Je sais, je sais… je sais ! Vous en avez déjà marre d’entendre parler de la « pucelle ». Moi aussi, à dire le vrai. Mais comme j’entends dire bien des bêtises sur ce sujet, et que j’ai été amené à bosser sur le sujet récemment, je me suis dit que tout cela valait bien – pas une messe – une note de bloug. Donc, de quoi on cause avec Jehanne d’Arc, puisque c’est d’elle dont Marine Le Pen et Nicolas le petit, dans un bel élan d’unité, ont décidé de s’approprier la figure ? En fait, on parle de Nation. Aujourd’hui, parler de Nation, c’est mal vu à gauche. Le raccourci est là, rapide mais pas si déplacé : Nation, nationalisme, extrême-droite. Le tournant de l’affaire Dreyfus est à l’origine de cet amalgame mais il n’en a pas toujours été ainsi. Loin s’en faut. Juste, avant de commencer, je vous invite chaleureusement à lire la note de blog de mon ami Alexis Corbière sur Jehanne. Je ne suis pas d’accord avec tout mais elle vaut le coup.

Mon premier contact avec Jehanne

Mais revenons à la nation. Au 19e siècle, et même dès la Révolution française, défense de la République et défense de la nation française, notion préexistante, vont se confondre. La victoire de Valmy constitue le puissant symbole de cette confusion acceptée et même souhaitée.

L’idée de nation en France apparaît, de manière plus ou moins précise dès l’affirmation de l’Etat par des rois comme Philippe Auguste ou Philippe le Bel, pour ne citer que ces deux exemples. Elle s’affirme plus clairement avec la guerre de Cent Ans. Au 18e siècle, les philosophes des lumières commencent à théoriser l’idée de nation, comme opposition au royaume. Le cycle politique ouvert par la révolution française a ceci de particulier qu’il voit le peuple s’approprier la question nationale et la lier avec la défense de la République. Cette communauté entre nation et république, donc démocratie malgré les imperfections d’icelle, va perdurer tout au long du 19e siècle, que ce soit en France ou en Europe. Michel Winock souligne : « Les mouvements nationalistes sont liés à la gauche et au mouvement républicain. Le nationalisme participe alors de l’autodétermination des peuples et des mouvements d’émancipation nationale ».

Dans l’ensemble, tout au long du 19e siècle, les idéaux progressistes, socialisants voire socialistes, ne sont pas contradictoires avec le sentiment national, voire nationaliste. C’est particulièrement vrai pour la nation française qui apparaît pour beaucoup comme le berceau des idées révolutionnaires. Ainsi Michel Bakounine, grand penseur du socialisme libertaire et l’un des créateurs de la Ière Internationale, déclare en 1870 au moment du conflit franco-prussien : « En restant indifférents et passifs devant cette invasion du despotisme de l’aristocratie et du militarisme allemand sur le sol de France, les ouvriers français ne trahiraient pas seulement leur propre dignité, leur propre liberté, leur propre prospérité avec toutes les espérances d’un meilleur avenir, ils trahiraient encore la cause du prolétariat du monde entier, la cause sacrée du socialisme révolutionnaire ».

C’est dans ce contexte que les premiers Révolutionnaires, les Girondins essentiellement, qui vont mettre en avant la figure populaire de Jeanne d’Arc comme incarnation du peuple en action, utilisant sa mise au bûcher sur ordre d’un évêque catholique pour en faire un instrument de lutte contre l’église. Dans les années 1840, Jules Michelet va tirer le fil de cette pelote pour, dans le cadre de l’écriture du grand roman républicain que constitue son Histoire de France, faire de la Lorraine l’incarnation de la Patrie populaire : « Souvenons-nous toujours, Français, que la patrie chez nous est née du cœur d’une femme, de sa tendresse, de ses larmes, du sang qu’elle a donné pour nous. » Le grand Jules, s’il sort de la science historique, fait de la politique. Il affirme une figure populaire, roturière, comme symbole de la France pour lutter contre la noblesse et la monarchie, fusse-t-elle constitutionnelle.

