Voilà, c’est la fin de la campagne électorale et je me retrouve avec le dos bloqué. Il n’y a aucun secret et, sans m’y attendre, je ne suis pas surpris. Mon corps réagit à la tension accumulée, à une forme de déception que j’ai masquée pour ne pas désespérer Bel Air-Grands Pêchers, à une sorte de vide. Après un moment si intense et étendu – comme la plupart d’entre-vous amis lecteurs, je suis en campagne depuis un an -, le retour à la « normalité » me laisse dans une sorte d’apesanteur. J’écris de mon lit, par la grâce du wifi. Entre d’autres travaux pour mon parti.

Nous autres, les militants, nous sommes donnés sans compter. Nous avons payé de notre personne, physiquement, intellectuellement, nerveusement. Nous avons tâché de répondre à l’enjeu que représentait cette séquence électorale. Nous avons tenté de faire assaut de créativité, installant dans le paysage de nouvelles formes de militantisme sans renier les porte-à-porte, les tractages, les marchés, la présence devant les entreprises… Nous avons fait au mieux pour renouveler nos modes d’expression (partie sur laquelle j’étais plus impliqué en parallèle de ma participation au réseau Gracchus Babeuf). Tout cela représente une vraie débauche d’énergie qui, personnellement, me laisse vide. Résultat : le cerveau libéré des tensions, c’est mon corps qui encaisse. Chez moi, c’est le dos ; pour d’autres, c’est le bide. Je suis bien sûr en effet de ne pas être le seul à souffrir de ce retour au « calme » alors que nous devons déjà lancer la séquence suivante. Ce à quoi je m’attèle hors de cette note.

Dehors, il pleut. J’ai du mal à trouver la position antalgique. Les habitués du mal de dos savent de quoi je parle. Faut dire aussi que la lecture des commentaires sur ma note d’hier me porte sur les nerfs. Notamment ceux relatifs aux fonctionnaires. Heureusement, certains ont commencé à remettre les pendules à mon heure. En sous-tension, donc, les fonctionnaires seraient des « privilégiés » ne serait-ce que parce qu’ils ont la sécurité de l’emploi. Sachons d’abord que les contractuels (à durée déterminée, comme moi) sont légion dans les 3 fonctions publiques : Etat, Hospitalière, Territoriale. Nous représentons aujourd’hui 40 % de l’emploi public. A nous le bonheur du salaire médiocre de la fonction publique d’un côté ; la précarité et les cotisations du privé de l’autre. Pourtant, aux yeux du commun, nous sommes des fonctionnaires.

Mais à quoi répond le statut de fonctionnaire en premier lieu ? Pourquoi cette fameuse (et apparente) « sécurité de l’emploi » ? Le ministre qui a créé cette fonction publique moderne, Maurice Thorez (et oui !), a souhaité que l’emploi des agents chargé de la mise en œuvre des politiques publiques (c’est ça le rôle d’un fonctionnaire, pas moins) soit indépendant des changements politiques inévitables en démocratie mais aussi des puissances d’argent. Cette indépendance a pour but de garantir l’accès effectif de tous les usagers aux prestations du service public, indépendamment du lieu d’habitation ; de l’origine sociale ou ethnique ; de l’orientation religieuse ou philosophique…

En découlent un certain nombre de corollaires : devoir de réserve, traitements (c’est ainsi qu’on appelle le salaire chez nous) non négociables, responsabilités y compris pénales… Malgré les avantages apparents que représente la sécurité de l’emploi, il faut avoir une certaine forme de conscience pour faire le choix de la fonction publique. . Je tiens quand même à préciser que l’exercice du fonctionnaire reste de mettre en œuvre le service public élaboré par les élus, qui en ont reçu mandat de la part des citoyens. Ce n’est pas un métier que l’on choisit tout à fait par hasard.

Nous avons bien sûr notre lot de démotivés, de gens cassés par un système violent… L’indépendance vis-à-vis du politique n’est pas toujours une réalité. En bien comme en mal. Mes ex collègues de la mairie de Montreuil peuvent en témoigner. Ainsi, je connais un fonctionnaire qui a été écarté de son poste de travail par la médecine professionnelle en raison des conséquences que font peser sur sa santé les pressions qu’exercent à son endroit sa hiérarchie et – qui sait ? pour l’heure, je n’ai pas de preuve, ceci n’est donc pas une accusation – les élus. Bien sûr, cela arrive y compris dans le privé.

Alors, oui, il y a plus de syndiqués dans les fonctions publiques qu’ailleurs. Encore que… dans certaines corporations du privé, le taux de syndicalisation y soit largement supérieur. Mélange de tradition, de combats, d’engagements. Pour en revenir à mes amis fonctionnaires, force est de constater que la conscience de mettre en œuvre une activité particulière : le service à l’ensemble de la population, le service public dans l’intérêt général, forge une vision de son métier et des exigences quant à ses formes.

J’écris cela parce qu’il me semble que, dans nos rangs mêmes, l’oligarchie a gagné, momentanément, une part de la bataille idéologique en divisant les rangs de la classe ouvrière entre « privilégiés », « nantis », « vrais et faux travailleurs »... Le truc est vieux comme le monde mais qui fonctionne encore. Et, tant qu’on y est, je vais en profiter pour à la classe ouvrière donner le sens que je lui vois, cette question étant revenue dans pas mal de vos commentaires. Je suis marxiste, pas bêtement, mais parce que les outils d’analyse du réel développés par le vieux barbu me semblent toujours d’actualité. La classe ouvrière, le prolétariat, se définit par la production d’une plus-value dont elle est dépossédée. En ce sens, la classe ouvrière c’est l’ensemble du salariat. Que l’on soit en activité ou pas. De l’ouvrier d’usine à l’ingénieur en passant par l’agent d’entretien ou l’enseignant. D’une certaine manière, le fonctionnaire produit une plus-value : sociale celle-là, dont il accepte de se déposséder au profit du plus grand nombre. Ce plus grand nombre, ce sont les usagers. Ipso facto, les fonctionnaires font partie de la classe ouvrière.

Reste l’enjeu principal : la conscience de classe. Paraphrasant Simone de Beauvoir, je dirais : « on ne naît pas membre de la classe ouvrière, on le devient ». Prendre conscience de notre place dans la société, reconnaître dans quel camp on se situe dans la lutte des classes, revendiquer son appartenance de classe n’est pas chose aisée. Parmi mes très proches, il en est pour me renvoyer, un brin moqueur, que je serais un « bobo » et pas un membre de la classe ouvrière. Sauf que… Sauf que je suis salarié, que je dégage une plus-value dont je me dépossède, que mes grands-parents étaient des prolétaires au sens étroit du terme… Sauf que j’ai pris parti et que j’ai choisi de quel côté de la barricade je me situe. Je suis devenu, en conscience, membre de la classe ouvrière.

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Bonus vidéo : Mission Of Burma « Class War »