Je sais avec Gramsci le sens politique de la dramatisation de la vie. Je sais aussi la tentation de tout un chacun de s’arroger l’incarnation d’un mouvement. J’avais décrit, en juin dernier à l’issue de la législative partielle de Villeneuve-sur-Lot, un Front de gauche à la croisée des chemins. L’été a passé, je fais partie de ceux qui espéraient qu’il allait nous permettre de retrouver nos esprits. Las, c’est le contraire qui advient. Nous sommes en pleine dramatisation des rapports internes au Front de Gauche. Faisant même oublier les menaces de rupture au sein de la majorité gouvernementale.

Querelle de ménage

Cela aurait pu ne pas être grave, cela aurait dû être sans conséquences. Las, il n’en est rien. Le Front de gauche, englué dans la question électorale, porte une lourde responsabilité dans le demi-échec de la manifestation du 10 septembre contre la réforme Ayrault des retraites. C’est bien sur cette réforme que nous aurions dû, collectivement, dramatiser la question politique. Les quinze jours précédents auraient pu être l’occasion de répéter, systématiquement, en quoi cette réforme est mauvaise et ce que nous ferions si nous étions en situation de responsabilité. C’est cela la responsabilité d’une organisation politique adulte, mature, en lien avec le mouvement social.

Las, ces quinze jours et les quinze qui ont quasiment passé depuis n’ont été l’occasion que d’étaler les déchirements d’un cartel pourtant électoral puisque les citoyens en sont encore exclus faute de pouvoir adhérer directement. Difficile de ne pas lire, entre les lignes d’un débat sur autonomie systématique et décisions à la carte, un affrontement dont seule la gauche radicale a le secret pour le leadership sur un Front de gauche d’autant plus fragile qu’après son exceptionnel succès de la présidentielle il ne parvient pas à capitaliser le mécontentement généré par la politique droitière du gouvernement.

Manifestation contre la réforme des retraites 10 septembre 2013

C’est ce que détaille le directeur du Département Opinion et Stratégies d’Entreprises de l’Ifop, Jérôme Fourquet :

Jean-Luc Mélenchon et le Front de gauche maintiennent leurs positions mais ils ne connaissent pas de dynamique, on l’a vu notamment lors des législatives partielles. Le Front de gauche ne profite pas de la déception et du mécontentement vis à vis du gouvernement. Un des éléments d’explication est qu’aujourd’hui ni Mélenchon ni le Front de gauche n’incarnent une alternative suffisamment crédible pour une part importante de l’électorat de gauche pourtant mécontent du PS au pouvoir.

A croire que le Front de gauche ne sait plus s’adresser au peuple, qu’il se déconnecte des préoccupations des habitants du pays. La focalisation de l’expression de ses animateurs sur la question des municipales, dans ce qui apparaît comme un affrontement politicien, n’aide absolument pas. Quid de notre expression commune sur la question des retraites ? Du pouvoir d’achat ? De l’emploi ? Bien sûr, nous avons produit plein de documents sur ces questions. Bien sûr, les médias se font un plaisir de mettre en exergue nos oppositions internes. Mais nous leur donnons tellement de grain à moudre… Alors que nous connaissons le système médiatique. C’est d’ailleurs cette connaissance de la manière dont fonctionnent les médias qui nous a permis d’exploser sur le devant de la scène aux élections présidentielles. Nous n’avons donc aucune excuse.

Clémentine Autain Jean-Luc Mélenchon Pierre Laurent

Il nous faut pourtant affronter la question des élections municipales, en priorisant les enjeux. Est-ce que la pérennisation du Front de gauche, notre « bien précieux » selon le document d’orientation adopté par le dernier congrès du Parti de gauche, est l’enjeu prioritaire ? Pour moi, oui. Mais il n’y aura de Front de gauche durable qu’avec l’ensemble de ses composantes ! Est-ce qu’avancer en direction de la majorité politique alternative reste notre feuille de route ? Le congrès de Bordeaux du Parti de gauche a précisé, à ce sujet : « Nous combinons la stratégie d’autonomie de l’autre gauche et celle du rassemblement des forces opposées à l’austérité ». Je reste convaincu qu’il s’agit là de la position juste dans le moment politique que nous traversons.

A propos de la nature du rassemblement que nous ambitionnons de créer, je fais miens les propos de Roger Martelli, un des animateurs de la Fédération pour une Alternative sociale et écologique (FASE) :

L’ouverture vers ces forces, notamment socialistes et écologistes, ne doit pas toutefois apparaître comme un ralliement au Front de gauche, mais comme une construction à gauche commune, à égalité de responsabilité, quelle que soit l’attitude des uns et des autres dans la période précédente. Inutile alors d’énoncer au départ des exigences (par exemple la condamnation explicite des choix gouvernementaux) qui freinerait les convergences possibles. Ce qui compte est que la base locale du rassemblement soit construite dans une logique affirmée de d’égalité et de droits, et pas dans une logique calquée sur les modèles européens d’austérité et de pseudo-compétitivité.

Vote aux élections municipales

Oui, je suis favorable à des listes autonomes du Front de gauche partout où cela est possible, partout où nos effectifs militants le permettent, partout où la droite n’est pas en position de l’emporter si la gauche part divisée. Les discussions que j’ai quotidiennement avec les militants du PCF montrent qu’ils partagent cette ambition. Y compris à Paris. Et ce, d’autant plus que les Solfériniens ne cachent pas leur volonté d’en finir avec le PCF. Je pense que la seule attitude politique responsable consiste à respecter de manière absolue le processus démocratique dont le PCF a décidé de se doter pour trancher la question des élections municipales. Je réfute, par contre, toute tentative d’orchestrer une opposition factice entre les militants communistes et leur direction nationale.

Ce serait contre-productif. Qui connaît intimement le Parti Communiste sait combien ses membres sont, comme ceux de tout parti, en capacité de se rassembler autour de leurs dirigeants quand ils les sentent attaqués par d’autres, fussent-ils leurs alliés et camarades de combat quotidien. Au mieux, cette tentative de s’arroger le leadership de facto du Front de gauche aboutirait sur une victoire à la Pyrrhus qui ouvrira la boîte de Pandore des règlements de compte et de la personnalisation absolue du pouvoir au sein du Front de gauche. Au pire, c’est l’éclatement de notre jeune alliance qui se produira.

Le Front de gauche notre bien le plus précieux

Evidemment, parce que tout un chacun est conscient des enjeux, la solution sera médiane et bâtie sur un de ses compromis dont nous avons le secret. Le vote démocratique des communistes parisiens et un accord sur les places éligibles aux élections européennes vont permettre à chacun de sauver la face. Mais les blessures seront bel et bien là. Et les sympathisants du Front de gauche pourront continuer à nourrir incompréhension et colère quant au temps perdu.

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Bonus vidéo : Natalia Kills « Problem »