La victoire qui se dessine à l’issue des élections espagnoles autour de Podemos amène à réfléchir sur les similitudes entre l’Espagne, la Grèce et la France. D’abord, précisions que c’est une alliance de gauche radicale, rassemblant les citoyens autour d’une alliance entre Podemos et Izquierda Unida (communistes et apparentés) souvent soutenue par les écolos, qui est en passe de diriger les municipalités de Madrid et Barcelone, entre autres. Ce scénario rappelle, par bien des aspects, le succès de Syriza en Grèce, qui a culminé avec sa victoire aux législatives. Il est de bon ton, en France, du côté de la gauche de la gauche, de se placer sous les mânes de Podemos et de Syriza. Et, pourtant, il n’y a guère d’espoir que le Front de gauche devienne l’équivalent de ses formations amies.

A Barcelone comme à Madrid, les Indignés mènent une liste de rassemblement résolument à gauche

Chacun y va de son explication pour justifier l’impossibilité de dupliquer, dans l’hexagone, les démarches grecques et espagnoles. Le mouvement des indignés, certes initié en France avec le livre à succès de Stéphane Hessel Indignez-vous, n’a pas connu de suite dans notre pays. A contrario, il a profondément irrigué le débat politique ibérique, puis mesuré ses propres limites jusqu’à muter en un vrai parti, organisé et structuré : Podemos. Lequel est devenu aujourd’hui le cœur des alliances électorales victorieuses.

Syriza ressemble, un peu plus, au Front de gauche, par son caractère initial d’alliance électorale qui a, finalement, réussi à se transformer en nouveau parti sous l’impulsion de son leader Alexis Tsipras. De quoi nourrir bien des espoirs, de Strasbourg à Saint-Jean-de-Luz, de Brest à Nice. Las, je l’écrivais dès 2013, la dynamique du Front de gauche est sérieusement enrayée, la situation s’est encore détériorée depuis. Et la gauche radicale peut invoquer, comme des mantras, Podemos et Syriza, il y a quelque chose qui ne marche pas.

Alexis Tsipras et Pablo Iglesias

Beaucoup a été dit sur le sujet, sur les similitudes et les différences. Il semble qu’un point, à mon sens crucial, n’ait jamais été soulevé. Je vais donc m’y attacher. Les évolutions politiques en Espagne et en Grèce ont un point commun, que personne n’a relevé. La progression de Syriza et de Podemos dans les urnes va de pair avec un mouvement social qui n’a jamais baissé la garde, bien au contraire. En Espagne, les mobilisations sociétales et sociales se sont alimentées l’une l’autre. Bien peu, de ce côté-ci des Pyrénées, ont saisi l’importance de la grève des mineurs en Asturies et dans le Leon à l’été 2012. La marche des gueules noires sur Madrid s’était pourtant terminée par un rassemblement monstrueux qui, s’il n’a pas vaincu, a solidement ébranlé le pouvoir conservateur. Ce, d’autant qu’elle s’est inscrite entre deux grèves générales d’une ampleur rarement inégalée : en mars 2012 et le 14 novembre 2012.

En Grèce, les mouvements de grève, pour le moins virulents, se sont succédés année après année, dès l’annonce des plans d’austérité destinés à satisfaire aux appétits de la Troïka FMI, Banque centrale européenne et Commission européenne. Les organisations syndicales, bien que tenues en échec, ont continué à faire la preuve de leur capacité de résistance et de rassemblement aussi bien dans le secteur privé que dans le secteur public. En 2014 encore, la mobilisation avait mis plus de 20 000 salariés dans les rues d’Athènes, un score élevé pour ce petit pays.

grève générale en Grêce 2014

En Espagne autant qu’en Grèce donc, la progression de la gauche radicale et du mouvement social ont alimenté une véritable dialectique qui débouche, aujourd’hui, sur des victoires électorales tout sauf anecdotiques. Comme si le mouvement social, singulièrement le mouvement syndical, se nourrissait de la perspective politique ouverte par les partis politiques de gauche émergents sur fond de compréhension partagée des enjeux de l’offensive libérale. Et vice versa, dans une saine dialectique qui respecterait la place et le rôle de chacun. Comme si, en France, l’ombre portée du dernier grand mouvement social qui a ébranlé le pouvoir, en novembre et décembre 1995, avait eu pour conséquence la victoire de la gauche plurielle en juin 1997… Ne cherchez pas de comparaison entre le contenu de la gauche plurielle et le programme de Podemos. Il s’agit de mettre en lumière la dialectique entre le mouvement social et la recherche du débouché politique.

Il n’y a pas à chercher loin pour comprendre pourquoi il ne peut – en l’état actuel des forces – y avoir de réplique de Podemos et/ou Syriza en France. Outre le délabrement du Front de gauche, incapable de porter une alternative crédible aux yeux des salariés de ce pays, il faut aussi reconnaître l’atonie du mouvement social. Eclaté entre ses différentes chapelles, le mouvement syndical apparaît, à l’instant où nous parlons, incapable de se coordonner. Les échecs des dernières mobilisations syndicales alimentent le renoncement et la fatalité. Et les syndicalistes se défendent de l’immixtion du politique dans ses rangs, jugeant que les partis sont incapables d’offrir une perspective victorieuse à moyen terme.

Dans grève il y a rêve

Et si, arrêtant de se voiler la face, la gauche radicale française acceptait de repenser ses liens avec le mouvement syndical, en arrêtant d’abord de le considérer comme une bête courroie de transmission ? Comme le souligne Karel Yon, chargé de recherches au CNRS et militant d’Ensemble, « il est au moins aussi important pour la gauche radicale de repenser ses liens avec le mouvement syndical, que pour le mouvement syndical de repenser son rapport à la politique au-delà des mornes horizons de la « démocratie sociale ». Peut être y aurait-il, là, le début d’une amorce de reconquête du monde du travail par des forces – syndicats et partis de gauche – dont le salariat a plus que jamais besoin et dont il ne s’est, en même temps, jamais autant défié.

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Bonus vidéo : Tom Morello aka The Nightwatchman « Union Song »