Cette rentrée politique a été marquée par le retour sur le devant de la scène de la 6e République. J’ai déjà suffisamment écrit sur le sujet pour me féliciter de la création, par Jean-Luc Mélenchon, du Mouvement pour la 6e République, mais aussi de ce que les gauches du PS l’inscrivent à leur agenda entre autres… La parution, ce jour, d’une interview du philosophe Denis Collin dans les colonnes du blog ami Le Comptoir me donne l’opportunité de réactualiser une réflexion sur l’articulation entre République et communisme. Denis Collin, interviewé par les amis, remet en avant le concept de République sociale, un concept que j’ai fait mien. Pour autant, je me définis – et les gens qui me connaissent me donnent ce crédit – comme communiste. Je considère que la République sociale, qui devrait être au cœur de la 6e République, constitue une étape essentielle pour avancer dans la voie de l’utopie communiste à la construction de laquelle j’entends contribuer.

vite la 6e République

Ce cadre fixé, venons-en aux faits. Pour moi, la République n’est pas le système constitutionnel dans lequel la France évolue. Je lui donne une autre dimension autant qu’un rôle particulier. La République, pour moi, vise l’émancipation du genre humain. Elle n’est donc pas un outil neutre de régulation des rapports entre citoyens. En ce sens, je me reconnais parfaitement dans les propos de Denis Collin dans l’interview cité :

« La République, au sens où je l’entends, suppose le conflit. En bon machiavélien, je soutiens que c’est le conflit qui est favorable à la liberté. Quand la lutte de classes est étouffée et que les travailleurs supportent sans broncher l’arrogance des « grands », c’est que la République va très mal. La République est le cadre le plus favorable à l’activité politique des travailleurs et plus généralement des classes populaires. C’est le meilleur régime pour préparer une véritable transformation sociale. Sur ce point du reste je suis un élève fidèle de Marx que je trouve infiniment supérieur à Lénine et à Jaurès quel que soit mon respect pour ces deux personnages. »

Ma République se caractérise par la possibilité qui est donnée au peuple, au travers du vote notamment mais pas exclusivement, d’imposer les exigences du plus grand nombre – l’intérêt général ou le bien commun donc – à une minorité, l’oligarchie. Il est utile de se rappeler que le plus grand nombre a un nom : la classe ouvrière, au sens marxiste du terme ; celle qui se voit dépossédée de la plus-value qu’elle a produit à la sueur de son front, que ce soit par le travail manuel ou intellectuel. Il convient aussi de se rappeler que l’oligarchie n’est que le nom actuel de la bourgeoisie.

Osons la République sociale

Cela précisé, nous nous retrouvons dans un contexte de lutte des classes, lequel reste pour moi extrêmement opérationnel. Je fais miens le propos de Warren Buffet : « La lutte des classes existe et ma classe est en train de la gagner ». Les trahisons des sociaux-démocrates – trahison quant aux attentes placées en eux par le peuple -, comme j’écrirais « trahison des clercs », ont contribué à placer la bourgeoisie dans une dynamique victorieuse – pour l’instant – dans le combat de classes. Les récentes saillies de président du Medef, Pierre Gattaz, en constituent la meilleure illustration. Ce fait a été rendu possible, notamment par l’émergence d’une partie de l’extrême-gauche délaissant consciemment le combat de classes pour des revendications uniquement sociétales, comme l’a montré, d’une manière certes provocatrice, Jean-Claude Michéa. Les organisations de masse et de classe : PCF et CGT, notamment, ont été contraintes à une attitude défensive, ne parvenant pas à analyser les attendus de l’offensive libérale dans la bataille culturelle. Je ne m’égare pas, il faut avoir ces éléments en tête quand nous évoquons le temps présent et, surtout, les possibles à venir.

