Rien ne sert de clamer « on vous avait prévenus ». Les résultats sont là, bruts. On peut prendre les choses par tous les bouts, le Front national est le grand vainqueur de l’élection régionale, bien aidé par un parti socialiste à la stratégie erratique. Au fond, peu importe qu’il remporte la présidence d’une, deux ou trois régions. Son installation dans le paysage politique est confirmée. Après sa percée aux municipales, l’élargissement de sa base aux élections européennes, le voici premier parti de France avec 29,5 % des suffrages. Il lui reste donc à parachever l’offensive. Si rien ne change, et il y a peu de chances pour que quoi que ce soit évolue, Marine Le Pen sera battue sur le fil par Nicolas Sarkozy au second tour de la présidentielle, avec un score aux alentours de 49 %. Derrière, elle fera élire une centaine de députés et obtiendra donc 5 à 6 portefeuilles dans un gouvernement d’alliance entre droite et extrême-droite.

Résultats du premier tour

Dès dimanche soir, la chasse au responsable de cette situation est lancée. Chacun y va de son idée : les attentats, la presse, l’Europe, le PS, le PCF, le PG, EELV, les abstentionnistes évidemment… Tout pour que la faute ne nous incombe pas, collectivement et individuellement. Les sondages en direct que constituent les réseaux sociaux ont trouvé le bouc émissaire parfait : le parti socialiste. Haro sur Solférino. Ce n’est pas faux mais ce serait tellement simple d’en rester là…

La droitisation de la politique gouvernementale a contribué à ouvrir grandes les portes au Front national. C’est un fait. La pratique de résignation, après le fol espoir soulevé au sein de l’électorat de gauche, par le discours du Bourget, a fait pire que désespérer La Courneuve et Avignon, Aulnay et Hénin-Beaumont. Le choix de porter Manuel Valls à la tête du gouvernement après la dégelée des municipales a conforté une partie de la population dans le sentiment que le pouvoir ne l’écoute plus alimentant d’un côté l’abstention et, de l’autre, la colère. L’inflexion de la politique du duo Hollande-Valls dans le sens de plus de déréglementation, de moins de solidarité, d’un effort exigé des uns sans contrepartie a mué la colère en adhésion aux thèses du Front national. Cela est évident.

Dans cette situation, le front de gauche, dans son ensemble et en vrac, a répondu : guerres de leadership, confirmation de son incapacité à s’adresser à la classe ouvrière, repli sectaire petit bourgeois et gauchisme de salon pour une de ses composantes. Il a surtout brillé par son incapacité à sortir de l’entre-soi pour porter un nouveau récit collectif. Collectivement, le FDG a choisi de privilégier le combat Mélenchon-Laurent face à tout le reste. Cette guerre interne est tout ce que cette sensibilité, la mienne, été capable de proposer après notre échec partagé à Henin-Beaumont.

Dépouillement régionales

Chacun peut mesurer que le Front de gauche continue de foncer dans le mur avec une constance qui l’honore. Ses militants se déchirent à belles dents entre partisans d’une union avec le PS au second tour et ceux qui la refusent avec tout autant de véhémence. Comme si le choix nous était laissé. Comme si nous pouvions avoir prise sur les événements alors que nous sommes cantonnés au rôle de commentateur depuis, au bas mot, juin 2013. Les rodomontades n’y changent rien, le Front de gauche poursuit sa lente et résistible érosion. Ses figures ont beau matraquer le parti socialiste pour tenter de s’en démarquer, il est aspiré par le déclin de celui qui, aux yeux de 95 % des citoyens, incarne encore et toujours, malgré tout voire malgré lui-même, la gauche dans ce pays : le PS.

C’est ainsi. Et tant que le Front de gauche refusera d’admettre qu’il appartient, par ses racines, par l’itinéraire militant de bien de ses membres, par son histoire, à une même famille politique que le PS, cet agglomérat politique sans stratégie ni programme communs sera condamné à jouer les utilités. Il est déjà disqualifié dans cinq régions, où il ne siégera plus.

Maintenant que le tableau est brossé, que faire ? Il n’y a de solutions que sur le long terme. Et, ça tombe bien, c’est le rôle de la politique que de travailler sur le long terme. Encore faudrait-il se le rappeler, plutôt que de céder aux impératifs des majors de l’infotainment. A mon sens, comme je l’ai déjà écrit il y a plus de deux ans de cela, il faut en revenir à l’unité de la gauche, à l’unité du peuple, comme outil politique principal. Il ne s’agit ni d’un « ralliement au PS », encore moins une esquisse de resucée de la « gauche plurielle ». Il s’agit de donner la priorité au rassemblement sur des bases politiques ; d’oser une démarche qui prenne au mot les militants de la gauche du Parti socialiste, d’Europe Ecologie-Les Verts et, au-delà, les centaines de milliers de citoyens et de citoyennes de ce pays qui se reconnaissent dans leurs discours. Cela ne peut passer que par un préalable : en finir avec les préalables. Au demeurant, une démarche de cette nature est déjà en passe d’émerger, c’est le Mouvement commun. Elle est d’autant plus vitale que Manuel Valls lui même est en passe de procéder à la mise à mort du PS.

Laurent, Cosse, Bartolone

Il y a aussi le programme. Pour l’Association culturelle Joseph-Jacquemotte, j’ai déjà esquissé les grandes lignes de ce qui pourrait constituer le cœur et la méthode d’un projet socialiste, au sens propre du terme. Il repose sur une réflexion renouvelée quant à la propriété collective des moyens de production, intégrant la dimension de la propriété intellectuelle ; sur l’éducation populaire politique comme méthode ; sur une vision proprement européenne et, je dirai, euroméditerranéenne. Ce projet ne pourra pas prendre de sens que s’il commence, déjà, à se traduire concrètement par un retour du politique dans les quartiers qui en ont le plus besoin : les quartiers populaires.

Bien sûr, tout cela prendra du temps et n’empêchera certainement pas la victoire politique du Front national en 2017. On peut le regretter. Pour la part qui me revient, dans l’immédiat et en cohérence avec ce que je viens d’écrire, je vais voter pour la liste de gauche conduite par Claude Bartolone et je vous invite à en faire autant.

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Bonus vidéo : Future of The Left « Throwing Bricks At Trains »