Donc, lundi 7 janvier au soir, le ministre du Budget a affronté, dans un débat drôlement présenté comme « gauche contre gauche », le porte-parole du Front de Gauche Jean-Luc Mélenchon. A tout le moins, il faut reconnaître au bonhomme le mérite du courage (à moins que ce ne soit l’obligation de monter au front médiatique), tant bien des ténors du gouvernement se sont fait porter pâle pour éviter l’exercice. C’est que Jean-Luc est connu comme débatteur de haut vol, les meilleurs s’y sont brûlé les ailes jusqu’à la Le Pen qui en garde encore des mots de tête. Dans Mots croisés, le petit Cahuzac s’est présenté bien briefé avec notes et argumentaires préparés par son équipe. Au final d’une confrontation relevée, il s’est écroulé.

Mots croisés plateau

Je ne proclame pas cela par parti pris, Mélenchon n’a pas besoin de ce petit blog pour gagner une confrontation. Surtout, il n’y a nul besoin de réécrire l’histoire d’hier soir pour se convaincre : Cahuzac s’est crashé en beauté. Je vais vous livrer mon analyse sur la base non de ma grille de lecture politique mais bien de celle de professionnel de la communication. Dans ce genre de confrontation, on le sait, chacun expose ses idées non pour convaincre l’autre mais pour tenter de faire partager ses idées au plus grand nombre. Accessoirement, déstabiliser l’autre permet de faire accroire que ses idées propres sont les meilleures. C’est ce que Cahuzac a tenté, essentiellement, dans Mots croisés.

Au départ, bien aidé par Yves Calvi, Cahuzac joue la carte de la connivence sur le thème « on a été au PS tous les deux, on est du même côté ». Quelques rappels de sorties de Jean-Luc dans les congrès, citations de Jaurès à l’appui. Le message subliminal est simple : « Melenchon et moi faisons partie du même monde, son apparente opposition n’est qu’illusion ». Manière de décrédibiliser le propos de son adversaire. Bon… Jean-Luc va se laisser prendre, même, qui va se rappeler des moments et finir par appeler le ministre « Jérôme », j’ai même cru qu’il allait le tutoyer. Mais le débatteur aguerri s’est repris, de justesse. Après tout, il assume ce qu’il a été.

Mots croisés Cahuzac Mélenchon

Vient ensuite la passe d’armes sur la fiscalité, grand dada de l’ancien chirurgien plastique, au cours de laquelle, en creux, il tente de faire passer que Mélenchon ne connaît rien au sujet. Mais il dérape sur le sujet, je cite de mémoire et en substance : « Restons sur le débat sur l’impôt, sur lequel vous n’avez pas grand-chose à dire, plutôt que de m’amener sur la question européenne ». L’erreur reste que chacun a compris la fin de sa phrase comme « sur laquelle je n’ai rien à dire ». Il a beau préciser le contraire, le mal est fait. S’en rendant compte, Cahuzac va se réfugier dans le registre de l’ennuyeux technicien face aux envolées aux accents lyriques de l’ancien candidat à la République. Plantade quand le ministre du budget rappelle à l’antenne le passé ministériel de Mélenchon, ce qui est plutôt de nature à crédibiliser le propos de celui-ci.

L’échec patent de cette tentative – Jean-Luc a bien bossé ses fiches – va amener Cahuzac à modifier sa tactique une nouvelle fois. Il va passer à l’attaque ad hominem, un peu basse. Episode 1 : « Avoir été candidat à la présidentielle ne vous autorise pas à faire le clown » ; épisode 2 : « Vous n’avez jamais rien gagné contre la droite ». Ces deux piques ont bien failli porter. S’il y a bien quelque chose que Jean-Luc déteste, c’est qu’on dénigre le sérieux qui est le sien. Pour le connaître un peu, l’homme est un sacré bosseur. Qu’on lui dénie ce point en le faisant passer pour un pitre et le sanguin est prêt d’exploser. Il a bien failli hier soir, frôlant la sortie de route après la double attaque de Cahuzac. Mais je l’ai vu se reconcentrer après un définitif « mon souci dans la vie, ce n’est pas vous. C’est la droite ! ». Quand l’intitulé du débat est « gauche contre gauche », ce rappel vaut de l’or. On verra plus loin à quel point.

Mots croisés Calvi

Les deux orateurs du moment reviennent donc sur la question européenne et la dette. Cahuzac à l’attaque tout d’abord. Qui rappelle le « oui » de Mélenchon au traité de Maastricht (1992) quand lui aurait voté « non ». Pourquoi faut-il qu’il en rajoute alors sur le « nécessaire oui » au Traité Constitutionnel européen, domaine dans lequel il sait pourtant que son opposant excelle ? Il rentre ensuite dans une explication fastidieuse sur la dette, « impôt à la naissance quand l’investissement de l’Etat est ridiculement faible » avant de se vautrer dans une capitulation en règle à TINA (« There Is No Alternative »). Ballot. Il déploie une nouvelle fois une froide technicité, trop marquée d’arrogance et de suffisance pour convaincre, avant de commettre une nouvelle bourde : « M. Mélenchon, votre sincérité ne peut rien contre la Banque centrale européenne ». On a tous retenu « votre sincérité ». Pourquoi s’en prendre à quelqu’un de sincère ?

Il ne reste alors au ministre qu’une dernière arme encore à double détente : « Vous êtes un homme seul », sous-entendu « les communistes sont avec nous (le PS) pas avec vous (le FDG) ». Encore aurait-il fallu éviter d’insulter ces mêmes communistes en les accusant de voter avec la droite au Sénat en début d’émission. La deuxième détente est donc là : « Vous faites le jeu de la droite parce que vous souhaitez l’échec de ce gouvernement ». Un nième changement de tactique de débat qui rend inaudible ses précédentes postures. D’autant que, dans l’opinion française, Mélenchon apparaît bel et bien comme un homme de gauche engagé radicalement dans le combat contre la droite.

Mélenchon Cahuzac Mots Croisés

Ces ratés dans la communication qu’a tenté de déployer le ministre le montrent bien tel qu’il est : un amateur, un dandy de la politique. A toutes fins utiles, je suis disponible pour le conseiller, un peu : ça me rend triste de voir des personnes si peu aguerries à des postes aussi importants. Pour la politique, par contre, je crains de ne rien pouvoir faire : rester bloqué au stade « je ne crois pas à la lutte des classes qui est une division de la société », comment dire ça gentiment ?

"Je crois bien que je me suis planté là"
« Je crois bien que je me suis planté là »

Pour revoir l’émission, c’est ici.

La phrase : 

La parole qui compte plus que toutes les autres paroles, c’est la parole du peuple !

(Jean-Luc Mélenchon)

La bourde :

Nous on fait la même chose que Fillon.

(Jérôme Cahuzac)

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Bonus vidéo : The Primitives « Crash »