« Je crois que mon point de rupture est atteint là. » Envoyés par sms, ces quelques mots émanent d’un militant du Parti socialiste engagé dans le mouvement syndical. Il fait part de son désarroi après avoir pris connaissance des principales orientations du projet de loi porté par la ministre du Travail Myriam El-Khomri. Un projet de dérégulation qui en finit, de facto, avec les 35 heures et parachève la mise à sac du Code du Travail. Manuel Valls peut « assumer des positions irréconciliables » avec une partie de la gauche, car c’est lui, et son gouvernement, qui imposent la ligne de fracture. Le 22 janvier, depuis Davos, le ministre de l’Economie, Emmanuel Macron, avait préparé la voie : il y aurait urgence à permettre aux salariés français de « travailler plus sans gagner plus ». Le texte présenté par Mme El-Khomri passe du discours aux actes. Du côté des gauches du Parti socialiste, le choc est encore plus brutal que celui provoqué par le passage en force sur la déchéance de la nationalité. Et l’affrontement s’annonce particulièrement serré en interne comme en témoigne ce tweet du député Yann Galut :

Ainsi, Guillaume Balas, secrétaire général d’Un monde d’avance, la sensibilité animée par Benoît Hamon, témoigne, la gorge nouée : « Là, ils touchent au fond de ce pour quoi et pour qui le parti socialiste a été créé ». Un écho aux propos du rédacteur en chef d’Alternatives économiques, Guillaume Duval, qui écrit sur son blog : « Cela fait 150 ans que la gauche et ce qu’on appelait naguère le mouvement ouvrier se battent constamment pour que nous cessions de « perdre notre vie à la gagner ». (…) Si la gauche n’est plus capable d’afficher désormais d’autres ambitions que le « travailler plus pour gagner moins », il ne faut pas s’étonner que les électeurs cherchent des solutions ailleurs. » Un gouvernement issu du parti socialiste, désigné par un président élu par le peuple de gauche, fait plus que tourner le dos à ses origines : il les foule aux pieds. A telle enseigne que même Jean-Christophe Cambadélis, le patron de la rue de Solférino, est contraint d’avouer sur BFM qu’il « aurait du mal » à voter la loi « en l’état ».

Le temps du travail au coeur des combats de la gauche

En effet, les propositions portées par Myriam El-Khomri vont plus loin encore que ce que le Medef réclame publiquement :

  • semaine de travail pouvant aller jusqu’à 60 heures, avec une petite majoration de 10 % à partir de la 36e heure ;
  • salaire modulable ;
  • plafonnement des indemnités de licenciement ;
  • apprentis pouvant travailler jusqu’à 10h par jour et 40h par semaine ;
  • dialogue social remplacé par un référendum…

La dérégulation du marché du travail est poussé plus loin encore que ce que Tony Blair avait acté lors de son passage au 10 Downing Street. A cette aune, chacun peut comprendre l’émoi des militants sincères du Parti socialiste. Parmi tant d’autres, Jean-Marc Bourjac, élu à Vitry-sur-Seine, tranche sur son facebook : « Il est impensable que de telles mesures – qui tournent le dos aux valeurs que nombre d’entre nous défendent – puissent être mises en œuvre. » Gérard Filoche, ancien inspecteur du travail et un des porte-voix du courant Maintenant la gauche, tonne contre « la plus importante contre-révolution depuis un siècle » : « Depuis un siècle, le droit du travail s’est construit pour permettre de protéger les salariés contre les exigences des entreprises et de l’économie. Et voilà qu’ils font l’inverse, ils nous ramènent au statut de loueurs de bras, de tâcherons, de soumis sans droit. C’est la casse de la grande tradition de reconnaissance du salariat comme moteur de la production des richesses. »

Socialistes contre l'austérité

Cette contre-révolution est le fait de « coucous », selon l’expression de Guillaume Balas. Dans le nid laissé vide de la production d’idées au sein du parti socialiste, se sont installés les idéologues du social-libéralisme à la française, qui accusent un retard de vingt ans au bas mot sur leur inspiration anglo-saxonne. Peu importe qu’ils n’aient été élus ni au parlement ni dans les instances du parti socialiste. Manuel Valls leur a confié les clés de la maison, tout à son projet de reconstruction de la gauche sur des bases qui lui sont totalement étrangères.

Un projet qu’il mène tambour battant et sans prendre de gants. Ainsi, il envisage d’utiliser une nouvelle fois l’article 49-3 pour faire passer le texte concocté dans les services du ministère du Travail. La méthode heurte, là encore, les militants. Ainsi, Valérie Méry-Fritz, secrétaire de la section socialiste du Bourget, tempête : « La menace, l’autoritarisme, le non dialogue, une dictature par la peur sont, a priori, devenus les nouvelles façons de gouverner. C’est, à mon sens, un déni de la démocratie pourtant socle de notre République ».

Francois Hollande

Quoi qu’il en soit, clairement, dans la bataille des idées, le premier ministre a pris l’avantage, profitant de ce que ses principaux opposants sont occupés ailleurs. Si Guillaume Balas affirme que « la bataille essentielle se joue aujourd’hui au sein de la social-démocratie », l’implication de ses camarades dans l’élaboration laborieuse d’une éventuelle primaire des gauches et des écologistes a laissé le champ libre au locataire de Matignon. Ce n’est pas faute pourtant que ce dernier ait prévenu de longue date.

Nathanaël Uhl

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Bonus vidéo : Depeche Mode « Work Hard (East End Remix) »