Se lit seul mais complète bien la note sur le souverainisme

La crise euro-grecque de l’été 2015, l’officialisation du référendum pour ou contre le maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne et, tout dernièrement, le refus du président de la République du Portugal de nommer un premier ministre porteur de choix opposé aux politiques de dérégulation posent, à nouveau, la question européenne à la gauche. De plus en plus, les eurosceptiques font entendre une petite musique favorable à une sortie de l’euro, voire de l’Union européenne. Ils étayent leur propos par le respect de la souveraineté, qui ne pourrait s’exprimer selon eux, essentiellement, que dans le cadre des états nations. Les marxistes devraient se rappeler deux éléments clés pour bâtir une analyse et des propositions : la notion de rapports de forces et la dialectique.

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Que nous soyons europhiles ou eurosceptiques, nous partageons l’analyse que la construction actuelle de l’Union européenne revêt toutes les allures d’un carcan des peuples ; d’un outil politique destiné, avant tout, à mettre en œuvre à marche forcée la dérégulation économique et sociale à l’échelle du continent. Depuis le début de la construction européenne, les faits sont là qui traduisent, dans le quotidien des habitants des pays membres, Europe par casse des acquis sociaux ; mise à bas de pans entiers de l’économie notamment industrielle ; libéralisation de secteurs conséquents des services publics nés, là encore, des luttes politiques et syndicales. La politique menée par la Banque centrale européenne, dite de « l’euro fort », contribue encore à accroître la pression sur le monde du travail. Les eurosceptiques expliquent que l’institution nommée Union européenne est responsable de cette politique et qu’elle serait, par nature, non réformable. Ce propos illustre d’abord le manque d’analyse quant au projet capitaliste actuel, qui tend à dissocier la création de richesse de la production. C’est grave en soi, mais dans le propos du jour, cela a moins d’importance. Il omet également de prendre en compte le projet politique des néo-conservateurs, qui en est le corollaire.

La vision des eurosceptiques ne tient surtout pas compte de plusieurs éléments politiques de fond. D’abord, le plus évident : la dynamique d’un rapport de forces n’est jamais définitive. Les forces de progrès semblent, à l’échelle du Continent, en recul. Le dimanche 25 octobre, les conservateurs l’ont emporté en Pologne, continuant de colorer en bleu la carte politique des pays membres de l’Union européenne. Ce fait permet de passer sous silence la montée des forces qui portent une vision plus progressiste de la construction européenne. En Grèce, avec des contradictions, j’y reviendrai ; en Espagne ; plus récemment au Portugal, malgré un déni de démocratie à l’instant où ces lignes sont écrites… En Grande-Bretagne, le parti travailliste commence, depuis l’élection de Jeremy Corbyn, à opérer un virage stratégique sur le fond de son projet politique. Ces éléments mis bout à bout pourraient bien, à moyen terme, créer un autre rapport de forces de nature à influer sur le contenu de la construction européenne.

eurozone

La réorientation que semblent opérer, au sein du Labour Party, Jeremy Corbyn ainsi que John McDonnell ; la possibilité d’une alliance sur un contenu alternatif à l’austérité entre le Parti socialiste, le Bloc de gauche et le parti communiste portugais ; la main tendue du parti socialiste en Wallonie au Parti du travail belge… témoignent de mouvements de fond au sein de la social-démocratie européenne qui sont porteurs d’espoir car ils portent en germe une inversion du rapport des forces au sein de l’autre sensibilité politique capable d’accéder, à court terme, au pouvoir. L’appréciation de cette  évolution, sur des questions de fond, concourt à ouvrir des possibles dans la construction européenne. Qu’on ne s’y trompe pas : ces mouvements au sein du camp réformiste, pour balbutiantes qu’elles soient, sont aussi en résonance avec ceux, plus souterrains, qui agitent une partie des citoyens d’Europe. Car la social-démocratie est aussi, comme tout appareil politique, une machine à gagner les élections. Et c’est parce que les attentes de l’électorat évoluent que cette composante va bouger sur ses propres lignes.

