Il y a des événements sur lesquels il faut savoir ne pas réagir à chaud. La distance peut être salutaire dans l’analyse de faits dont la portée dépasse le simple aspect factuel. Il en va ainsi du double uppercut porté à la démocratie en moins de deux jours. Primo, l’extrême-droite fait son entrée au gouvernement grec, vendredi 11 novembre. Secundo : le président du conseil italien Silvio Berlusconi est contraint de présenter sa démission le samedi 12 novembre. Ces deux événements ont un lien : ils n’ont pas été le résultat de la volonté du peuple, exprimée dans les urnes. Non. Ils sont le résultat de la décision des marchés financiers.

Certes, la démission de Berlusconi : un menteur, un affairiste, une personne qui a concentré sur sa personne les pouvoirs politiques et médiatiques, un voyou poursuivi par la justice pour des chefs d’accusation dont la liste est bien longue… bref, sa démission me remplit de joie. Je ne transige pas sur ce point. Mais force est de regarder dans le miroir des mois passés.

Des manifestations de liesse ont accueilli la démission de Berlusconi

Les manifestations organisées sous le nom de « No Berlusconi Day » ont réuni des dizaines de milliers de personnes en novembre et décembre 2009. La plus importante, le 5 décembre à Rome, a rassemblé 500 000 personnes selon les organisateurs. Il Cavaliere a-t-il quitté le pouvoir ? Quelques mois plus tard, sa majorité est rompue par le départ des proches de Gianfranco Fini, leader de l’ex Alliance nationale. Je fais partie de ceux qui pensent que la démocratie passe aussi par le jeu parlementaire et qu’un changement d’alliances n’est pas un déni de démocratie s’il procède d’une rupture du pacte conclu devant les électeurs. Accessoirement, et en désaccord total avec mon parti, je suis opposé à l’interdiction des partis d’extrême-droite. Je prendrais sûrement le temps de vous expliquer pourquoi ultérieurement. Pour revenir à la question qui nous préoccupe, cette rupture du pacte électoral a-t-elle amené Berlusconi à quitte le siège du pouvoir ?

Il faut que, en ce début de semaine, les taux d’intérêt de la dette italienne se mettent à flamber pour que le patron de Mediaset accepte de présenter sa démission au Président de la République italienne. Ce que les magistrats, les jeux politiques et le peuple réunis n’ont réussi à faire en trois ans, il suffit de trois jours aux puissances financières pour l’obtenir…

Côté grec, que s’est-il passé ? Depuis l’annonce des tous premiers plans d’austérité, en mai 2010, les journées de grève générale se succèdent ; les manifestations – parfois violentes – remplissent les rues, paralysant l’économie. La colère hellène a-t-elle provoqué la démission de George Papandréou, réclamée par la foule ? Chacun connaît la réponse à cette question. En revanche, l’annonce, pour des motifs politiciens (obtenir que la droite grecque vote le « plan de sauvegarde » européen), d’un référendum suffit à ce que les dirigeants européens et les marchés se retournent contre celui qui fut leur champion.

Résultat des courses : alors que les élections avaient placé le PASOK, le parti socialiste grec, en situation de majorité absolue à la Chambre des députés, les marchés imposent un gouvernement « d’union nationale ». Quid de la vox populi ? Et pour que l’unité soit totale, tout le monde bien associé aux décisions à venir, l’extrême-droite obtient deux portefeuilles dans ce gouvernement. Ils ont été élus au Parlement, ils acceptent le contrat, leur intérêt est d’accepter cette opportunité que la voie des urnes leur avait refusée.

Vous comprendrez à ces quelques lignes, que je tente de conserver les plus calmes possible, que je suis loin de partager l’enthousiasme à courte vue qui prévaut dans bien des cœurs ce 13 novembre. La démission de Berlusconi, pour bonne qu’elle soit pour la morale en politique, signe la victoire des marchés. L’entrée des fascistes au gouvernement grec marque l’échec de la démocratie dans son propre berceau.

Pour peu que l’on s’intéresse à l’histoire, chacun peut mesurer ce que ce genre de faits ouvre comme possible. Bien des citoyens pourraient se questionner ainsi : « Si la démocratie est à ce point bafouée, à quoi bon la préserver ? » Pour ma part, je crois que la réponse à ce double hold up nous invite à un sursaut démocratique contre le sentiment d’omnipotence qui habite les marchés financiers. Ces derniers nous volent notre voix ? La révolution citoyenne reste le moyen de la reprendre. Elle passe par les urnes et, pour l’heure, par nulle part ailleurs.

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