C’est drôle comme l’histoire repasse parfois les plats. Le trublion autoproclamé du Parti socialiste, Arnaud Montebourg, ne cesse de prendre à contrepied ses admirateurs autant que les observateurs. Au vu d’une campagne axée sur la morale en politique et une position « très à gauche », chacun l’imaginait rejoindre Martine Aubry. Dans un entretien au Monde, il annonce qu’il votera François Hollande à « titre personnel ».

Pour le coup, je ressors un article que j’avais écrit en 2006 après son ralliement aussi surprise à Ségolène Royal. Il n’y a pas grand chose à changer, malheureusement.

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« L’homme qui ne s’aimait pas »

C’est l’histoire d’un homme qui ne s’aimait pas. Toute allusion au titre d’un livre consacré par Eric Zeimour à Jacques Chirac est volontaire.

C’est l’histoire d’un avocat, hâbleur et parlant beau, qui végète dans la section socialiste du 19e arrondissement et se désespère d’être un jour député. Quand il croise, miracle des miracles, un homme politique, un vrai, de ceux qui siègent dans les ministères. Ce dernier s’appelle Claude Bartolone. Emu par les capacités largement inexploitées de notre Rastignac des temps modernes, il va lui demander s’il a de la famille en province. Notre jeune impétrant en a ! En Saône-et-Loire. Claude B. se souvient que la circonscription de son ami Joxe est à pourvoir. Il consulte son ami Laurent F. et, le jeudi, appelle l’homme qui ne s’aimait pas pour lui proposer la place. Le samedi, l’affaire est faite. Par la grâce des fabiusiens, l’homme qui ne s’aimait pas est parachuté, version doré sur tranche. En 1997, il est élu. Ses amis le protègent.

Le gouvernement Jospin est une période moyenne pour le Rastignac de la Saône-et-Loire. Il s’ennuie un peu. Puis, se découvre deux passions : il va tenter – en chevalier qui lave plus blanc que blanc – de traduire Jacques Chirac en justice et va faire campagne pour une 6e République. On s’occupe comme on peut. Et puis, cela fait toujours bien sur le CV. Pendant ce temps-là, son ami Vincent Peillon est porte-parole du Parti socialiste, premier secrétaire de la fédération de la Somme. L’un s’agite, l’autre construit. L’homme qui ne s’aimait pas ne sait pas construire. En cela, il ressemble beaucoup à celui qui porte aussi ce nom.

La catastrophe arrive : 21 avril 2002. Le hobereau de la Saône-et-Loire se dit qu’il faut répondre. Il s’allie avec Vincent Peillon et fonde la NPS. L’idée est bonne, l’attelage aussi. La faconde du secrétaire de la conférence du barreau et le sens tactique de l’élu de la Somme, c’est du costaud. Bon, d’accord, le trublion Julien Dray quitte le nouvel esquif très vite pour aller rejoindre Hollande. Du coup, son ami Mennucci part aussi, vers Nouveau Monde. Qu’importe, l’homme qui ne s’aimait pas théorise la rénovation. Tout le monde le comprend : à l’heure de la parité, ça devient de plus en plus dur de faire carrière, il faut donc rénover, virer les vieux et prendre leur place. Ca marche. Les gens accourent.

Les choses continuent ainsi jusqu’au congrès du Mans. Là, patatrac, son meilleur copain le laisse tomber et file à son tour chez Hollande. L’homme qui ne s’aimait pas en reste sur le flanc. Après un très bel argumentaire déclamé à chaud, il s’enferme dans son chez lui, dans le 2e arrondissement de Paris. Il reste là une semaine, en pyjama, à tourner et retourner sur lui même. Comment Vincent a-t-il pu lui faire ça à lui ?

