C’est un sentiment mitigé qui m’étreint ce lundi matin. Nous disposons donc des résultats pour le premier tour des élections législatives. Et des perspectives qu’ils ouvrent pour le second. Je vous livre ici mes premières impressions personnelles parce qu’elles vont aussi m’aider à y voir plus clair. Il faut d’abord arriver à surmonter ce goût de bile dans la bouche qui me pollue depuis hier soir. Analyser ces résultats m’est bien plus difficile que le même exercice pour les présidentielles. La raison en est simple : je suis bien plus impliqué émotionnellement. J’ai trop d’amies et d’amis qui étaient candidats hier.

Assez tergiversé, venons-en au fait. Et au premier de mes hoquets de rage. Dans la petite couronne : Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne, Hauts-de-Seine, le parti dit « sérieux » a mené à bien sa stratégie cannibale contre le Front de Gauche. L’essentiel des députés que le PS gagne le sont au détriment du rassemblement de la gauche. Pas contre la droite. La même chose vaut en Seine-Maritime ou dans le Rhône.

Au-delà de la volonté hégémonique du parti dit « sérieux », d’autres facteurs contribuent à expliquer ce qui apparaît de prime abord comme une défaite pour le Front de gauche. Il y a l’abstention, notamment dans les quartiers populaires, où nous n’arrivons pas à retrouver la dynamique que nous avions créée à l’occasion de la présidentielle. Il y a une vaguelette rose en France, qui voit le PS progresser de près de 1,2 millions de voix et une vague rose à l’intérieur de la gauche. La campagne du parti du président, sur la nécessité d’une majorité absolue, a donc fonctionné. Mais ce serait trop simple de renvoyer la faute sur le seul parti dit « sérieux ».

Nous avons aussi, nous autres frontdegauchistes, notre part de responsabilité. Nous avons éprouvé une vraie difficulté à lier la campagne des législatives à celle de la présidentielle. Ne nous leurrons pas : d’une certaine manière, une partie des 11 % obtenus par Jean-Luc Mélenchon l’ont été autour de son nom, dans ce processus de personnalisation inhérent à la Ve République. François Bayrou avait eu à subir une avanie similaire en 2007. Comme d’autres, j’ai voulu croire que l’essentiel de nos électeurs nous avaient rejoints parce que notre démarche d’éducation populaire politique avait porté ses fruits. Je me suis trompé. Au Front de gauche, le phénomène de distorsion entre présidentielles et législatives s’est trouvé aggravé parce que des candidats députés n’ont pas pu ou voulu lier les deux, certains faisant preuve de suffisance, d’autres se contentant de campagnes de notable. Qui n’ont pas suffi face à la poussée du parti du président. Dans le combat de deux notabilités, c’est bien souvent la plus proche du pouvoir qui l’emporte.

Reste que cette impression de défaite, marquée par des pertes sèches en députés, ne doit pas masquer la réalité. La vérité est que nous progressons en voix autant qu’en pourcentage. Comme le dit mon ami Rudy Pierron, nous nous renforçons, camarades ! Nous gagnons 677 260 voix au niveau national et plus de 2,5 points en suffrages entre 2007 et 2012. Ce qui, en soi, est déjà pas mal. Dans d’autres temps, nous aurions, avec raison, crié victoire pour moins que cela. Cela se voit peu mais nous progressons partout. C’est justement pour cela qu’on le voit moins. Les bastions qui étaient les nôtres s’estompent parce que notre ancrage se généralise. Il n’y a plus guère qu’en Alsace où nous sommes encore marginalisés. Il faudra disposer des résultats complets pour dresser une cartographie de notre ancrage électoral mais je suis pas loin de penser que nous frôlons voir dépassons les 10 % dans une quarantaine de départements, ce qui ne nous est pas arrivés depuis… les années 90 ? De fait, il faut revenir à 1997 pour voir notre sensibilité réaliser un score plus élevé que celui que nous obtenons ce 10 juin 2012.

Nous avons donc enfin inversé la tendance lourde qui entraînait la gauche de la gauche dans la spirale du déclin. Nous avons donc renoué avec une franche progression en nombre de voix et en pourcentage, sans que cela se traduise en nombre d’élus. Pour moi, c’est un constat un peu amer mais prévisible. Notre stratégie d’autonomisation vis à vis du parti dit « sérieux » a cette double conséquence : nous regagnons de la crédibilité et donc des voix partout. Le PS nous le fait payer en menant une stratégie d’éradication à notre encontre. C’est de bonne guerre. Nous incarnons deux visions extrêmement distinctes de la politique et de ce que doit être la gauche. Au final, l’une devra l’emporter sur l’autre. Le parti dit « sérieux » a toutes les raisons de pousser ses propres feux pour tenter de faire disparaître notre alternative. Puisque nous ambitionnons de couper les ailes de sa politique d’alternance.

Fort de ces 670 000 voix gagnées, je suis intimement convaincu que nous allons continuer à reconquérir nos positions dans l’avenir si nous savons garder la tête froide et continuer sur la dynamique qui est la nôtre. Quand nous sommes vraiment Front de Gauche, nous gagnons dans les têtes. J’en veux pour preuve les belles campagnes d’un certain nombre d’amis. Corinne Morel-Darleux fait passer le score de notre sensibilité de 4,46 % à 9,5 %. A Paris, Ian Brossat fait évoluer notre score de 3,6 % à 13,19 %. Emmanuel Girod, dans la 1ère circonscription du Doubs, double la mise en nous faisant passer de 3,14 % à 7,31 %. J’en passe et des meilleures. Nous enracinons un nouveau champ du possible politique. Cela devra, bien entendu, se traduire par des décisions audacieuses, des ruptures avec nos propres habitudes. Mais c’est le prix pour redonner au peuple toute sa place.

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Bonus vidéo : Insane Clown Posse « In Yo Face »