Pour parler du dossier des intermittents avec sérieux, j’ai invité un vieil ami, mais alors un vraiment vieil ami, Sylvain. Seuls le titre et les photos ne sont pas de lui.

Voilà qui est fait ! Le ministre du travail vient d’apposer sa signature au bas des « accords paritaires » du 22 mars sur l’assurance-chômage. Et c’est seulement maintenant que la presse dite sérieuse (par exemple, Libé avec l’article « Assurance-chômage : il n’y a pas que pour les intermittents que ça change » daté du 26 juin, jour de l’agrément) tente de décrypter ces accords pour le grand public.

Interluttant en grève

Depuis quelques jours seulement – alors que la signature de cet accord sur l’UNEDIC par les « partenaires » MEDEF-CFDT-FO date quand même du 22 mars, et que des voix (celle des Coordinations d’Intermittents et de Précaires, et la CGT-Spectacle, notamment) s’élèvent depuis des mois (des années pour certains) contre la volonté du MEDEF et de ses alliés – les médias semblent s’éveiller et se penchent enfin sur la lutte des intermittents ET des précaires pour que ces accords ne soient pas agréés, ou soient désormais abrogés, par le Ministre du Travail François Rebsamen. Ce coup de projecteur intervient au moment où les festivals de l’été pourraient être menacés, comme pour nous inciter une fois de plus à penser qu’il s’agit ici avant tout de Culture.

S’il est donc heureux de constater que la lutte menée tout ce temps (pour la longue litanie des actions déjà menées par les coordinations, voir cette tribune de Samuel Churin, porte-parole de la CIP Île-de-France) commence enfin à porter ses fruits en ce sens qu’elle aboutit enfin à une prise de conscience d’un problème, on peut se poser des questions sur le traitement qui en était fait jusqu’alors.

(Photo Esther S.)
(Photo Esther S.)

Pour la plupart des médias qui s’en sont fait l’écho, il s’agissait plus ou moins d’une lutte « corporatiste » menée par les « intermittents » (rappelons ici qu’il s’agit avant tout de femmes et d’hommes, artistes et techniciens du spectacle, mais aussi de précaires, d’intérimaires, de chômeurs…) pour la sauvegarde de leur « statut » (rappelons aussi qu’il s’agit en fait d’un régime spécifique d’indemnisation de l’assurance-chômage).

On le voit, comme on a pu en être témoin la semaine passée avec les cheminots, une certaine rhétorique est ici à l’oeuvre. Et elle n’est pas innocente puisqu’elle voudrait laisser croire que celles et ceux qui se battent justement pour l’intérêt de tous (au hasard, un service public du rail accessible et de qualité) sont des privilégiés agrippés à leur « statut ». Et il est pour le moins inquiétant que ce type de propos, qu’on pourrait qualifier de diffamatoires, et dont le MEDEF a toujours été coutumier, soient aujourd’hui repris sans filtre par une majorité de médias, mais aussi et surtout par un gouvernement issu d’un parti dit socialiste.

Ailleurs, parmi les quelques voix dissonantes qui partagent, à « gauche », l’inquiétude des intermittents (Jack Lang, Jean-Pierre Ribes, ou encore Patrick Sebastien, pour ne citer que les plus « éminents ») on a sorti les violons sur le thème « sauvons les soldats de la Culture en péril ».

(Photo Esther S.)
(Photo Esther S.)

Mais il me semble intimement que la question est bien plus vaste, à savoir : à une époque où le chômage ne cesse d’augmenter (les chiffres du mois de mai sont à ce titre éloquents) et où, pour de plus en plus de monde, travail et emploi sont de plus en plus déconnectés, où les employeurs réclament toujours plus de flexibilité, de mobilité… comment protège-t-on tous les précaires de ce pays, qu’ils soient intérimaires, intermittents hors-spectacle, chômeurs? Après tout, ne sont-ils pas les premières victimes lorsque seulement 6 demandeurs d’emploi sur 10 ne sont pas indemnisés et qu’une majorité écrasante des embauches (quand il y en a) se font en CDD, que l’on demande aux salariés, quel que soit leur secteur, plus de flexibilité et de mobilité… A toutes ces questions, le statut d’intermittent peut apporter un début de réponse. C’est ce qui se dessinait déjà en 2005, dans la proposition d’un nouveau modèle d’indemnisation des salariés intermittents par la Coordination des Intermittent et Précaires (CIP).

Cette proposition a par la suite été l’objet d’un comité de suivi à l’Assemblée Nationale puis d’une proposition de projet de loi qui est passée à la trappe en 2006. Ce comité de suivi a été réactivé en 2013 en vue de préparer la nouvelle « négociation » des accords UNEDIC. A cette occasion la proposition a été revue, rediscutée, modélisée et chiffrée (voir ce rapport remis en février 2014 par Olivier Pilmis et Mathieu Grégoire au Syndeac, Syndicat National des Entreprises Artistiques et Culturelles), elle a été validée par des élus, des syndicats… Mais cette proposition, si sérieuse, équilibrée et approuvée qu’elle soit n’a même pas été évoquée lors des « négociations » qui ont abouties à l’accord du 22 mars.

Et c’est là, à n’en pas douter, que le bât blesse et que l’on touche au fond idéologique de l’affaire.

250614 intermittents déficit

On le voit une fois encore, le MEDEF refuse de sortir le chéquier pour payer la note d’une flexibilité qu’il a lui-même instaurée et qui fait pourtant bien ses affaires, et il fait le forcing pour que l’état s’y colle.

Celui-ci s’y plie encore de bonne grâce, mais on voit aussi que la ténacité des luttes fait aujourd’hui vaciller cette allégeance, et que ce véritable enjeu de société qu’est la protection des victimes de la flexibilité trouve peu à peu sa place dans les préoccupations d’un nombre grandissant de nos concitoyens. Mieux vaut tard que jamais.

 Sylvain Foissac

Sylvain est régisseur ciné et télé, entre autres choses et, à ce titre, affilié au régime d’indemnisation des intermittents du spectacle.

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Bonus vidéo : Elli et Jacno « L’Age atomique »