En novembre 2013, j’écrivais, pour le défunt site Médiavox.fr un édito intitulé « Foot : quand la gauche radicale perd le peuple ». Alors que, ce soir se joue un nouveau match qui devrait cartonner à l’audimat, j’ai envie de filer un peu sur le sujet. Il y a un an, j’introduisais ainsi mon propos :

« Treize millions de téléspectateurs mardi soir pour regarder l’équipe de France de football jouer son va-tout devant l’Ukraine. Le défi a été relevé et la France ira finalement au Brésil jouer les phases finales de la Coupe du monde de football. Pendant ce temps-là, dans le microcosme de la gauche radicale, il est de bon ton de s’empoigner sur le foot business. Du côté des intellos auto-proclamés et des sectaires de tout poil, il convient de se gausser de cette populace juste bonne à s’avachir sur un sofa pour s’abrutir d’un ballet de 22 types courant après un ballon. Tout y passe : des dérives financières avérées de ce sport jusqu’au côté « religion moderne » bonne à laver le cerveau des classes populaires. Lesquelles feraient bien mieux de se soulever face à la misère et aux salaires forcément indécents des stars du ballon rond. »

pop is art

Je pointais le décalage violent que constituent, pour les militants que nous sommes, la confrontation entre 13 millions de personnes regardant un match de l’équipe de France et l’incapacité des organisations de gauche – des syndicats aux partis –à mettre un million de manifestants dans la rue contre la réforme des retraites la plus inique qui soit.

Depuis, ma réflexion sur le sujet s’est élargie. Il n’en va pas que du foot mais, plus globalement, de la culture populaire comme nouvel impensé de ma gauche. Du street art, auquel on préférera toujours l’art contemporain, à la musique pop, vite qualifiée de « commerciale » pour la déconsidérer, en passant par le roman populiste (rien que le nom…), il y a une sorte de mépris de classe pour ce populo qui ne veut pas se plier à l’élitisme Télérama-Inrockuptibles. J’ai eu l’occasion d’écrire sur ce sujet, déjà, quand nombre de mes camarades s’étaient emportés de colère lorsque Mélenchon était passé dans l’émission de Cyril Hanouna.

liverppol red army

L’impensé de la culture populaire est profondément inscrit dans les gènes de la gauche radicale, qui l’empêche de saisir qu’il y a du politique, et pas qu’un peu, dans les textes de Beyoncé Knowles comme il y en avait dans ceux de James Brown à l’époque. Il y a eu longtemps ce dédain pour Johnny Halliday, au motif que « 50 millions de fans d’Elvis Presley peuvent avoir tort ». Je n’aime pas Halliday mais pas en raison de son caractère commercial, juste parce que je trouve sa musique mauvaise. Il y a aujourd’hui cet air affecté quand on parle de Stromae….

Le fait est que, pendant des années, le parti qui a donné le « la » à la conception de ce que doit être la culture de gauche radicale, le Parti communiste, a opté pour l’accès de tous et de toutes à la culture avec un grand C. Dans ses écoles de formation, Fernand Léger, Picasso ou Aragon venaient faire des conférences. De là à penser que cette culture de l’élite, rendue au peuple, devait devenir la seule culture valable pour le peuple émancipé, il n’y a qu’un pas. Qui a été franchi allègrement, par le PCF et les autres chapelles de la gauche radicale, des trotskos aux maos.

Ceci est une oeuvre d'art

Il en ressort une forme de « gauchisme culturel », qui ne parle qu’à ceux qui ont les moyens d’y accéder, selon l’expression du sociologue Thierry Blin. Il contribue encore à approfondir le fossé entre les classes populaires et le maigre public d’urbains, diplômés, travailleurs du service public qui forme les gros bataillons de la petite gauche radicale. Une gauche radicale qui s’est tellement éloignée du peuple qu’elle en parle sous le vocable tellement anonyme de distinction « les gens ».

En effet, les différents microcosmes de la gauche se voulant radicale perpétuent cette approche biaisée. Et cela génère un vrai problème politique à la fin. Personne, parmi nos bonnes âmes qui ont fait le choix du militantisme comme d’autres optent pour la soutane, ne se pose la question : pourquoi n’arrivons-nous pas à mobiliser les victimes de ces réformes à venir ? La plupart issus des classes moyennes supérieures conscientisées, ils éprouvent une incapacité à comprendre pourquoi les « prolos » ne suivent pas la voix qu’ils empruntent, eux, au risque de se déclasser. Se répandre sur le foot et la culture populaire, forcément commerciale, qui « lobotomisent les masses », ce qui est aussi puéril que de vouloir casser le thermomètre quand on a la fièvre, permet d’éviter cette remise en cause. Tout comme s’en prendre aux journalistes qui laveraient le cerveau de nos pauvres concitoyens.

Guy Debord

Certes, la réflexion de base est saine. Elle mêle les réflexions de Gramsci et de Pasolini. Et repart du vieil adage révolutionnaire en matière de création culturelle : «Toute licence en art». Ce dernier est posé comme l’antidote à la normalisation, à l’uniformisation et à l’hégémonie d’une conception hédoniste et consumériste de la vie humaine. Mais il ne faut pas, pour autant, repousser les formes populaires d’expression culturelle, même lorsqu’elles donnent l’apparence du formatage commercial. Il faut toujours garder en mémoire que nos concitoyens, nos semblables, les ouvriers et les employés sont intelligents et savent aujourd’hui encore mieux qu’hier décrypter ce qui leur est proposé en matière de spectacle, que ce spectacle relève de l’information, de la culture ou du sport. Et que la culture populaire recèle, en elle même, les ressorts de sa propre subversion.

Reste, finalement, la question qui fâche. Qu’est-ce qui mobilise : l’absence du football et de musique pop ou l’existence d’une perspective crédible ? Poser la question, c’est déjà y répondre. Inutile de revenir, en la matière, sur la responsabilité du Front de gauche dans la période politique qui devrait préoccuper chacune et chacun. Il vaut mieux vomir sur le nouvel « opium du peuple » que représente l’équipe de France ou Britney Spears.

Dépassement de l'art

Ce faisant, chacun oublie – bien vite – le caractère structurant pour la classe ouvrière du football et du rock n roll. En Grande-Bretagne, ils constituent même un des trois piliers de l’identité prolétaire, avec le pub et le syndicat. Cela n’a jamais empêché les mineurs de se battre jusqu’au bout pour sauver l’industrie charbonnière britannique. Bien au contraire !

Un dernier exemple. Parmi les contempteurs du ballon rond, il en est bon nombre qui aiment à fredonner « tous ensemble ! tous ensemble ! ouais ! ouais ! ». Ils méconnaissent que cet hymne des manifestations syndicales depuis 1995 provient en droite ligne des gradins du stade Vélodrome, antre du diable Olympique de Marseille.

graffiti art

Le football et la musique pop, c’est ce qu’il reste à la classe ouvrière quand toutes les autres organisations sensées la représenter l’ont dépouillée de ses rêves.

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Bonus vidéo : Julian Casablancas + The Voidz « Business Dog »