En plus, le voilà minoritaire, avec ces militants, qui veulent former un nouveau courant. Bon, il faut bien exister. Ce sera « Rénover maintenant » (RM) mais on ne l’y prendra plus : il verrouille sa nouvelle créature. Hop, le nom RM est déposé comme propriété intellectuelle de l’homme qui ne s’aimait pas. Il va façonner une direction à sa main. Non, mais !!! Faut prévoir, y a les présidentielles de 2007 qui arrivent.

Du coup, février 2006, il renoue avec ses vieux amis : Bartolone et Fabius. Ils se voient toutes les semaines, travaillent ensemble, préparent des textes en commun et des stratégies. Mais voilà, à l’autre bout du parti, un phénomène est entrain de naître : la dame aux caméras monte résistiblement dans les sondages.

L’homme qui ne s’aimait pas n’est pas du genre à fuir ses responsabilités : « je suis le seul qui puisse la dézinguer ». Il donne une interview verte à Libération, disant tout le mal qu’il pense de la madonne des sondeurs. « En 2007, la gauche devra vraiment être de gauche et novatrice. Prendre le risque de ressembler à la droite serait la même erreur qu’en 2002 », dit sans fard l’homme qui ne s’aimait pas. Las, la résistible ascension de la madonne du Nouvel Obs se poursuit.

Le petit lord de la Saône-et-Loire en conçoit quelque amertume. Il se dit que si lui n’a pas pu enrayer la machine, alors elle va gagner. Dans le secret, seuls les fans de la candidate de l’appareil au sein de RM sont au courant, il va nouer des rencontres régulières avec elle et son équipe. Tout en continuant de maintenir des liens très étroits avec ses amis Fabiusiens. On n’est jamais trop prudent. Ne parlez pas de duplicité, il s’agit juste de préserver ses intérêts. Pour le coup, en juin, l’homme qui ne s’aimait pas déclare au Nouvel Obs : « Il nous faut trois, cent, mille Laurent Fabius pour rénover le PS« . Une saillie qui fait suite à une confidence de bureau, évoquant la madone des sondeurs : « Travail, famille, patrie, ce n’est pas ma tasse de thé ».

Bon an mal an, le double jeu se poursuit jusqu’en juillet. Là, la situation n’est plus tenable. Alors, il fait son coming out. Et, comme Vincent, Benoît et Henri l’ont fait au Mans, sans consulter qui que ce soit, il décide de se rallier à la dame aux caméras. « C’est une page blanche que je vais remplir », explique-t-il à ses proches. Oubliant que Julien Dray a déjà copieusement rempli la dite page, notamment avec l’encadrement militaire des primo-délinquants. Le hobereau bourguignon poursuit son rêve de gloire : « Je serais à la présidente de Poitou-Charentes, ce que Chevènement a été à Jospin ». C’est assez drôle quand on sait comment l’histoire Chevènement-Jospin a fini. L’homme qui ne s’aimait pas serait-il extra-lucide ? Cela dit, en plus, il est loin d’avoir la puissance intellectuelle du fondateur du Ceres…

Le temps passe. A Frangy, chez lui, il comprend et mange son chapeau. « Merci de ne pas avoir prononcé le mot (de 6e République) », lui dit en public la dame aux caméras. L’humiliation est dure. Le piège se referme. En l’acceptant, l’homme qui ne s’aimait pas va devenir porte-parole de la favorite des apparatchicks.

Mais porter la parole d’un autre n’est pas un exercice qui convient au dépité de la Saône-et-Loire. Il perd de sa faconde. Son verbe se fait terne. L’apôtre de la rénovation devient le Saint-Paul de l’Ordre juste.

D’une carrière jusqu’alors sans tâche, il verse dans un carriérisme de zélateur où chacune de ses positions fait tâche. Au cimetière des idées neuves, une nouvelle stèle a vu le jour : « Ci git la rénovation, morte par manque de savoir vivre ».

L’homme qui ne s’aimait pas cherchait la lumière, il a trouvé le côté obscur de la farce.

Article paru sur le blog Rénover dans la fidélité le 3 novembre 2006