Elle est sortie du bois mais pas, forcément, d’une stratégie interne au Parti socialiste. Et la publication de sa tonitruante tribune sur l’urgence de « Sortir de l’impasse » ne doit pas être lue comme une rupture d’avec la ligne solférinienne. Martine Aubry est un animal politique rusé mais un animal élevé au sein du PS, par le PS et pour le PS. Certes, ses mots sont particulièrement rudes pour le chef du gouvernement, auquel elle a refusé la caution de ses amis lors du dernier remaniement. Mais le chef de l’Etat, lui, est épargné. François Hollande, s’il se représente, sera son « candidat naturel ». Il n’y a donc aucun risque d’éclatement du Parti socialiste puisque c’est en son sein et en son nom que la maire de Lille sonne la charge contre le premier ministre, pour tenter de sauver le soldat François Hollande.

La publication de l’avant-projet de loi Travail a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Ancienne ministre du Travail elle-même, Martine Aubry est très sensible au sujet. Installée dans le Nord, ancien bassin ouvrier et ancien bastion d’un socialisme modéré mais fidèle à quelques valeurs fondamentale, la fille de Jacques Delors sait mieux que personne combien les propositions que l’on fait porter à Myriam El-Khomri déboussolent l’électorat de gauche, ou ce qu’il en reste. Le succès fracassant de la pétition lancée par Caroline de Haas, en rupture consommée avec le PS, a servi de révélateur. Parmi les plus de 500 000 signatures qui en font la plus populaire des pétitions en ligne du site change.org, figure tout ce qu’un candidat socialiste aux élections présidentielles pouvait compter comme soutiens, avec plus ou moins d’enthousiasme, en 2012.

Assurément Aubry et Valls ne regardent pas dans la même direction

Initiée par la tendance Valls du gouvernement, cette loi ne semblerait pas provoquer l’heur de l’Elysée, très discrète sur ce coup. On a réussi, tout de même, à savoir que l’entourage présidentiel, voire le locataire du palais lui-même, goûte peu l’annonce d’un recours au 49-3 pour faire passer, aux forceps, la casse de 150 ans d’acquis sociaux. L’annonce serait d’autant plus malvenue que l’orientation social-libérale du gouvernement, mâtinée d’autoritarisme bonapartiste, n’a eu aucun effet électoral pour le moment. Pour Manuel Valls, tout entier tourné vers la présidentielle de 2022, chacun peut comprendre que ce ne soit pas un objectif. Pour le président sortant, en revanche, la perspective de se représenter reste toujours d’actualité. D’autant que les chiffres du chômage, aussi sujets à caution qu’ils soient, peuvent lui permettre de rêver.

Par ailleurs, Jean-Christophe Cambadélis est à la manœuvre pour tenter de torpiller le processus de primaires des gauches et des écologistes. En refusant tous préalables : pas d’engagements programmatiques (« le candidat vaut programme », glisse-t-on rue de Solférino), pas de précipitation, pas d’exclusive ni de veto, l’ancien lambertiste dégage la voix pour une éventuelle participation de Hollande à la primaire, à condition qu’elle se tienne le plus tard possible. Cambadélis n’a pas que des ennemis dans cette manœuvre. Daniel Cohn-Bendit n’a jamais caché que, pour lui, cette primaire avait aussi pour objectif de « relégitimer Hollande ».

Cohn Bendit et Aubry, alliés objectifs

Il n’y a donc aucun hasard à ce que le même Cohn-Bendit co-signe, avec son compère Yannick Jadot et Michel Wieworka, également initiateurs de l’appel #Notreprimaire, la tribune « Sortir de l’impasse ». Ce texte constitue la dernière tentative du centre gauche du Parti socialiste, et de sa sphère, pour sauver un soldat Hollande promis à l’abattoir présidentiel. Pour Martine Aubry et ses proches, c’est bien l’orientation de Manuel Valls, et de lui seul, qui est en cause. La maire de Lille constate, en initiant cet apparent brûlot, l’échec de la stratégie du président de la République qui espérait, en coinçant le député d’Evry à Matignon, rejouer la partie qui avait si bien réussi à Mitterrand vis-à-vis de Michel Rocard. Une stratégie mise en place avec le soutien actif de Benoît Hamon, également signataire de la tribune…

Le succès de cette volonté de « Sortir de l’impasse », notamment auprès des militants socialistes, conforte l’analyse qui veut que le gouvernement mené par Manuel Valls est déconnecté de sa base électorale, de sa base politique mais aussi de sa base militante. Lesquelles pourraient être reconquises avec une légère inflexion vers une vision plus habituelle de la social-démocratie. Mais il y loin de cette tribune à une explosion du Parti socialiste. A contrario, c’est bien pour préserver la maison solférinienne, autant que les – maigres – chances du candidat Hollande, que Martine Aubry a réalisé son coup d’éclat. Ses troupes n’ont toujours pas rompu avec la majorité élaborée par Cambadélis lors du dernier congrès du PS.

Cambadélis Aubry

Certes, elles se sont abstenues lors du dernier conseil national, celui qui a validé la « feuille de route » en direction de la présidentielle. Mais le plus important était ailleurs. Alors que la maire de Lille a refusé d’apporter sa caution au gouvernement remanié, elle a autorisé son bras droit, François Lamy, à co-animer avec Julien Dray le groupe de travail sur la nouvelle « Alliance populaire », destinée à « dépasser » le parti socialiste. Finalement, Martine Aubry ne parvient toujours pas à dépasser un horizon borné par la rue de Solférino et l’Elysée. Elle est peut être, de manière surprenante, la plus loyale des Hollandais.

Nathanaël Uhl

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Bonus vidéo : Bring Me The Horizon « True Friends »