Ce titre contient un clin d’œil à Jorge Semprun
et à son roman La Deuxième Mort de Ramon Mercader

Le rapport Gallois sur la « compétitivité » en France est donc paru hier. Ce mardi 6 novembre, le gouvernement doit annoncer ce qu’il en retient. Quoi qu’il en soit, le parti dit « sérieux » a continué à saper les digues qui le séparent de la droite libérale. Le mot « compétitivité », hier vilipendé comme faisant partie du vocabulaire de l’adversaire, figure en bonne place dans la phraséologie ministérielle. Le « coût du travail » et son corollaire « les charges sociales » finissent de s’imposer dans le discours des éléphants roses.

Gérard Filoche peut tempêter à Toulouse et se faire applaudir en vitupérant : « Le travail ce n’est pas un coût, c’est une richesse ! » Avant de s’emporter contre l’expression « charge sociale » : « Ça n’existe pas. Ce sont des cotisations sociales. Et les cotisations sociales, c’est magnifique. Il ne faut pas les baisser, jamais ! » La voix gronde et les acclamations déboulent des tribunes pour saluer la sortie de Filoche. Pascal Terrasse, député de l’Ardèche, se moque légèrement sur Twitter : « J’ai un peu l’impression d‘être à un congrès du Parti communiste. »

Pascal Terrasse résume bien les choses. Gérard Filoche n’est plus chez lui au parti dit « sérieux ». La manière dont le député ardéchois traite le vieux Gérard me rappelle la manière dont mes propres interventions ont été régulièrement saluées quand je me leurrais encore sur le devenir de la rue de Solférino. Nous en avons d’ailleurs parlé longtemps de ce devenir avec Gérard. Je le rencontre en 1997 à Marseille, par l’intermédiaire de mon ami Patrick Lacoste qui fut, comme Gérard, membre de la LCR avant de rejoindre le PS où ils ont fait partie de l’aventure « Gauche socialiste ». Gérard vient présenter son dernier ouvrage Le Travail jetable. Journaliste à La Marseillaise, je viens assister à la présentation du livre et discuter avec l’auteur et l’inspecteur du travail. J’écrirai le compte rendu de la manifestation.

Un peu plus d’un an plus tard, je rejoins à mon tour la « Gauche socialiste », en rupture avec la mutation infligée à mon parti par Robert Hue. Je retrouve Gérard Filoche, toujours grâce à Patrick Lacoste, dans le jardin d’une villa marseillaise en bord de calanques où il est hébergé par des amis anciens de la Ligue. La discussion se poursuit fort tard et Gérard me narre par le menu les avanies dont il a souffert alors qu’il se présentait comme candidat à la candidature pour les législatives de 1997 à Combs-la-Ville. Je suis un peu étonné de constater combien cela semble être important pour lui, je lui en fais la remarque. Il est tard dans la nuit et le vin – rouge – désinhibe le jeune militant que je suis.

Avec le recul, je me rends compte, en observant la trajectoire politique de mon ancien camarade, qu’il n’a jamais rien gagné : ni scrutin sur son nom, ni congrès, ni quoi ni qu’est-ce. Ah si ! Il a fort heureusement gagné les procès, notamment ceux que lui a intenté le patron de l’entreprise Guinot alors qu’il était Inspecteur du travail.

Mais reste le fond : sous la rhétorique de gauche, Gérard cherche une place, sa place. C’est drôle de le voir mettre en avant, sur son blog, sa présence au conseil national du parti dit « sérieux ». Si je mettais en avant mon mandat au conseil national du Parti de Gauche, vous vous foutriez bien de ma gueule, non ? Et vous auriez raison. Bref. Gérard cherche à exister au sein d’un parti qui le rejette, comme en témoigne le tweet de Pascal Terrasse. Mais ce parti a le bon goût de lui conserver un petit strapontin dans ses instances, de lui offrir à peu de frais une tribune dans les congrès. Qu’importe si, à la fin, tout cela confine à la schizophrénie politique. Gérard prend encore des airs d’importants.

C’est qu’il est utile au parti dit « sérieux ». Il n’est plus retors dans l’argumentation contre le Front de Gauche que cet ancien gauchiste reconverti en thuriféraire de l’action gouvernementale.  Il se fait fort, d’ailleurs, de préciser que son temps de présence au parti dit sérieux » est plus long que celui qu’il a passé à la LCR. Passons. Le jésuitisme dont il fait preuve pour expliquer que la « majorité du salariat s’est retrouvé dans le vote POUR François Hollande » constitue un chef d’œuvre assez remarquable. Le pablisme a laissé des traces, pas les meilleures. Mais bon, c’est Gérard, quoi. On l’aime comme il est. Ou pas. Au Front de Gauche, on l’apprécie pas mal. Plus, lisiblement, que dans son propre parti. Et nous lui passons même ses piques assassines, dispensées ad hominem sous couvert de « politique ».

Reste l’actualité : le rapport commis sur ordre du gouvernement par Louis Gallois, auteur reconnu du plan Power8 qui a contribué à de massives suppressions d’emplois au sein d’EADS. Ce texte illustre bien que l’économie n’est qu’un des masques de la politique menée par les « gérants loyaux du capitalisme » (dixit Léon Blum). Il s’agit d’organiser la rareté et de faire admettre que des priorités politiques doivent être définies, qui valorisent le capital au détriment du travail. Il n’y a rien d’économique là-dedans, que de la politique. Et le tempo a été donné par Montebourg lui-même, l’autre caution « de gauche » du gouvernement :

C’est un rapport désagréable pour nos prédécesseurs et qui est engageant pour le gouvernement d’aujourd’hui (…) Ses propositions concrètes sont équilibrées (…) Des efforts doivent être faits par tout le monde, et par le patronat et par les organisations syndicales.

J’attends la réaction de Gérard, d’habitude fort prompt à écrire, d’autant plus quand il dispose des éléments d’information en avance. Mais j’ai bien peur que la contradiction que porte le rapport Gallois avec ses propres propos de tribune ne scelle sa deuxième mort politique, la première restant son choix de demeurer au parti dit « sérieux » en 2008.

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Bonus vidéo : White Lies « Death (Crystal Castles Remix) »