Il n’y a, au demeurant, aucune fatalité à cet état de faits. Le combat politique est marqué par des mouvements de reculs mais aussi des avancées parfois totalement inattendues. La République à laquelle j’aspire constitue une avancée décisive dans ce combat. Car, produite par la conscientisation, qui est le préalable à l’irruption du peuple dans l’arène politique, elle bouleverse la donne. A l’évidence, la généralisation des processus de démocratie véritable ; l’utilisation de la loi pour renverser les rapports de forces économiques et sociaux ; la contrainte imposée aux possédants pour qu’ils commencent à lâcher ce qu’ils nous ont volé, débouchera sur une nouvelle phase paradoxale de la lutte des classes.

affiches_communistes

Je ne dis rien d’autre que ce que proclamait Jaurès dans son discours du 21 novembre 1893 sur « l’émancipation sociale des travailleurs » :

« C’est parce que le socialisme apparaît comme seul capable de résoudre cette contradiction fondamentale de la société présente (celle qui fait qu’au moment même où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit à une sorte de servage – NDA), c’est parce que le socialisme proclame que la République politique doit aboutir à la République sociale, c’est parce qu’il veut que la République soit affirmée dans l’atelier comme elle est affirmée ici, c’est parce qu’il veut que la Nation soit souveraine dans l’ordre économique pour briser les privilèges du capitalisme oisif, comme elle est souveraine dans l’ordre politique, c’est pour cela que le socialisme sort du mouvement républicain. »

La République redevient donc outil de transformation sociale. Nous rendons à l’État et à la République leur rôle d’instruments incontournables pour garantir la justice et l’émancipation sociale dans un temps donné et des conditions du rapport des forces précises. « Toutes les grandes révolutions ont été faites parce que la société nouvelle, avant de s’épanouir, avait pénétré par toutes les fissures, par toutes ses plus petites racines, dans le sol de la société ancienne », précise Jaurès. Lequel rajoute encore :

« C’est avec l’État que doit se mener la transformation sociale voulue par le socialisme. Protection sociale, impôts sur le revenu ou sur le capital, système de retraites, services publics (qui sont pour Jaurès l’une des premières formes d’action collective), sont des outils nécessaires pour franchir l’obstacle du capitalisme et prendre le chemin vers une société nouvelle. »

République des conseils

En l’occurrence, pourquoi s’arrêter en si bon chemin, se demandera certainement la part la plus combattive de la classe ouvrière ; quand la bourgeoisie, de son côté, tâchera de radicaliser sa résistance. Nous entrerons dès lors dans une nouvelle exacerbation du combat politique. Le paradoxe deviendra paroxysme. Et se posera la question d’une nouvelle forme de l’organisation sociale et politique : le socialisme. Nous l’aborderons ensemble d’une manière radicalement différente que dans les expériences passées se revendiquant du socialisme. En premier lieu, parce qu’un travail d’émancipation aura été réalisé et que le peuple aura conscience de lui-même, de sa force et des enjeux. La porte sera enfin ouverte à l’autogestion et, par là, au communisme.

C’est à cette aune que je pose la République, telle que je la vois, comme une étape – rien qu’une étape – dans la marche vers le socialisme. Pour utiliser des mots grossiers, il y a là une démarche dialectique entre République et socialisme, dès lors que nous acceptons de débarrasser celle-là de ses oripeaux bourgeois. Du coup, la République ne constitue plus le moyen et la fin de tout. En ce sens, je réfute la clé de la réflexion de Denis Collin sur la République et son refus du « conseillisme » :

« Les anarchistes et les conseillistes pensent que l’État doit disparaître. Mais à un horizon humain prévisible, c’est impossible. C’est supposer que nous pourrions vivre dans le pays de Cocagne où le problème de la répartition de ressources rares ne se pose plus, où les contradictions entre l’individu comme consommateur et l’individu comme producteur auraient disparu, où les hommes vivraient tous de leur plein consentement sous la conduite de la raison (comme dirait mon maître Spinoza). Mais comme la réalité n’est pas celle-là, le rêve utopique se transforme en cauchemar : l’avant-garde éclairée se propose illico de produire « l’homme nouveau ». »

Vite la Commune

L’enjeu de la République sociale consiste justement à générer – au travers de l’éducation populaire – la conscientisation des rapports de classe et l’émancipation des travailleurs eux-mêmes, pour résoudre le caractère « utopique » du conseillisme. L’important dans la réflexion de Denis Collin reste la dimension de « l’horizon humain prévisible ». Dans l’état actuel de notre société, il a raison. Et le marxiste que je suis invite, comme lui, à partir du réel tel qu’il est et non pas tel que nous le rêverions. Mais considérer que l’état réel du monde aujourd’hui est indépassable c’est limiter l’ambition collective. C’est ignorer la force dynamique et dialectique de la République sociale, contenue précisément dans sa conflictualité. C’est refuser la guerre, qu’elle soit de mouvements ou de positions, quand on admet que nous sommes en état de guerre sociale.

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