La désormais fameuse « affaire » du Comité des œuvres sociales (COS) de Montreuil, que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer, illustre de façon dramatique les dysfonctionnement de la presse. Elle revêt même en la matière un caractère exemplaire sur lequel je veux prendre le temps de m’arrêter. J’ai été moi même journaliste et dans la « vraie » presse : la presse quotidienne départementale. C’est à l’aune de cette expérience que je prends à nouveau le clavier pour vous faire partager mon analyse.

Donc, au départ n’est pas un audit réalisé par des services dont c’est la responsabilité. Le syndicat CGT des communaux de Montreuil a pris le temps de le démontrer. Il n’y a rien de plus neutre qu’un audit, c’est une grille d’analyse factuelle qui photographie une situation à un instant T. Mais là n’est pas notre point de départ.

Le vrai point de départ est le rapport sur le « coût » du paritarisme, c’est à dire à combien revient le fonctionnement du dialogue social en France. Les instances paritaires sont en effet des lieux officiels où employeurs et représentants élus des salariés peuvent confronter leurs points de vue sur tel ou tel aspect du fonctionnement de l’entreprise ou, pour ce qui concerne le secteur public, des services en question. Ce rapport a été porté par le député Perruchot (élu sous l’étiquette Nouveau Centre). Ce n’est pas un audit mais un rapport à charge qui participe de la vaste entreprise de liquidation des acquis de la classe ouvrière et notamment des instances paritaires vécues comme autant de contre-pouvoirs, alors que l’avis de ces instances n’est que consultatif.

La charge est tellement violente et grossière que la majorité, qui l’a pourtant commandité, n’a pas voulu le rendre public au-delà des grandes lignes. D’autant que ce qui apparaissait de manière limpide ce sont les dysfonctionnements des syndicats patronaux : MEDEF en premier lieu. On se souvient de l’affaire de l’Union des industries des mines et de la métallurgie soupçonnée d’avoir notamment contribué au financement illégal de partis politiques de droite.

Reste qu’il faut, pour la droite à la manœuvre, affaiblir ce mouvement syndical qui a le culot d’appeler à des grèves contre l’austérité. Ce sera donc le Comité d’entreprise de la RATP, par hasard dirigé par la CGT, que l’on livrera en pâture à la presse. L’ambiance est posée, le climat à la suspicion, les syndicats mal vus. L’affaire se présente bien. Nous sommes le 6 décembre 2011.

Du coup, dans ce climat délétère, trois jours plus tard, dater ce moment a de l’importance, Le Parisien publie, en édition nationale, une pleine page titrée « A Montreuil, les vacances de luxe des élus CGT ». L’article est immédiatement repris par les télés et les radios. C’est Le Parisien quand même. A 10h28, le Figaro reprend l’information sur son site. L’article est encore disponible. Mis à part l’introduction, qui trahit la ligne éditoriale de notre grand quotidien de droite, tout le reste n’est qu’une réécriture de l’article du Parisien. Vous pouvez comparer. Ce qui est vrai pour le journal de Dassault est vérifiable pour les autres organes de presse. Sans aller plus loin, l’article du Parisien est pillé, retaillé, coupé au gré des lignes éditoriales. On compte aujourd’hui 59 occurrences de recherche sur google actu. Sans aucune vérification. Et pourtant… Juste une erreur, puisque là, j’ai l’info en personne : la citation prêtée à Bernard Grenouillet par le journaliste du Parisien est démentie par Bernard lui même. Je le connais personnellement et peux donc témoigner qu’il n’a pas répondu ce qui est mis dans sa bouche sur le sujet évoqué qui est quand même :

« L’an dernier, seul un tiers des 2840 employés de la mairie ont profité de ses prestations. « Nous partageons ce constat », assure Bernard Grenouillet, élu FSU au conseil d’administration du COS. »

L’AFP ne publie qu’en fin de journée, après la conférence de presse de l’amère de Montreuil, à laquelle les militants CGT sont interdits d’accès par une agent territorial transformée en physionomiste de boîte de nuit. Son papier prend le temps de fouiller un peu plus. Mais seul Libération reprendra la dépêche en intégralité.

Un journaliste du Figaro en plein travail

Que peut-on déduire de ce descriptif un peu long ? La presse fonctionne de plus en plus mal, ayant mal négocié le virage du numérique. La presse papier ne sait aujourd’hui trop comment se disposer : investigation, analyse, quête du scoop ? Les sites web ne disposent pas de vrai rédaction. Ils sont alimentés par des dépêches ou des articles réécrits. La plupart du temps par des pigistes sous-payés et au statut on ne peut plus précaire. Payés à la ligne, pour eux, le temps est vraiment de l’argent. Moins on passe de temps sur un papier, plus on peut en écrire et enfiler les feuillets, base de calcul de la paye à la fin de la journée.

C’est ainsi qu’une information non ou mal vérifiée mais publiée par un journal qui fait autorité dans un secteur donné, qu’il soit géographique ou un secteur de thème, sera juste repris. Sans aller plus loin.

Aujourd’hui, à part la blogosphère qui se fait écho de leurs positions et le Parisien qui a bien voulu condescendre à assister à leur conférence de presse pour titrer à l’issue sur la « guerre entre la CGT et Voynet », les militants de la CGT des communaux de Montreuil ont bien du mal à avoir accès à la presse. Vous avez dit journalisme ? Faut dire que le AAA est arrivé, une info chasse l’autre. Mais pour l’amère de Montreuil, le mal est fait : l’image de la CGT est écornée.

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Bonus vidéo : Ned’s Atomic Dustbin « Kill Your Television »