A La Rochelle, le Parti solférinien a endossé son bleu de Chine et les discours qui vont avec. Quelques jours plus tard, à Jouy-en-Josas, ses ministres ont troqué la tenue populaire pour chemise blanche et pull en cachemire noué autour du cou. Cette crise de schizophrénie du parti dit « sérieux » n’est qu’une manifestation supplémentaire du molletisme, ce mal mystérieux qui frappe périodiquement l’organisation d’élus domiciliée rue de Solférino à Paris. Au demeurant, cette maladie sénile de la gauche française a été théorisée comme un mal nécessaire par la momie Mitterrand il y a de cela des dizaines d’années : « On gagne un congrès à gauche », pour mieux gouverner à droite.

Schizophrénie

Revenons d’abord sur une définition de la pathologie :

Le Molletisme est une attitude politique (reprochée par ses adversaires de gauche à Guy Mollet) qui consiste à avoir un discours politique très « à gauche », très radical, et une pratique gouvernementale modérée, centriste, acceptant des compromis idéologiques et politiques avec la droite.

François Mollet et Guy Mitterrand

Selon mon collègue et néanmoins ami Michel Soudais, en 2010, le molletisme n’est pas mort. Trois ans plus tard, ce mal endémique du parti dit « sérieux » n’est toujours pas endigué. Témoin, cette université d’été qu’il a tenu à La Rochelle il y a une semaine tout juste. Dans une des plus grandes salles mises à disposition des militants présents, un débat oppose le leader de Maintenant la Gauche, Emmanuel Maurel, à mini Sarkozy – aussi connu sous le nom de Manuel Valls. Ce dernier vitupère, frétille, sautille son discours musclé et… finit hué par une majorité de la salle. Une information soigneusement gentiment minimisée par les majors de l’infotainment. Quand j’ai publié cette nouvelle sur mon facebook, Pierrick, militant des jeunesses socialistes, a tenu à préciser : « Je confirme les dires de Nathanaël en tant que jeune socialiste ».

Là, nous avons été quelques-uns à nous dire : notre analyse est confirmée, les militants du Parti socialiste sont toujours fidèles à leurs valeurs. Ce n’est pas tous les jours que des membres d’un parti sifflent et conspuent un de leurs dirigeants, qui plus est ministre. Cela participe de cette complexité que doit gérer la politique que j’ai déjà mise en lumière dans ces colonnes.

Manuel Valls hué à La Rochelle

J’imagine le désarroi des dits militants cette semaine, alors qu’à leur université d’été ils ont obtenu que leur parti se lance dans une « bataille idéologique ». C’est Harlem « shake » Désir lui-même qui a explicité « le devoir de la gauche » de mener une « bataille idéologique, culturelle et politique contre l’extrême droite » contre ce « mouvement « anti-Lumières » qui va d’une partie de l’UMP au FN », « en déconstruisant discours et programme ». Je suppose que beaucoup des militants arborant le poing et la rose se disaient « enfin ! ». Pour eux, comme pour d’autres, tenir les 60 promesses du candidat Hollande constitue un moyen de ne pas laisser le venin de la désespérance contaminer le peuple jusqu’à le jeter dans les bras des faux-prophètes millionnaires et borgnes…

Las, à peine clos l’épisode La Rochelle, les consultations sur la « réforme » des retraites ont montré que le molletisme se porte encore bien. Le MEDEF a pu souffler, fort d’un texte qui lui donne plus que des gages. Les mots clés du gouvernement : « compétitivité », « coût du travail » et autres capitulations sémantiques montrent à l’envie que la bataille idéologique, c’est le patronat – donc la droite – qui est en passe de la remporter. Et, pour sceller cette victoire, les patrons ont obtenu que 7 ministres viennent à Canossa à leur propre université d’été.

Pierre Moscovici et Pierre Gattaz à moins que ce ne soit l'inverse
Pierre Moscovici et Pierre Gattaz à moins que ce ne soit l’inverse

Pierre Moscovici, sinistre de l’Economie et des Finances, s’est employé à séduire le fils du premier opposant à Mitterrand. Il s’est multiplié pour faire comprendre aux représentants des grandes entreprises que le gouvernement a compris leurs revendications et qu’il entend bien leur donner suite. Message audiblement reçu. « Je voudrais vous faire applaudir d’avoir eu le courage de dire « ras-le-bol fiscal », a dit Pierre Gattaz à Pierre Moscovici. Vous avez lancé une nouvelle ère dans notre pays grâce à ces trois ou quatre mots. » La radicalité de la « bataille idéologique » lancée à La Rochelle a fait long feu. Et c’est Emmanuel Maurel qui le reconnaît lui-même :

Moscovici veut rassurer les patrons

Cette rentrée doit avoir un vrai sale goût pour les militants socialistes, qui se retrouvent sans boussole en moins d’une semaine. La lettre que leur a envoyée mon ami pour de vrai Sydné93 doit résonner dans bien des têtes. Courage, camarades, il reste un peu de marge avant que vous ne deviez vomir la bile.

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Bonus citation :

La politique ! C’est une chose trop grave pour la confier à des solfériniens.

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Bonus vidéo : Krizz Kaliko « Schizophrenia«