Les majors de l’infotainment ont encore perdu une occasion de faire leur boulot. La belle histoire qu’ils racontent à propos de l’Ukraine va, bien vite, se fracasser sur les écueils maussades de la réalité. La dame aux tresses est une affairiste de la pire espèce et la « gentille infirmière » est une militante néo-nazie. Pendant ce temps-là, dans les Balkans, un vrai printemps populaire et progressiste avance chaque jour en Bosnie. Mais comme les manifestants brandissent, les gueux, des drapeaux de l’ex-Yougoslavie communiste, le black out est de rigueur. Qu’ils sont beaux nos médias…

le "peuple ukrainien" insurgé version BHL

Comme tout un chacun, au départ, j’ai regardé d’un œil critique la progression du mouvement de contestation en Ukraine. J’ai tout de même trouvé bizarre qu’un peuple éclairé réclame son rattachement à l’Union européenne à l’heure même où d’aucuns renforcent chaque jour leur critique fondée de cette structure anti-démocratique et clairement libérale. Puis, les doutes ont cédé la place au rejet quand le vrai visage des manifestants a été courageusement mis à nu par le seul quotidien qui fasse encore son boulot en France, l’Humanité.

Je n’ai aucune espèce de sympathie pour le pouvoir désormais sorti et je me refuse à choisir, comme BHL m’en somme, entre la peste Timochenko et le choléra Ianoukovitch. Juste, je me rappelle que ce dernier a été régulièrement élu et que nul, à l’époque, n’a trouvé à redire. Donc, je renvoies dos à dos ces scories du libéralisme, qu’il soit à la mode européenne ou russe. De la même manière, je ne peux pas choisir entre le boucher Bachar Al-Assad et les jihadistes financés par les pétromonarchies du Golfe qui forment désormais le gros de l’opposition au dictateur. Déjà, BHL constitue une sacrée boussole pour celles et ceux qui refusent le prêt à penser : quand il choisit une cause, 95 fois sur cent, c’est celle du veau d’or. Fermez le ban.

Après avoir mis sa race à Khadafi, BHL va démonter Bachar

D’ailleurs, après ses coups d’éclats auprès des nationalistes en 1993, cela fait bien longtemps qu’on ne l’a pas vu en Bosnie. Pourtant, c’est bien là qu’il se passe des choses en ce moment. Un peu comme en Ukraine, juste un peu, des milliers de personnes se foutent sur le nez avec la police, brûlent des édifices gouvernementaux, s’opposent au pouvoir en place. Sauf que… sauf qu’on n’en parle quasiment pas. J’ai envie de dire : et pour cause. Ces gueux sont des émeutiers de la faim et pas des fans de l’Union européenne. Ces manants des temps modernes ne nourrissent aucune nostalgie pour les nationalistes, qu’ils conchient, mais revendiquent l’héritage de la Yougoslavie multi-ethnique, multi-confessionnelle de Tito.

Je n’ai pas été vraiment surpris de cette éruption contestataire. Pas que je sois devin, surtout pas. J’ai juste passé 15 jours en Bosnie l’été dernier. J’ai eu l’occasion de multiplier les discussions avec les habitants tant de Sarajevo que de Mostar ou du nord du pays. Un pays où le salaire moyen s’élève à 400 euros, le loyer à 200 et où un professeur de lycée gagne 800 euros par mois. Un pays où, selon Benyamin, qui bosse pour Nike après un passé de champion des Balkans en K1, le chômage touche 60 % de la population (45% selon les statistiques officielles). En Bosnie, on survit parce que chaque famille compte au moins un expatrié qui envoie de l’argent à celles et ceux restés au pays.

Plus de 130 blessés lors des manifestations en Bosnie

J’ai croisé Benyamin, par ailleurs batteur dans LE groupe de métal bosnien, dans le bus entre Sarajevo et Jajce. Il s’est montré disert et, surtout, peu avare de critiques contre la nouvelle nomenklatura politique de son pays, dominé par les nationalistes qu’ils soient bosno-serbes, bosno-croates ou bosniaques musulmans. A l’image de la guide qui nous a fait découvrir les cataractes de Sarajevo, il a tranché, affirmant ne rien à avoir à attendre d’eux. « Les politiques ne s’intéressent pas à nous, sauf quand il faut voter », m’a-t-il dit à l’époque. Dans la conversation qui s’est en est suivie, je lui ai donné mon sentiment : si tu ne t’occupes pas de politique, la politique s’occupera de toi. Notre échange a bien duré 3 heures.

En voyant les images des émeutes de la faim en Bosnie, je ne peux m’empêcher de penser à Benyamin. Je suis heureux d’un côté que les querelles ethniques aient enfin été dépassées pour permettre le rassemblement du peuple. En entendant notre guide dans la capitale, je nourrissais une pointe d’espoir en l’entendant dire, sous son voile très chic à la mode sarajevienne : « Nous avons tous le même livre, que l’on soit musulman, orthodoxe ou catholique et ce livre dit « aime ton prochain ». C’est ça que nous, la jeunesse, nous ressentons ». Benyamin avait opiné du chef quand je lui ai rapporté ces propos. De même pour ce bosno-croate rencontré à Mostar.

Emeutes en Bosnie

Ce dernier m’a expliqué, patiemment, que le communisme n’était peut être pas si affreux qu’on le dit partout. « Au moins, on avait un emploi et un toit sur notre tête. Moi, j’ai 40 ans, je suis marié avec deux enfants et nous vivons encore chez mes parents. » Cette situation explique, pour lui, pourquoi autant de drapeaux yougoslaves fleurissent encore en Bosnie et, notamment, à Mostar.

Voilà. J’ai rencontré ces trois personnes en passant mes vacances en Bosnie en août 2013. Ça ne m’a coûté que le temps d’échanger et j’en suis ressorti bien riche. Serait-ce si incongru d’attendre que les médias fassent ce boulot que j’ai été capable de faire ?

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Bonus vidéo : Adamantine « Pride and Pain »