Elle vous chauffe, n’est-ce pas ?

Cet usage de la Jehanne contre les puissants sera repris par le Parti communiste français à partir de 1934 quand, sous l’influence du délégué permanent de l’Internationale communiste en France, le Tchèque Eugen Fried, Maurice Thorez et la direction du Parti initie les prémices de ce qui deviendra le Front Populaire. Cette réappropriation révolutionnaire de Jeanne d’Arc se poursuivra jusque dans les années 60, avec tout de même une exergue particulière pendant la période de la Résistance. Le « Parti des fusillés » utilisera la figure tutélaire de Jehanne comme symbole d’une résistance populaire à l’envahisseur. Louis Aragon, dans sa série de poèmes de résistance, lui en consacrera un, que je ne résiste pas au plaisir de vous livrer.

« Je vous salue ma France »

Je vous salue ma France, arrachée aux fantômes !
Ô rendue à la paix ! Vaisseau sauvé des eaux…
Pays qui chante : Orléans, Beaugency, Vendôme !
Cloches, cloches, sonnez l’angélus des oiseaux !

Je vous salue, ma France aux yeux de tourterelle,
Jamais trop mon tourment, mon amour jamais trop.
Ma France, mon ancienne et nouvelle querelle,
Sol semé de héros, ciel plein de passereaux…

Je vous salue, ma France, où les vents se calmèrent !
Ma France de toujours, que la géographie
Ouvre comme une paume aux souffles de la mer
Pour que l’oiseau du large y vienne et se confie.

Je vous salue, ma France, où l’oiseau de passage,
De Lille à Roncevaux, de Brest au Montcenis,
Pour la première fois a fait l’apprentissage
De ce qu’il peut coûter d’abandonner un nid !

Patrie également à la colombe ou l’aigle,
De l’audace et du chant doublement habitée !
Je vous salue, ma France, où les blés et les seigles
Mûrissent au soleil de la diversité…

Je vous salue, ma France, où le peuple est habile
À ces travaux qui font les jours émerveillés
Et que l’on vient de loin saluer dans sa ville
Paris, mon cœur, trois ans vainement fusillé !

Heureuse et forte enfin qui portez pour écharpe
Cet arc-en-ciel témoin qu’il ne tonnera plus,
Liberté dont frémit le silence des harpes,
Ma France d’au-delà le déluge, salut !

Louis Aragon, Le Musée Grévin, 1943

Jeanne fan de l’OM : « Ce soir on vous met le feu »

Sacré Louis, n’est-ce pas ? A dire le vrai, je le préfère louant le « Passeport soviétique », mais c’est mon côté nostalgique. Oh ça va, j’ai le droit de plaisanter non ? Juste, pour conclure, dire que, à titre personnel, je ne suis pas nationaliste. Au vu de mes origines, ce serait un peu compliqué. Mais je suis assez attaché à une certaine vision de la France, que résume Jean-Luc Mélenchon quand il déclare « notre patrie est un concept ».

ADDITIF : grâce au camarade et néanmoins voisin Antoine Vigot, je viens de retrouver trace d’un livre de l’excellent et toujours indispensable philosophe marxiste, et par ailleurs dirigeant de feu la Ligue Communiste Révolutionnaire, Daniel Bensaïd. Notre regretté camarade a écrit, en 1991, un ouvrage intitulé « Jeanne de guerre lasse ». On peut y lire notamment : « Contre « l’esprit de vieillesse qui conquiert patiemment le monde », Jeanne appartient, définitivement, au cercle restreint des « professionnels de la jeunesse » (Péguy), des vaincus victorieux qu’une précoce disparition voue à une jeunesse éternelle – les Chérubin, les Saint-Just, les Rimbaud, les Guevara. »

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Bonus vidéo : Funkadelic « One Nation Under A Groove (12″ Mix) »