« Salut, à la classe ouvrière turque ! » (Nazim Hikmet, poète Turc)

Que se passe-t-il en Turquie ? Depuis le 31 mai, un vent de contestation souffle sur l’ensemble du pays, vent qui tourne, ces dernières heures, à la révolte. L’appel des centrales syndicales à la grève finit de caractériser un mouvement populaire d’ampleur qui secoue le pouvoir du parti islamiste conservateur en place depuis dix ans. Résumant les choses, Alayça, une amie stanbouliote avec laquelle je discute depuis des années sur facebook, m’a écrit : « Tout a commencé avec une petite protestation dans le parc mais c’est devenu autre chose. Y en avait marre des saloperies de ce « Crime Minister ». Nous ne voulons plus être oppressés. » Nous sommes bien loin de l’introduction de la journaliste d’I>Télé en direct d’Istanbul ce matin : « La jeunesse stanbouliote tient beaucoup à son mode de vie à l’occidentale (…) elle aime faire la fête »

Diren Turkiye
(Photo : TheLeon Vitali)

Ce mardi 4 juin au matin, le calme est revenu quasiment partout, explique sur facebook Vladimir Tankovitch. « A Istanbul, à part dans un endroit occupé par 500 manifestants plus radicaux, les interventions de la police sont rares. Par contre, à Ankara, l’utilisation de la force et de la violence a augmenté. La nuit s’est passée, pour beaucoup, en chanson. Les réseaux sociaux avaient en effet lancé un appel à chanter partout à minuit la marche nationale. »

Vladimir fait état d’un mouvement dans une partie de la contestation : « Le temps du dialogue est venu. Les excès de violences doivent être punis, ça c’est certain. Mais on devrait marcher les uns vers les autres et simplement dire, mais en fait qu’est-ce que tu veux ? » Sur twitter, le hashtag #BizDeğilPolisEveDönsün – « renvoyer la police à la maison, pas nous » – fait fureur en ce moment. Le nombre de blessés dépasse 3 000 selon les médecins sur place, contre les 79 avancés par le gouvernement. 2 Morts ont été confirmés dont une par balle.

Plus de 3000 blessés par la répression en Turquie

Au départ donc, une partie de la population d’Istanboul s’oppose à la destruction annoncée du parc Gezi. Ma camarade et néanmoins amie Naz Öke replace cet événement dans un contexte historique. Je lui laisse la parole :

« Le Parc Gezi se trouve à l’emplacement d’une ancienne caserne « Topçu Kışlası » (la caserne des canonniers). En avril 1909, les soldats d’un bataillon qui y était cantonné se sont mutinés et ont demandé au gouvernement de l’époque que le pays soit dirigé par la charia. L’armée, alors dirigée par Mustafa Kemal a mis fin à cette mutinerie. Après la Fondation de la République, ce bâtiment a été laissé à l’abandon. En 1940, le gouvernement a construit le Parc Gezi de Taksim. Le projet de Tayyip Erdogan consiste à reconstruire à l’identique cette caserne, et en faire un centre commercial. Symbole historique et symbole capitaliste. De plus Le premier Ministre ajoute aujourd’hui, que le projet comprend également la destruction du centre culturel Atatürk (l’opéra d’Istanbul) et ses alentours, pour reconstruire un autre centre (on ne sait pas trop à quelle destination) et une mosquée. Il dit qu’il y a une église derrière le centre ; par la même occasion, elle sera plus « visible » et valorisée. Pourquoi ne pas créer un pôle des religions, en appelant nos compatriotes juifs à construire un édifice pour eux… »

Photo du blog http://occupygezipics.tumblr.com/
Photo du blog http://occupygezipics.tumblr.com/

Pour autant, le mouvement qui prend une nouvelle ampleur ce matin avec l’appel à la grève nationale lancé par les syndicats n’est pas une simple opposition entre la population laïque et un pouvoir islamiste. Rappelons que l’AKP a été portée au pouvoir par les urnes en 2002 et qu’il a été réélu en 2007 et 2011. Ce serait plutôt une contestation de la politique menée par ce gouvernement-ci qui est à l’ordre du jour. Un gouvernement qui a annoncé la construction d’un troisième pont sur le Bosphore et celle d’un 3e aéroport, destiné à devenir le plus grand du monde. Bref, la reconstruction de la ville et de son histoire. Ma correspondante turque, Alayça, m’explique : « Les islamistes (au moins une partie) soutiennent ce mouvement. C’est une question de remettre les choses en ordre et de reprendre la démocratie (…) Le premier ministre détruit facilement les forêts, il détruit la terre et l’histoire, il vend les ressources naturelles aux étrangers, quoi dire de plus ? »

Selon mes informations et analyses, c’est donc avant tout au libéralisme économique que s’opposent avant tout les manifestants. La redistribution des richesses générées par la croissance économique que connaît la Turquie n’est toujours pas à l’ordre du jour. C’est ce que souligne la Jeunesse communiste de France dans un communiqué : « Alors que le pays connaissait une forte croissance économique, l’absence de redistribution des richesses et accroissement des inégalités sociales, amenant une petite fraction de la bourgeoisie à s’enrichir grâce à une exploitation toujours plus intense des travailleurs a catalysé le mécontentement. » La violence de la répression a exacerbé les tensions, donnant au mouvement populaire en cours un tour tragique.

Istanbul

N’en reste pas moins que le silence des pays occidentaux sur cette violence d’Etat est totalement inadmissible même si le poids de la Turquie dans l’OTAN, dans une partie du monde en proie à d’intenses conflits : Syrie mais aussi Palestine, peut permettre de mieux en comprendre l’origine.

Aussi, des organisations de gauche appellent à un rassemblement de soutien au peuple turc

ce mardi 4 juin , à 19 heures, à la Fontaine aux Innocents à Paris.

La répression est violente en Turquie

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Pour avoir plus d’infos :

Turkish Spring (en français) ;

Le hashtag #occupygezi sur twitter…

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Bonus vidéo : La Canaille « Allons Enfants »