Note assez inspirée par Oskar

« Y a des jours comme ça, où les mots ne suffisent plus
Tous les beaux discours s’effacent
Envie Kalashnikov »

(Haine Brigade)

Ceci est probablement la note que je ne devrais pas publier. Mais, en créant ce blog, j’ai voulu tenter de combler le fossé que certains creusent entre les militants politiques et les gens dits « normaux ». Parce que, dans l’air du temps, s’impliquer dans l’action publique, militer, faire de la politique, apparaît bien souvent comme le fait de gens hors des normes, ne vivant pas dans les mêmes réalités que le commun. Je tâche de montrer, bien mal j’en ai conscience, que c’est parce que nous vivons dans le même monde que tout un chacun que nous prenons parti. Je vais donc parler de moi pour éclairer mon propos.

Il faut savoir que, parfois, même vos amis les plus proches ne comprennent pas ce besoin vital, cette tension, cette nécessité de s’engager. Parfois, les mêmes vont jusqu’à traiter avec légèreté, voire une certaine condescendance, cette prise de position suivie d’actes. Il est vrai qu’il est toujours plus aisé de commenter, comme si on habitait la lune, le spectacle donné par cette permanente lutte de pouvoir entre l’oligarchie – et son arme de destruction massive qu’est le capitalisme – et la classe laborieuse. Ça me rappelle les chroniques de Delfiel de Ton dans le Nouvel Obs des années 80. Pour ma part, je respecte toutes les prises de position, à l’exception évidente des positions d’extrême droite. Avec mon patronyme, vous comprendrez pourquoi : je tiens à la vie. Conséquence de ce respect absolu et principiel, je respecte même le non choix. Mais revenons aux faits, à la glaise, à ce froid humide qui oppresse pendant que nous attendons un Prométhée éventuel.

Je suis d’extrêmement mauvaise humeur ce matin. Je me suis levé du pied gauche, avec un mal de crâne carabiné, d’autant plus incompréhensible que je n’ai bu que de l’eau gazeuse corse la veille. C’est ma faiblesse, mon luxe, au bistrot, je ne bois que de l’eau pétillante. L’eau plate, c’est celle du robinet. Tout rapport avec mon engagement en faveur de l’eau publique est cohérent. Mais bon, voilà. Je me lève, je me bouscule, je pense à mes soucis pécuniers (déjà, je sais, et nous sommes le 7 du mois). J’ai bien conscience de ne pas être un cas particulier. Je trouve assez injuste que nous soyons si nombreux à galérer question tunes si tôt dans le mois. Bon, me concernant, c’est aussi un problème de gestion personnelle. Pour autant, ça me prend le crâne comme à tant et tant de personnes et pas que dans les quartiers populaires.

Au départ, mon engagement procède donc d’un refus de l’injustice. C’est une réaction. Je l’assume. Mon empathie naturelle m’amène de plus à endosser assez facilement la souffrance des autres, à ma l’approprier sans que rien ne me soit demandé. A ma décharge, cette sympathie (au sens grec du terme) ne me fait rien demander en retour. Je suis comme ça. Je pense que je tiens cela de ma mère (coucou, maman). Cette empathie se nourrit aussi de l’effet miroir (je ne suis pas un saint) qui m’amène à me voir, en passé ou en possible, dans la position présente de celle ou de celui qui souffre. Donc, chaque moment de la vie sollicite cette hyper sensibilité qui me meut. Pas simple à dire le vrai : il se passe rarement une journée sans qu’une vague de colère ou de tristesse, c’est selon, ne me submerge. Du coup, comme le dit Oskar K. Cyrus dans sa note d’hier, j’ai juste envie de hurler : « Réalité, s’il te plaît, ferme ta gueule ». Lui évoque le métier d’écrivain ; plus modestement, je pleure pour que la réalité me fiche la paix, ne serait-ce qu’une demie journée.

J’essaie de me protéger, je dispose même de digues assez résistantes. Elles ont un nom : rationalisation, dépassement, dépassionner les faits. La plupart du temps, une prise de distance, basée sur une saine réflexion, me permet de dépasser le stade de l’émotion pour élargir le propos et en faire un sujet politique. Du coup, je peux saouler, comme disent les jeunes. D’autant plus aisément que j’ai le commentaire facile et l’analyse prolixe. Il faut que je parle ! Parler pour ne pas tourner et retourner dans mon seul cerveau toutes les saloperies que crée l’oligarchie tous les jours. Pas besoin d’expliquer le rôle de la verbalisation comme prise de distance et exutoire. Ensuite, j’agis. Ou j’essaie. Ou je tente de permettre à d’autres d’agir en leur fournissant des armes adéquats : argumentaires, notes, tout ça.

Et puis, il y a des jours comme celui-ci qui me voit pondre cette note larmoyante et autocentrée. Un monument de nombrilisme, tout à fait adapté à l’ère du web deux ego. Ce jour où tu te dis que le bulletin de vote ne sert de rien et que tu ferais bien mieux de récupérer le piolet que tu as caché au fond de ton armoire (true story) pour fracasser la gueule de tous les salopards qui font souffrir tes semblables jour après jour. Tu te dis que tu vas partager cette rage pour que tes lecteurs comprennent que tu n’es pas hors des normes, tu n’es que trop humain. Dans le fond. Et, tu réfléchis : les militants aussi se cachent pour pleurer.

Retourne te cacher.

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Bonus vidéo : Portishead « Machine Gun »