Ma contribution au débat sur l’unité de la gauche initié par le magazine et le site Internet Regards. Vous pouvez la retrouver dans son contexte originel en cliquant sur l’image.

« Unité de la gauche, osons le pari de la sincérité ! », par Nathanaël Uhl

La semaine qui me voit écrire cette contribution au débat sur l’unité de la gauche a commencé mardi 9 juillet en Grande-Bretagne. Là, le parti travailliste a asséné un coup de poignard dans le dos des syndicats. Conclusion d’une involution de la gauche britannique qui parachève une mue idéologique complète. Finies la redistribution et la défense des salariés, le New Labourd’Ed Miliban entend se poser en défenseur de la nation britannique. La gauche se déchire donc, puisque les syndicats sont organiquement liés au parti travailliste dont ils sont à l’origine.

Ailleurs, la gauche est ravagée par des conflits fratricides. En Allemagne, plutôt que de tendre la main à Die Linke pour construire une vraie majorité de gauche, le parti social-démocrate préfère s’allier à la CDU d’Angela Merkel. De la même manière en Grèce, le PASOK se range sous les fourches caudines de la droite plutôt que de bâtir un projet politique avec la gauche radicale de Syriza. Il n’y a guère qu’au Portugal – pays où l’union de la gauche n’a jamais existé – qu’un rassemblement des socialistes, des communistes, des écolos et des gauches associatives et syndicales pourrait prendre le pouvoir.

Unité du Front de gauche

Dans ce paysage de désolation, la France est à la croisée des chemins. Depuis l’arrivée au pouvoir de François Hollande, les décisions politiques, les choix assumés par l’équipe gouvernementale, sont significatifs. « Le gouvernement a choisi le camp du MEDEF », résume Eric Aubin, secrétaire confédéral de la CGT. La transcription de l’Accord national interprofessionnel en texte de loi, sans aucune modification et de manière autoritaire, puis l’annonce du contenu de la réforme des retraites ont aggravé les dissensions entre la gauche de gestion et la gauche de transformation sociale. Dans ce dernier camp, on trouve bien évidemment le Front de gauche dans son ensemble mais aussi des pans entiers du PS et d’EELV. Les tensions sont si vives que d’aucuns n’hésitent plus à parler de divorce entre les deux camps. Et d’aucuns se félicitent même que nous en arrivions là.

Cette situation est lourde de dangers. Comme le souligne Emmanuel Maurel, leader de la gauche du PS, « ce scénario serait l’assurance d’une victoire pour la droite, et pour longtemps ». Les exemples allemand et grec donnent du corps à son affirmation. C’est d’ailleurs à partir de cette réalité politique précise que le Front de Gauche avance sa proposition d’une majorité alternative composée du Front de gauche, des gauches syndicales et associatives mais aussi des éléments du PS et d’EELV qui sont disponibles, sur la base d’un projet politique, pour ce faire. C’est ce qu’a encore rappelé Jean-Luc Mélenchon en conclusion de son appel à la manifestation du 5 mai… Il l’avait déjà explicité en novembre 2012 : « la gauche du PS, Europe Ecologie Les Verts, avec le Front de gauche, ça peut être le pivot d’une nouvelle majorité de gauche dans ce pays ».

Union fait la force

Pourtant, certains continuent à faire le pari de l’identité, de l’affirmation du « moi » politique, du Front de gauche comme clé de la victoire. Le Front de gauche est effectivement la gauche qui s’oppose à la politique menée par le Parti socialiste et ses alliés sociaux-libéraux, du PRG à la majorité au sein d’EELV. Le FDG ambitionne d’ouvrir une alternative politique à gauche. Je souscris totalement à cette définition de notre identité politique. Mais elle ne doit pas se doubler d’une attitude qui consiste à n’ouvrir le débat qu’à condition. A condition de rompre jusqu’à quitter qui le PS qui EELV.