A ce stade de la réflexion, les eurosceptiques et les souverainistes objectent que les traités sont contraignants et qu’ils corsèteront, comme ils l’ont fait pour la Grèce, les politiques aussi alternatives soient-elles à l’actuel projet mis en œuvre par la Commission européenne. Outre que les traités sanctionnent un rapport des forces à un moment donné, ils revêtent aussi un caractère évolutif. Les conservateurs britanniques l’ont compris, qui entendent les renégocier pour détricoter les rares avancées en termes sociaux et de droits de l’Homme obtenus par les luttes politiques européennes. Ils le font sur la base de leurs intérêts nationaux tout comme Merkel veut figer les traités dans le marbre, en fonction des seuls intérêts du capitalisme allemand.

Brexit or not brexit

Dans ce contexte, une grande partie de la faiblesse de la gauche alternative, à l’instant où ces lignes sont écrites, demeure son incapacité à développer un projet politique proprement européen, qui soit porteur d’une alternative à la dérégulation et à l’austérité qui prévalent aujourd’hui et ce, à l’échelle du continent. Que ce soit le parti des socialistes européens ou le parti de la gauche européenne, ni l’un ni l’autre n’apparaissent capable de proposer un programme politique cohérent, déclinable par nation. A contrario, les grandes options des deux forces politiques continentales de gauche ressemblent beaucoup à des compromis de bric et de broc basés sur des intérêts nationaux bien divergents. C’est à cette aune qu’il faut aussi analyser la défaite grecque face à la troïka européenne. D’une part, Syriza devait faire face à une contradiction insoluble : le peuple grec voulait à la fois refuser le mémorandum de la troïka et rester dans la zone euro, ce qui revient à vouloir manger le thon par les deux extrémités. D’autre part, le nez sur leurs intérêts nationaux, les différentes composantes de la gauche en Europe ont abandonné la Grèce, sans réfléchir un seul instant qu’elles pourraient être les prochains sur la liste. Le même scénario semble se reproduire en ce moment au Portugal. Quoi que l’on pense du bonhomme, la proposition récente de Yanis Varoufakis d’un parti pan-européen inscrit dans l’Union européenne marque la prise en compte de ce constat d’échec des gauches en Europe et constitue la première esquisse pour en sortir par le haut.

C’est bien à ce niveau-ci, d’une construction politique proprement européenne, ensuite déclinée au plus près des citoyens, que l’on peut espérer la modification en profondeur du projet politique de la Commission et de l’Union européennes. Et donc des traités qui organisent les deux entités. Certes, la Commission est non élue et donc n’a, censément, de compte à rendre à personne. Elle est néanmoins composée de personnalités choisies par les gouvernements, donc par les représentations politiques nationales, des pays qui la composent. Donc, oui, évidemment, la Commission européenne reflète aussi, voire même avant tout, la volonté des dirigeants nationaux des pays européens. Bien plus que l’expression d’un projet politique continental. Alors que David Cameron tente de renégocier, dans un contexte qui ne lui est pas forcément favorables, les conditions particulières dans laquelle l’adhésion de la Grande-Bretagne à l’Union européenne sont déterminées, chacun peut mesurer qu’un traité est tout sauf immuable.

Varoufakis

Que l’on soit souverainiste ou europhile, chacun, à gauche, s’accorde à reconnaître un rôle prépondérant au peuple et à sa voix. Décréter qu’elle ne pourra jamais porter en Europe et donc modifier le rapport des forces politiques peut être compréhensible au regard des décennies passées. Oui, le peuple français a été privé de son « non » exprimé majoritairement un 29 mai 2005. Oui, les Irlandais et les Danois ont dû revoter mais ils ont revoté en conscience. Encore faut-il l’admettre. Mais pour qui donne crédit aux dynamiques politiques et à la conscientisation des citoyens, bref pour qui fait de la politique, laisser croire que ce qu’il s’est passé se reproduira forcément est un leurre. Pour ne pas dire une malhonnêteté intellectuelle.

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Bonus vidéo : Killing Joke « New Jerusalem »