Ce jeudi matin, tôt, dans mon RER en lisant ma timeline sur touittère, je n’avais de possibilité d’échapper à l’Affaire du moment : le meurtrier de Toulouse et Montauban. Déjà, depuis plus de 30 heures, les chaînes d’information en continu m’offraient le plan fixe d’une rue, celle où les caméras étaient cantonnées par les forces de l’ordre. Triste feuilleton qui amenait TF1 à un choix cornélien : Les Experts ou Les Experts France, avec diffusion en prime time 

Sur ce coup, Jean-Pierre Pernault s’est retrouvé débordé depuis longtemps sur son extrême-droite. Partout, sur les réseaux sociaux, à table et jusque devant les machines à café, chacun à son commentaire qui fait passer Ivan Riofoul pour un fan de Robert Badinter. C’est l’avantage du drame cathartique : il libère les pulsions les plus profondes, les propos les plus inhibés, les relents les plus violents.

Ma première réaction fût : « A ceux qui disent que, sans les médias, Merah serait déjà mort, je réponds : sans les médias, Merah n’aurait jamais été ». Je le pense toujours. Mohamed Merah est l’enfant barbare – oui, il y a une allusion explicite au « gang des barbares » de sinistre mémoire – de la société du spectacle. Cette affaire Merah est horrible : elle se traduit par le meurtre de trois enfants parce que nés juifs, et les assassinats de militaires ciblés en raison de leur couleur de peau. Une femme semble avoir été écartée de sa ligne de mire à Montauban. En mettant en scène ces faits et la traque de l’assassin, les journalistes de France ont célébré la mort de leur profession. Ils nous ont livré un spectacle.

Moi, qui a regardé les docus fiction sur les gladiateurs il y a quelques jours en arrière, j’en ai eu des hauts le cœur. Même mise en scène grand-guignolesque, même voyeurisme morbide, même appétit de sang de la part des spectateurs. Guy Debord a bien raison : « Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. » Nous y sommes en plein. Et le spectacle Merah n’est que le dernier avatar grand public de cette accumulation. Images en boucles, ballet de commentateurs, phoners avec des habitants qui n’en savent mais… Et ce merveilleux « je vous confirme les informations contradictoires ». Je laisse la parole au philosophe :

« La réalité considérée partiellement se déploie dans sa propre unité générale en tant que pseudo-monde à part, objet de la seule contemplation. La spécialisation des images du monde se retrouve, accomplie, dans le monde de l’image autonomisé, où le mensonger s’est menti à lui même. Le spectacle en général, comme inversion concrète de la vie, est le mouvement autonome du non-vivant. »

Info entrain de se briser

Aujourd’hui, il est mort. Il a mis fin à ses jours en refusant de se rendre. Le scénario de la série est respecté. Le spectateur reprendre une activité normale – Justice a été faite. Avec ce drôle de goût dans la bouche, un peu sucré comme un bonbon dont on sait qu’il vous pourrit les dents, mais surtout aigre comme la bile.

Voilà exactement où nous en sommes rendus. Ensemble. Nos perversions ont permis à Mohamed Merah d’avoir droit à ses quinze minutes de célébrité mondiale autant que télévisuelle. Je ne peux garantir qu’il sera accueilli au paradis des assassins par 77 vierges. Mais il a dû mourir heureux. Heureux d’avoir mis, pendant quelques jours et par la grâce de nos écrans, « la France à genoux » selon ses propres termes. Les propos insignifiants d’un déséquilibré seraient restés à leur place : aux chiottes. Mais le sinistre de l’Intérieur et les metteurs en scène du spectacle en ont décidé autrement. Et les Français sont littéralement à genoux, soufflés par toute cette violence. Se demandant encore ce qu’ils ont fait pour mériter cela. La réponse à leur question, toujours muette, est dans l’écran. Elle est l’écran.

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Bonus vidéo : The Velvet Underground and Nico « I’ll Be Your Mirror »