Pour appuyer cette démarche de conditionnalité du débat, d’aucuns au Front de Gauche démontrent en quoi le PS serait devenu objectivement un parti de droite. Fort bien. Mais si chacun accepte de repartir du primat de la souveraineté populaire, il faut admettre que 95 % des citoyens de ce pays considèrent que le PS est toujours un parti de gauche, comme si les démonstrations faites et les discours de distanciation tenus n’avaient aucune prise sur eux. Le Front de gauche qui se veut outil politique à la disposition du peuple peut-il s’émanciper de la réalité imposée par le même peuple ?

Front de gauche

C’est bien à partir de cette réalité que certains, dont je suis, défendent l’unité de la gauche, l’unité du peuple, comme outil politique principal dans la période. Il ne s’agit ni d’un « ralliement au PS », encore moins une esquisse de resucée de la « gauche plurielle ». Il s’agit de donner la priorité au rassemblement sur des bases politiques ; d’oser une démarche qui prenne au mot les militants de la gauche du Parti socialiste, d’Europe Ecologie-Les Verts et, au-delà, les centaines de milliers de citoyens et de citoyennes de ce pays qui se reconnaissent dans leurs discours. La stratégie de dépassement du Front de gauche pour construire le Front du peuple, oblige d’ailleurs les composantes du FDG à s’adresser aux abstentionnistes, aux non-inscrits mais aussi aux membres de la gauche du PS aussi bien que d’EELV. L’ambition de ce Front du peuple, contre la pérennisation d’un cartel d’organisations, rend la question de l’appartenance totalement secondaire.

Revenons-en aux fondamentaux avec Lénine. Prenant l’exemple de la Grande-Bretagne, il critique les communistes qui, au nom de leurs convictions révolutionnaires, refusent de soutenir le Parti Travailliste, alors dirigé par des éléments réactionnaires :

« Que les Henderson, les Clynes, les MacDonald, les Snowden soient irrémédiablement réactionnaires, cela est exact. Il n’est pas moins exact qu’ils veulent prendre le pouvoir (préférant d’ailleurs la coalition avec la bourgeoisie) ; qu’ils veulent administrer selon les vieilles règles bourgeoises […]. Tout cela est exact. Mais il ne suit point de là que les soutenir, c’est trahir la révolution ; il s’ensuit que les révolutionnaires de la classe ouvrière doivent, dans l’intérêt de la révolution, accorder à ces messieurs un certain soutien parlementaire. […] Agir autrement, c’est entraver l’œuvre de la révolution, car si un changement n’intervient pas dans la manière de voir de la majorité de la classe ouvrière, la révolution est impossible. Or ce changement, c’est l’expérience politique des masses qui l’amène, et jamais la seule propagande. »

Eva Joly Jean-Luc Mélenchon

Derrière ces mots se dessine une vision politique qui impose le primat de l’unité. Pas une unité entre partis, sur la base de négociations occultes. Il s’agit bien de l’unité organique de la classe ouvrière sur la base de mots d’ordre politiques clairs. C’est cela le Front du peuple qu’il est urgent de construire. Le Front de gauche dispose des mots d’ordre politiques clairs : refus de l’austérité en France et en Europe, SMIC à 1 700 euros, salaire maximum, etc. Il en a même fait un livre-programme qui porte le beau nom de l’Humain d’abord. Bon nombre de personnes se sentant proches des gauches du PS et d’EELV s’y retrouvent. Alors, chiche ! La bataille pour l’unité de la classe ouvrière est antinomique avec l’affirmation infantile d’une identité en contre. Elle exclut toute attitude sectaire, tout dogmatisme.

Sur le même sujet :

* Dans Politis, Le Front de gauche à la croisée des chemins ;

De Marx et Gramsci, réponse à Romain Jammes ;

* Chez Médiavox, Divorce ou dispute, les gauches françaises à la croisée des chemins ;

* Pas de mannequins dans le Parti de gauche.

————————————-

Bonus vidéo : Queen Latifah « U.N.I.T.Y »