Cet article a du retard. C’est parti d’une blague que Nathanaël a pris au sérieux, je vous résume la conversation :

«  C’est quand que tu écris dans le Cri du Peuple ?
– Quand le taulier acceptera un article sur le contenu idéologique de la série américaine Veronica Mars.
– Chiche. »

Veronica-Mars

Bon, du coup, j’ai un peu été obligé de l’écrire. Enfin, d’abord, il a fallu le penser et j’en viens à cet avertissement : je ne suis pas un « expert » en idéologies politiques, je n’ai que quelques basses notions, insuffisantes pour écrire un essai brillant sur le marxisme aujourd’hui, mais assez pour remarquer deux trois choses quand je regarde la télévision. Oui, ça m’arrive.

De l’idéologie dans mon divertissement ? QUOI ?

Nier que les grosses productions américaines (car c’est ici le sujet), autant au cinéma qu’à la télévision, ont un (gros, et même parfois grossier) contenu idéologique, ce serait un peu comme, disons, nier que le FN est d’extrême-droite, mais je m’égare. Nier, par exemple, que Rupert Murdoch puisse avoir une influence sur les productions de la Fox me semble relever en effet d’un angélisme touchant. J’aimerais avoir cette naïveté, mais hélas, je ne l’ai pas, au grand regret des quelques téméraires âmes qui me côtoient.

Au cinéma, nous avons pléthore d’exemples, mais je vais vous servir les plus grossiers. Le plus vulgaire, c’est le film d’animation Anastasia, produit par la Fox en 1997, succès mondial et considéré comme un classique du genre. Quand on est petit, on est fasciné par cette histoire de cette pauvre, pauvre princesse Anastasia que des méchants révolutionnaires ont failli assassiner avec sa famille. Quand on est plus grand, on se force à ne pas rire en réalisant que dans le film, les révolutionnaires sont « possédés » par les pouvoirs « maléfiques » de Raspoutine. Voilà comment on démonte une révolution à la Fox, quelques années après la fin de la Guerre Froide.

The Dark Knight Rises

Autre exemple, beaucoup plus récent, The Dark Knight Rises, de Christopher Nolan, dernier épisode de sa trilogie sur le personnage de Batman. Cet exemple consternant de propagande sécuritaire fascisante en a désarçonné plus d’un. S’inspirant sans réfléchir (?) de l’œuvre de Frank Miller, vieux fasciste américain pas tout à fait sain d’esprit, Christopher Nolan nous sert une condamnation en règle du mouvement Occupy Wall Street et plus généralement de toute idée de révolution (une scène parodie même les tribunaux révolutionnaires français), donc de l’idée même qu’un peuple puisse décider de sa propre destinée, sans l’aide d’un pouvoir tout puissant quasi-monarchique et divin, personnifié en la personne de Batman. On s’étonne peu, finalement, puisque le film est parfaitement résumé quand Frank Miller parle du mouvement Occupy Wall Street : « Une bande de voyous, voleurs et violeurs, une foule indisciplinée, nourrie par la nostalgie de l’époque de Woodstock et par une idée fausse et putride de la justice. L’Amérique est en guerre contre un ennemi impitoyable [al-Qaïda et l’islamisme]. »

Mais il reste quand même de l’espoir. Car de temps en temps, Hollywood laisse sortir de ses studios des OVNI idéologiques assez puissants. Et à l’opposé de Frank Miller, il y a Allan Moore, génial créateur du héros de comics V. Et ce sont Andy et Lana (Larry à l’époque) Wachowski qui produisent l’adaptation cinématographique de la BD sous le titre V pour Vendetta. Autant dire que si vous ne l’avez pas vu, courrez tout de suite l’acheter en DVD, il faut le voir et le revoir. Le résumé est contenu dans cette citation : « Les peuples ne devraient pas avoir peur de leurs gouvernements. Les gouvernements devraient avoir peur du peuple. » Apologie de l’action citoyenne, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, critique sévère du fascisme… V pour Vendetta est l’anti The Dark Knight Rises.

A la télévision, les Ricains font toujours très fort. Les séries policières sont en général de merveilleuses apologies de la peine de mort. Esprits criminels, par exemple, qui met en scène un groupe de profilers confronté à des tueurs en série, ne cesse de marteler que la criminalité est génétiquement déterminée, et qu’un criminel ne peut échapper éternellement à ses pulsions. Et devinez quoi ? Si c’est génétique, pourquoi les libérer ? Ben oui, hein, puisqu’ils ne changeront pas, autant les griller. Même constat dans la série Bones. Même s’il y a beaucoup moins de tueurs en série, le show produit par la Fox (tiens, tiens…) ne cesse de le marteler « certains criminels ne devraient pas avoir le droit de vivre ». Même la série Castle, que je trouve extrêmement sympathique, a droit à son épisode anti-castriste.

Le message dominant ? Entre consumérisme et chacun pour soi, les productions américaines réaffirment comme modèle de société la méritocratie et la loi de la jungle.

veronica

Et j’en viens à l’objet principal de cet article : la série Veronica Mars, qui est aux séries citées plus haut ce que V pour Vendetta est à The Dark Knight Rises. Veronica Mars, c’est une jeune lycéenne, fille de détective, qui mène des enquêtes pour passer le temps. Diffusée entre 2004 et 2007, le temps de trois saisons, la série a connu une histoire difficile malgré un public bien présent et fidèle, avant d’être définitivement torpillée par la chaîne CW. La raison ? Officiellement, les audiences « mauvaises ». Mais la série abordant des thèmes sociaux parfois tabous, il est permis de douter de cette version.

