La loi Travail est en sursis. Après la défaite du gouvernement sur la déchéance de la nationalité, deux thèses s’affrontent. L’une considère que le couple exécutif ne peut pas se permettre un nouvel échec à un an de la présidentielle. L’autre, partant de l’idée que Hollande et Valls sont dans une logique d’affrontement l’un avec l’autre, compte les jours avant que le palais de l’Elysée ne sonne la fin du texte le plus emblématique signé par Matignon. Ce qui est sûr c’est que la mobilisation grandit dans la rue et que la détermination est bien du côté des manifestants. Lesquels devraient confirmer, mardi 5 avril, leur volonté d’obtenir le retrait pur et simple du texte.

Ils bénéficient, pour y parvenir, d’une crise bien réelle entre le gouvernement et le parti socialiste dans sa grande majorité. Au-delà des rangs des gauches socialistes, bien que discrète, l’incompréhension traverse les rangs d’un parti sonné par un deuxième texte qui heurte les fondamentaux des militants. Des militants socialistes emblématiques et peu connus pour leur ancrage à la gauche du PS, tels que Slimane Tirera, ne se cachent pas pour descendre dans la rue. Dans le Val-de-Marne, fédération tenue de main de fer par le bras droit de Manuel Valls, le sénateur-maire d’Alfortville Luc Carvounas, sous couvert d’anonymat, des responsables fédéraux de diverses sensibilités ne cachent pas leur désarroi. Et désavouent le texte sur le fond comme sur la forme.

Valls en colere

La forme a été l’angle d’attaque choisi par l’ancien ministre du Travail, François Rebsamen, dans une interview accordée au quotidien Les Echos. Ce très proche de Hollande peut-il s’être ainsi lâché sans l’aval de l’Elysée ? C’est bien toute la question. Il ne semble pas imaginable que le président de la fédération nationale des élus socialistes et républicains ait pu tacler, même sur un problème de méthode, sans que François Hollande le lui permette le texte auquel Manuel Valls semble le plus attaché de son mandat à Matignon. C’est que Hollande n’a pas encore renoncé à concourir à sa propre succession en 2017. L’adoption de la loi Travail rendrait encore plus impossible sa candidature.

En premier lieu, le président de la République est, on le sait, aussi attentif aux sondages que son prédécesseur. Or, avec constance, les enquêtes d’opinion mettent en lumière le rejet massif de la proposition de loi de dérégulation des relations sociales. La moyenne tourne autour de 70% des sondés qui rejettent le texte. Les médias ne peuvent que s’en faire l’écho. Ainsi, les rituels micro-trottoirs de jour de grève donnent belle place aux interviewés qui affirment « comprendre la grève », soutiennent « la nécessité de se défendre », sans même se plaindre des conséquences de la réduction de l’offre de transport… C’est suffisamment rare pour être relevé. Et cela témoigne clairement d’un positionnement de l’opinion dont les médias sont obligés de tenir compte.


Violence policière à Paris: La police des… par 20Minutes

A n’en pas douter, au-delà des formes innovantes qu’a pris dès le début la mobilisation contre le projet de loi attribué à Myriam El-Khomri, les images de la violence policière systématique contre les lycéens et les étudiants ont renforcé le rejet d’un texte paré désormais de toutes les brutalités. Depuis la mort de Malik Oussekine, la répression violente des mouvements de jeunesse a toujours débouché sur le recul des gouvernements qui l’avaient initiée. Ainsi, le projet de loi Devaquet a été mis au rencart après la mort de l’étudiant en médecine. Le Contrat première embauche n’a pas survécu aux images des bandes de casseur perturbant les cortèges sous l’œil impassible des forces de l’ordre.

La vidéo du lycéen de Bergson (Paris 19e) frappé de manière totalement gratuite par un policier en tenue a fini de démontrer que la violence n’était pas due au hasard. Si deux points font bien une ligne, ce passage à tabac qui fait écho à l’évacuation musclée de Tolbiac le 17 mars dernier ou aux violences policières organisées à Lille le 31 mars, pour ne citer que ces exemples, montre que les policiers ont reçu des ordres. Il n’en faut pas plus pour finaliser le divorce entre le gouvernement et la majorité d’une population jusqu’à présent muette.

violence policière à Lyon le 9 marsCes scènes insupportables par la gratuité apparente de la violence exercée confortent également la jeunesse dans la justesse de son expression. Si le gouvernement ne lâche pas dans la semaine qui vient, il sera responsable de l’émergence d’une nouvelle génération militante. Comme le mouvement sur la loi Devaquet a fait émerger les cadres d’organisations qui joueront un rôle majeur dans la défaite de Chirac face à Mitterrand en 1988. Comme le CPE a fait grandir des individus qui, aujourd’hui, après avoir joué leur rôle dans l’élection de François Hollande, vont le pousser vers la sortie.

Si tant est qu’elle pense à son propre avenir, la direction du Parti socialiste serait bien inspirée d’empêcher l’éclosion d’une génération militante qu’un gouvernement issu de ses propres rangs pousse dans le rejet de la « gauche responsable ». D’ici là, il y a fort à parier que la contestation de la loi grandisse encore et que les cortèges mêlant jeunes, étudiants et salariés, à l’initiative des syndicats, ne se renforcent encore.

Nathanaël Uhl

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Bonus vidéo : Kill The Young « Origins Of Illness »