées, les derniers chiffres qui permettront de retourner au charbon dès le lendemain. Qui dans sa tôle, qui dans son quartier, qui auprès de ses parents… Ma maman résumera, plus tard : « Brillant ». On dit cela d’un exposé, pas d’un spectacle. Mélenchon résume : « Je ne laisserai pas dire que ce que nous faisons n’est qu’un show ; nous ne sommes pas une foule, nous sommes une Assemblée ! »

Mais, au-delà de cette quête d’intelligence et de compréhension, nul ne peut le nier. Il y a de la communion. Celle qui rassemble les êtres et, transcendant les différences, fait se sentir appartenir à « quelque chose de plus fort que soi-même » : ce collectif constitué par une adhésion volontaire, consciente, déterminée. Cette communion, je la ressens derrière mes portes de bois solides : elle prend la forme de neuf milles gorges hurlant « résistance ! Résistance ! Résistance ! ». Elle est ce tonnerre d’applaudissements. Elle est ces youyous qui emplissent jusqu’aux travées du toit du Zénith. Elle est cette force renouvelée, cette confiance accrue, cette foi qui m’habitent ce matin.

Et j’en ai besoin. L’humain que je suis souffre de la fatigue, tout simplement. Et il nous faut tenir jusqu’à dimanche soir, quand nous aurons repris la Bastille. A vous donc, à ces milliers de communiants laïques, je veux dire merci.

Bonus curieux : Le compte-rendu du meeting par le quotidien La Montagne.

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Bonus vidéo : Depeche Mode « Sacred (Kernfusion – remix by Dominatrix) »