Hier, mercredi 7 novembre, nous fûmes quelques-uns à avoir une pensée pour nos frères russes qui, en octobre 1917 du calendrier julien, « ébranlèrent le monde », selon la belle expression du journaliste états-unien John Reed. La révolution bolchévique allait sonner, pour de très nombreux hommes et femmes dans le monde, comme l’appel à une ère nouvelle. Sans nostalgie aucune, le regard tournée vers l’avenir, je fais partie de ceux qui revendiquent l’héritage des révolutionnaires d’Octobre 1917. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire ici ce que je pense de Staline et de la manière dont il a perverti, détourné, assassiné l’espoir communiste né de l’insurrection de masse qui s’est emparée de la Russie en ces journées. Donc, ne venez pas me chercher sur le thème « Octobre = Staline = massacre », vous seriez déçus du résultat.

Je veux profiter de ce temps pour pouvoir rendre ici hommage à un des artisans de cette Révolution porteuse de tant d’espoirs pour l’émancipation de l’Homme. Un homme, oui, dont le nom a été aussi bafoué et insulté que la Révolution d’Octobre elle-même. Il s’agit de Felix Dzerjinski, connu comme le fondateur de la Tcheka, ancêtre du GPU et donc du KGB. Ah… Tu vois, ami-e lecteur-trice, tu commences déjà à te tendre, ne le nie pas ! Pour toi, rendre hommage à Dzerjinski, c’est un peu faire l’apologie de Béria ou de Staline lui même. C’est bien pourquoi j’écris cette note.

Certain-e-s d’entre-vous partagent le propos de mes amis Mafféis et Corbière qui défendent la thèse selon laquelle derrière les attaques contre Robespierre, c’est tout la Révolution française qui est remise en cause avec ses acquis. Pour Dzerjinski, c’est un peu la même chose. Felix, « Felix de fer », selon le mot de Lénine, c’est d’abord un militant du Parti bolchévique qui, pour ses engagements, passe pas moins de onze ans en prison, bagne et déportation. C’est un homme intègre, animé par une vision politique personnelle, qui ne connaît que peu de mouvements. Cela l’amènera, en 1918, à s’opposer très violemment à Lénine sur la question de la paix séparée de Brest-Litovsk entre la jeune Union soviétique et l’Allemagne. Le différend politique sera tel que Felix va demander la destitution de Lénine. Cela n’empêchera pas ce dernier de confirmer Dzerjinski l’incorruptible à la direction de la Commission de lutte contre la contre-révolution et le sabotage, plus connue sous l’acronyme Tcheka.

Il occupe cette fonction depuis décembre 1917, alors que le pays est ravagé par la guerre civile menée par les Blancs qui refusent l’ordre nouveau. Après l’armistice du 11 novembre, à la terreur blanche s’ajoute le déferlement des armées étrangères contre la jeune république socialiste. Dans ce contexte, la défense de la Révolution constitue un devoir pour les Bolchéviques, dont la position politique prééminente provient du peuple russe lui-même. Il faut se le rappeler. La victoire finale de la Révolution d’Octobre est le fruit de l’adhésion populaire et non de la seule intelligence tactique ou stratégique d’un groupe minoritaire quoique décidé.

La position de Dzerjinski à la tête de la Tcheka s’explique par son honnêteté et son refus de se mêler aux guerres d’influence au sein du Parti Bolchévique. Après la fin de la guerre civile, Lénine lui confie la direction du comité chargé de mettre en œuvre la Nouvelle économie politique, jugée vitale pour l’Union soviétique. Victor Serge, révolutionnaire éminent issu de l’anarcho-syndicalisme et futur grand adversaire de Staline, le décrit ainsi : « Idéaliste probe, implacable et chevaleresque, au profil émacié d’inquisiteur, grand front, nez osseux, barbiche rêche, une mine de fatigue et de dureté. Mais le parti avait peu d’hommes de cette trempe ». Dzerjinski, pendant longtemps, est proche de Léon Trotski. Il s’en détache pour se rapprocher de Staline sur un point purement politique. Les luttes de pouvoir ne l’intéressent guère. C’est même un euphémisme que de l’écrire.

Les conflits de pouvoir qui vont surgir dans les rangs de l’appareil communiste, notamment après la mort de Lénine (21 janvier 1924), vont le mettre à rude épreuve. Felix Dzerjinski tente en effet de conserver une neutralité difficile entre les différentes factions. Il meurt d’une attaque cardiaque en juillet 1926, après avoir participé à une réunion très agitée au Comité central du Parti communiste au cours de laquelle il s’emporte violemment contre Kamenev et Piatakov. Son décès subit, à l’âge de 49 ans, reste nimbé de soupçon. Certaines sources suggèrent que Felix Dzerjinski ait pu être empoisonné sur ordre de Staline après qu’il ait découvert un dossier faisant état du rôle du chef du parti comme agent de la police secrète tsariste.

Plus probablement, la charge de travail à laquelle il s’astreint conjuguée à la violence des conflits de personne au sein du parti communiste ont eu raison de sa santé. Je rend définitivement hommage à l’ami et camarade de Rosa Luxembourg ; au militant passionné et désintéressé ; à un communiste exemplaire ô combien.

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Bonus vidéo : Chant des partisans soviétiques