Neptune : ville imaginaire au contexte marxiste

Tout d’abord, il faut noter que la série se déroule dans une ville imaginaire, Neptune, en Californie. La ville imaginaire est pour un écrivain le moyen le plus efficace de créer une allégorie : le monde dans lequel on vit va être résumé en un seul endroit. C’est le cas de Chester’s Mill dans l’incroyable « Dôme » de Stephen King. Nous sommes donc dans un contexte sociologique, la ville va être l’image d’un contexte plus large, ici la société américaine. Cette impression est confirmée dans le premier épisode, qui s’ouvre sur la voix de Veronica décrivant son lycée et sa ville :

« Voici mon lycée. Il y a deux catégories d’élèves ici : ceux dont les parents sont millionnaires et ceux dont les parents travaillent pour les millionnaires. On est à Neptune, en Californie, une ville sans classe moyenne. »

NeptuneFloor_1

C’est à ne pas le croire. Pas de classe moyenne, des pauvres qui doivent se battre pour avoir une place. Dans une série américaine, l’absence de classe moyenne, c’est comme porter un T-shirt « I love Castro » devant la Maison Blanche : un acte de terrorisme. La classe moyenne, c’est le mythe du rêve américain, de la réussite sociale individuelle et du self-made-man. Dans la série, la réussite est conditionnée par le contexte socio-économique. Un contexte de lutte des classes, donc, où les pauvres se battent pour survivre dans une ville dirigée par la haute bourgeoisie – millionnaires, notables, ambassadeurs, politiques, acteurs célèbres…

Mais la classe moyenne n’est pas le seul mythe démonté dans la série. L’illusion d’un melting-pot racial et social est clairement moqué : les riches sont logés dans un ghetto de riches, les « trois 9 » (code postal 909 09), tandis que les pauvres sont tout autour, avec notamment le ghetto latino et son gang de motards, dirigé par Eli « Weevil » Navarro, gentil délinquant qui rendra souvent quelques services à Veronica – ils font partie de la même classe sociale : « ceux qui travaillent pour les millionnaires ». Le racisme qui découle de cette situation est évoqué particulièrement dans la saison 2 dans laquelle Veronica est désignée comme juré dans un procès dont les coupables sont déjà désignés : latinos, pauvres, nécessairement délinquants. Veronica sème le doute parmi les jurés, ce qui libère la parole d’un riche raciste, qui nous sert le discours du « pauvres = perdants », illustrant bien le thème de la lutte des classes.

CAPRA

Dans la saison 2, un projet du tout nouveau maire fait débat : la municipalisation, qui consisterait à se séparer des quartiers les plus pauvres de la ville pour, juré, rendre la ville « plus agréable, plus jolie ». Ce projet est clairement exposé dans la série comme un moyen de dresser « un mur entre pauvres et riches ». Dans l’épisode 15 de la saison 2, un professeur d’économie démontre même par a+b qu’un tel projet favoriserait la montée en flèche de la délinquance et du crime, associant la criminalité au contexte socio-économique et non plus, comme l’idéologie dominante l’exige (cf. Esprits Criminels), à une prédisposition génétique ou un hypothétique « choix de vie ». Dans la saison 3 épisode 5, cette affirmation est d’autant plus clair que dans son cours de criminologie, Veronica présente le profil de Weevil (ancien patron du « gang des motards ») sous cet angle : « J’aborderai les conditions socio-économiques qui poussent certains ados à choisir la voie du crime. », démontant allègrement le mythe du self-made-man, ce pauvre qui, parti de rien, peut devenir riche rien que par son mérite personnel.

Le système judiciaire américain est également visé. Motivé par des enjeux électoraux plus que par une mission de justice, ce système est dans la série un instrument de pouvoir aux mains des riches.

Enfin, divers thèmes sociaux sont également abordés. L’émancipation féminine est bien présente, avec une saison 3 dont l’intrigue principale est la traque d’un violeur en série sur le campus de l’université. Un épisode prend clairement parti pour l’avortement et le droit de la femme à disposer de son propre corps. La série évoque aussi la visibilité LGBT dans de nombreux épisodes. Finalement, c’est bien le sacro-saint « rêve américain » que la série remet en question, et c’est pour cela qu’elle est intéressante.

Alors…

Bien sûr, je n’ai pas tout analysé. Je n’ai pas mentionné le poster d’Obey Giant dans le bureau du père de Veronica. La proximité évidente du nom Mars avec Marx saute aux yeux une fois conscient du contenu idéologique d’une série qui questionne habilement les grands mythes fondateurs de la société américaine à coup de réalité dans la gueule. Espérons que le film, financé en crowdfunding cette année, et dont la sortie est prévue au printemps 2014, garde l’aspect subversif original de la série.

Sincères Condoléances,

Oskar Kermann Cyrus

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Bonus vidéo : Lady Gaga « Applause »