Cette note a été reprise par le site de campagne du Front de Gauche, placeaupeuple2012.fr

Ce mardi 3 janvier 2012, les médias, y compris les mieux pensants, bruissent d’un gros mot dans l’univers de la pensée unique : SCOP. Cet acronyme désigne les Sociétés coopératives ouvrières de production, les fameuses coopératives mises en lumière, dans le camp auquel j’appartiens, par les Lip dans les années 1970. A l’origine de ce buzz médiatique, la liquidation de la compagnie maritime SeaFrance et le projet de reprise par les salariés eux-mêmes. Un projet porté par le syndicat CFDT au premier chef, qui a été combattu par le ministre de l’Industrie Thierry Mariani jusqu’à ce que l’Élysée en décide, le 2 janvier au matin, autrement. Peut être parce que l’Organisation des Nations Unies a fait de 2012 l’année internationale des coopératives. Ou peut être pour tenter de reprendre la main sur les questions sociales alors que ses sinistres ne parlent que de « sécurité » quand ils ne focalisent pas sur l’immigration.

Le secteur des coopératives, mutuelles et autres entreprises solidaires, généralement et hâtivement désigné sous le vocable rassembleur d’ « économie sociale et solidaire » représente environ 10 % de l’emploi salarié privé en France. Ce n’est pas rien.

La question soulevée par SeaFrance me passionne pour deux raisons. La première tient à mon itinéraire professionnel : en 1997, j’ai eu le bonheur d’intégrer la rédaction du quotidien La Marseillaise et mon premier poste fut celui de responsable de l’actualité portuaire et maritime, un domaine que je devais découvrir totalement mais qui m’a passionné. La seconde raison tient à ce que le projet de reprise par les salariés de leur entreprise repose l’enjeu de l’autogestion, sur lequel j’ai déjà eu l’occasion d’écrire.

J’avais été un peu disert sur le sujet, m’attachant plutôt à décrire mon cheminement intellectuel qu’à rentrer dans le fond de la question. Visiblement, vous avez bien voulu me pardonner. Je peux donc reprendre ma réflexion.

La question de la coopérative remet en avant celle de l’autogestion, quoique de manière incomplète. En effet, la SCOP pose que les salariés sont les actionnaires majoritaires, ce qui ne signifie pas unique. Néanmoins, c’est aussi une démarche entrepreneuriale à vocation égalitaire puisque chaque salarié dispose d’une voix quel que soit son rôle dans l’entreprise coopérative. L’intérêt de ce choix d’organisation tient, à mon sens, à ce que le poste dans l’entreprise ne présuppose pas l’intérêt individuel qu’a le salarié à la réussite du projet collectif. Chacun, du manœuvre au cadre commercial est impliqué dans la démarche et a la possibilité d’exprimer son point de vue, en étant entendu, sur les choix opérés en matière de production, de quête de nouveaux clients, d’investissements et de redistribution de la richesse produite. A tout le moins, la pérennisation de l’activité et donc de son salaire passe en priorité devant le versement des dividendes. Le fait que les salariés rassemblés détiennent la majorité des parts de la société coopérative leur donne de facto une voix prépondérante face aux autres actionnaires.

On le voit, la question de la responsabilité individuelle dans le projet collectif est essentielle. Dans un moment politique où la droite n’a de cesse que de diviser les individus pour briser tout rassemblement, ce n’est pas là le moindre des intérêts de la démarche coopérative. Mais la réussite de ce projet nécessite que chacun assume le partage des responsabilités autant que celui de la richesse produite ; accepte la médiation de ses propres désirs, bien compréhensibles, d’avoir tout de suite plus pour s’assurer qu’il gagnera plus dans des années. Il faut donc prendre conscience de son appartenance à un groupe dont les intérêts bien compris dépasse la somme des intérêts individuels des membres du dit groupe. La réussite du projet coopératif réside donc dans l’émancipation de ses acteurs, alors qu’il en est aussi le moyen.

Cet aspect particulier est au cœur de l’intérêt que je porte, depuis quelques petites années, aux démarches autogestionnaires. Je ne vous présente aucune excuse pour la répétition que j’assume : l’autogestion participe à l’émancipation du travailleur autant qu’elle en a besoin. C’est un processus dialectique que je trouve essentiel dans la construction politique à laquelle j’ai décidé de participer.

Pour autant, est-ce que le développement des SCOP s’inscrit dans une rupture avec le capitalisme ? Force est de constater que non. Il amende le capitalisme en minorant les enjeux de rentabilité financière immédiate. Il pose autrement la question de la propriété de l’appareil productif mais nul n’exige que la propriété individuelle privée soit la seule règle dans le capitalisme. De manière ubuesque, l’Union soviétique, dans sa période stalinienne, soit de 1928 à 1991, démontre ce point. La propriété de l’appareil de production revenait à l’état et pourtant il répondait aux impératifs du capitalisme : accumulation et appropriation de la richesse par une minorité au détriment des producteurs. Donc, l’autogestion, dans les conditions économiques actuelles, ne change pas radicalement les structures du système économique.

Au demeurant, ce n’est pas ce que je lui demande. L’autogestion est un outil. Elle n’a pas de caractère ni d’objectif révolutionnaire intrinsèque. Comme j’ai eu l’occasion de le dire déjà, je considère qu’il est préférable d’opérer la révolution dans les têtes avant que de la réaliser dans les structures. Contribuant à l’émancipation et à la conscientisation de l’appartenance de classe, l’autogestion devient un outil dans le processus révolutionnaire, si et seulement si ses acteurs décident qu’il en soit ainsi. Sinon, elle deviendra un des éléments de la survie du capitalisme. C’est peut être ce qui a fini par convaincre l’Élysée de soutenir le projet des SeaFrance.

———————————————–

Bonus vidéo : Billy Bragg « Which Side Are You On ? »