Depuis le 31 mars, une foule bigarrée est nuit debout, comme on pourrait dire « vent debout ». A l’évidence, quelque chose se passe, sans même que les organisateurs aient vue sur son débouché. Parti de la symbolique place de la République à Paris, le mouvement de convergence des luttes égrène en banlieue parisienne, c’est notable, mais aussi en province. Cette dynamique est clairement née de l’échec des gauches. Echec de la gauche dite « responsable » à tenir ses maigres promesses ; échec de la gauche dite « radicale » à parler d’autre chose que d’elle-même. Les deux gauches, qui ne sont pas si irréconciliables qu’elles veulent le dire, ont, qui plus est, en commun de ne plus assurer les fonctions du politique.

Au début était le verbe. La gauche française, comme la plupart des gauches européennes, est née d’un discours, d’un récit global, dont la vocation première était de rendre aux individus regroupés sous le vocable « classe ouvrière » une place dans une société qui la leur refusait puis, dans un deuxième temps, une condition meilleure que celle qui leur était assignée dans la société capitaliste. Ce récit collectif a d’abord trouvé sa traduction dans le socialisme dans la deuxième partie du 19e siècle puis dans le communisme au 20e siècle. Les deux récits promettaient à la classe ouvrière une émancipation collective en même temps qu’ils réhabilitaient à leurs propres yeux ses membres par une pratique d’éducation populaire permanente. Le récit collectif a cette vertu qu’elle permet de comprendre pourquoi chacun est à telle place à un moment donné, que cette assignation n’est pas fatale mais le produit d’un rapport des forces autant que d’une organisation sociale précise. Et il ouvre la perspective d’un changement radical, forcément à venir.

Nuit debout rêve général (c) Patrice GravoinPour faire partager ce récit, il fallait du temps parce qu’il nécessitait un patient travail d’éducation populaire. Ce travail de formation, qui permettait une progression individuelle dans l’échelle sociale du temps, permettait également à la gauche politique d’assurer sa deuxième fonction : la médiation. A l’évidence, la question clé de la construction du rapport des forces ne permettait pas la réalisation de tout, tout de suite. Il revenait donc aux organisations politiques dont la gauche s’était dotée de gérer la médiation – le temps long – indispensable à la bataille idéologique et à la construction du rapport des forces. Cette médiation était particulièrement nécessaire dans les pays de démocratie parlementaire. En effet, le système représentatif, forcément délégataire, imposait – et impose toujours – l’élaboration d’une majorité culturelle et électorale pour atteindre les objectifs fixés : émancipation, mise en œuvre de mesures destinées à modifier le rapport des forces, le schéma de domination et la répartition des richesses.

Aujourd’hui, de manière globale, ni la gauche de gestion ni la gauche de transformation ne délivrent plus de récit collectif, permettant de comprendre le monde de chez soi à l’autre bout de la planète. Aucun des partis n’est en capacité de proposer un récit qui redonne du sens à la place que chacun a ou subit dans la société contemporaine. Outre les mutations techniques, outre le nouveau paradigme capitaliste – qui proclame que l’on crée plus de richesses en produisant moins de biens -, les gauches françaises sont toujours orphelines d’une vision globale qui s’est effondrée avec le mur de Berlin.

Nuit debout vivifiante (c) Patrice GravoinA croire que les gauches françaises ont en commun l’incapacité d’écrire un roman français. Il suffit de regarder les yeux de Chimène que les responsables socialistes de ce pays ont fait à Tony Blair et Gerhard Schröder. Il faut, de l’autre côté de la gauche, observer les pèlerinages successifs en Allemagne (Die Linke), en Amérique latine, en Grèce (Syriza),en Espagne (Podemos)… Chacune de ces quêtes s’est heurtée à un mur, celui de la spécificité culturelle, historique et politique des pays dans lesquels sont nées ces expériences. Ce qui fait qu’elles ne sont pas transposables en France.

Du coup, les deux gauches procèdent de la même manière en élaborant des projets, déclinés en propositions qui se veulent toutes concrètes, qui, à bien des égards, sont assez proches finalement. Ils sont d’autant plus proches que, malgré la cohérence respective des projets des uns et des autres, au fond ni les uns ni les autres ne donnent du sens à l’existence des individus auxquels les partis sont sensés s’adresser. Les projets politiques, pour utiles qu’ils soient, ne font plus sens parce qu’ils ne posent pas la question de la place de chacun. Les partis politiques n’ont plus de sens parce qu’ils donnent le sentiment de privilégier la lutte des places face à la lutte des classes.

Nuit debout (c) Patrice GravoinCe constat se traduit d’ailleurs par un nouveau pèlerinage. Après l’échec des inspirations hors de France, bon nombre de responsables politiques de la gauche critique comme de la gauche radicale vont se ressourcer à la nuit debout. A quelques exceptions près, suffisamment grosse pour que chacun s’en gausse, la plupart observent une attitude respectueuse de ce mouvement naissant, n’essayant surtout pas de le récupérer. Ils tentent de comprendre et il faut leur en savoir gré.

Reste à savoir si la Nuit debout va réussir là où les autres représentations de la gauche ont échoué. Après s’être baptisée « La Commune » lors d’une assemblée générale « dimanche 34 mars », est-ce que la nuit debout va accoucher de ce nouveau récit ? Est-ce que son processus fortement imprégné de démocratie directe est compatible avec la nécessaire médiation qui incombe au politique ? La question est d’autant plus posée que les initiateurs de la démarche la posent comme un mouvement social à grande échelle répondant à l’impasse électorale dans laquelle se trouve la gauche. C’est François Ruffin qui l’explique lui même :

Ce qui fédère les uns et les autres, c’est l’absence totale de perspective politique.

Les réponses à ces questions, elles aussi, seront vitales pour toute la gauche. Il faut se rappeler, entre autres exemples, que l’ombre portée de mai 1968 est aussi la victoire de la droite aux législatives de 1969.

Nathanaël Uhl

Toutes les photos ont été réalisées par Patrice Gravoin.

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Bonus vidéo : Thee Faction « Let’s Have A Meetin’ (Reigate version) »