Je ne sais pas vous, mais moi, cette histoire de policiers qui manifestent en ce moment, ça me retourne. Selon Philippe Boussion, secrétaire départemental dans le Maine-et-Loire du SGP Unité police-FO, syndicat majoritaire chez les gardiens de la paix, ce mouvement est totalement « spontané » et les syndicats seraient dépassés. Le point de départ de ce mouvement de colère est le meurtre samedi dernier, par un gardien de la paix âgé de 33 ans, d’un homme présenté comme « multirécidiviste » à Noisy-le-Sec, dans mon beau département de Seine-Saint-Denis. Le fonctionnaire a été inculpé d’homicide volontaire par le Parquet, étant donné que l’autopsie de la victime a révélé qu’elle a été tuée dans le dos. Le gardien de la paix plaide, quant à lui, la « légitime défense ». Cette différence de vue a déclenché le mouvement de protestation que j’évoque.

Finissons avec les faits. Un policier inculpé pour meurtre est automatiquement placé hors des effectifs, suspendu donc, sans traitement. La mobilisation de ses collègues a débouché sur deux points suite à des « négociations » avec le cabinet de Claude Guéant, sinistre de l’Intérieur. Primo, le gardien de la paix voit son traitement maintenu ; secundo, il est muté dans la région qu’il souhaitait rejoindre. Pour peu que l’on connaisse les règles de la fonction publique, cela prend les allures d’une quasi récompense. Troisième fait actuel : les policiers en colère ne se contentent pas de ces entorses à la règle, ils réclament la requalification de l’inculpation d’homicide volontaire en légitime défense. Voilà l’un des aspects terrifiants du bilan de Sarkozy. Tuer un homme dans le dos est devenu de la « légitime défense ».

Cela avant même que l’instruction, l’enquête quoi, ne détermine les circonstances exactes de ce qui reste, avant toute chose un drame (j’y reviendrai). Une fois l’enquête menée, il reviendra aux juges de faire appliquer les lois de la République, celles adoptées par la représentation nationale. Pour l’heure, personne, surtout pas moi, ne peut dire s’il y a meurtre prémédité, légitime défense ou autre. Et une inculpation ne vaut pas condamnation. Que je sache, la présomption d’innocence a été respectée pour ce policier. Certes, il est suspendu sans traitement – enfin, il l’était… Mais quand, dans l’exercice de ses fonctions, on tue un homme, ce peut être la moindre des choses.

Parce qu’en effet, policier ce n’est pas un travail comme les autres. Un agent de police a pour mission de faire respecter la loi, l’ordre social – même si ça peut faire grimacer certains d’entre vous, amis lecteurs. Si l’être humain n’avait pas besoin de règles pour vivre en société, cela se saurait. Nous acceptons tous, pour assumer cette part d’animal social qui définit l’humanité, d’aliéner une part de notre précieuse liberté. Pour nous assurer que les règles nous protégeront autant qu’elles assureront la liberté d’autrui, nous déléguons la sécurité à des personnes formées en ce sens. Il y a les élus qui rédigent et adoptent les lois en fonction du mandat que nous leur conférons ; il y a les policiers qui vérifient que les lois sont bien respectées de sorte que chacun vit en harmonie avec l’autre ; il y a les juges qui font appliquer les lois au nom de l’Etat souverain quand il y a manquement à la règle. Cela fait partie du contrat social.

Le policier a donc une responsabilité particulière dans ce système. Il a la responsabilité de vérifier que l’ordre et la loi sont respectés, ce qui garantit la paix civile. Ne les appelons-nous pas « gardiens de la paix » pour cette raison ? A ce titre, le policier a l’obligation de respecter la loi encore plus que les autres même si « nul n’est sensé ignorer la loi ». C’est dur. Mais, a priori, on ne devient pas flic par hasard. Pas plus qu’on ne choisit de devenir enseignant ou personnel soignant. Quand notre profession nous confie la responsabilité de la vie ou de la survie de l’un ou plusieurs d’entre nous, ce n’est pas anecdotique.

Dans ce cadre, je suis d’accord : les conditions d’exercice du métier, la philosophie même de la police nationale, ont été profondément altérées par le ministre de l’Intérieur Sarkozy puis le président de la République éponyme. Le ministère domicilié place Beauvau est un de ceux où la révision générale des politiques publiques a été menée de la manière la plus brutale. A ce jour, 13 000 policiers sont partis en retraite sans être remplacés. D’un autre côté, le règne de la statistique a modifié grandement les méthodes d’investigation et de résolution des affaires. Le « chiffre » fait foi et point barre. La suppression de la police de proximité a accru le fossé entre les habitants et les représentants des forces de l’ordre. Tout ça est vrai. Et je serais volontiers aux côtés des flics s’ils manifestaient contre ces décisions.

Mais je suis profondément ému que des policiers descendent aujourd’hui dans la rue non pour ces revendications mais pour tordre le cou à la loi républicaine alors qu’ils ont la mission merveilleuse de la faire respecter. Ils sont, en plus, en passe de réussir à porter ce coup mortel à la loi, sans forcément s’en rendre compte. Nicolas le petit a en effet chaussé les sabots de la semi-démente de Montretout pour réclamer une « présomption de légitime défense » pour tout policier incriminé dans une blessure grave ou le meurtre d’une personne, ce que nous appelons, nous, vulgairement, une « bavure ». L’héritière du « point de détail » a raison de triompher : elle a bien remporté une « victoire idéologique » en renversant l’ordre des valeurs pour une catégorie particulière de la population.

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Bonus vidéo : KRS-One « Sound Of Da Police »