Les tristes images d’une Amérique en flammes viennent d’enterrer l’espoir né de l’élection de Barak Obama, premier président des Etats-Unis non blancs. L’annonce que le grand jury de Ferguson (Missouri) refuse de poursuivre l’officier de police incriminé dans la mort du jeune Afro-Américain Michael Brown a mis le feu aux poudres. Et l’émeute, la première depuis celle qui avait suivi une décision similaire concernant le meurtre de Rodney King en 1992, s’étend aux principales villes des Etats-Unis. Plus que jamais se vérifie le propos du pasteur Martin Luther King Jr : « L’émeute est l’expression de ceux qui ne sont pas entendus ».

DearFerguson

Surtout, la décision du jury de Ferguson intervient après qu’un autre policier blanc ait abattu un enfant de 12 ans à Cleveland dans l’Ohio, parce qu’il jouait avec un pistolet à billes. Intervenu dans la soirée, le verdict rendu par le tribunal de Ferguson a été immédiatement suivi par une montée de violences comme les Etats-Unis en sont coutumiers. Pourtant, la majorité des cortèges et des expressions s’identifiant au hashtag #HandsUpDontShoot sont pacifiques, respectant les appels au calme de la famille de Michael Brown. Mais le mal est profond et les frustrations de la population afro-américaine n’attendaient qu’une flammèche pour que l’explosion sociale ait lieu. La décision du grand Jury de Ferguson est vécue comme un déni de justice, survivance de la ségrégation raciale, et met à nu les violences sociales dont sont victimes les Noirs aux Etats-Unis.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : seuls 12% des Afro-Américains font confiance aux forces de police. Et pas par hasard. Selon les chiffres divulgués par le FBI, on dénombre à deux par semaines les Afro-Américains tués par les forces de l’ordre. Si on ajoute à cela les victimes d’agents de sécurité ou des vigiles de différentes nature, un Afro-Américain est tué toutes les 28 heures, selon le site Afropunk. Le site précise que 66 % des victimes sont âgées de moins de 31 ans et que 96 % sont de sexe masculin. A Ferguson, en 2013, 92,7 % des arrestations concernaient des personnes noires. Qu’un policier tire sur un jeune Noir désarmé, et s’en sorte sans être poursuivi, n’a donc rien d’exceptionnel aux Etats-Unis. « Au moins six autres cas ont été recensés depuis juillet dernier, relève Delores Jones-Brown, ancienne procureure aujourd’hui professeure à la City University de New York interrogée par Libération. Les cas se sont multipliés ces dernières années avec l’entraînement des officiers de police à la survie. L’idée est que tout doit être fait pour assurer la survie du policier, plutôt que celle des civils, en cas d’altercation. »

Le gouverneur du Missouri a fait appel à la garde nationale

Mais il ne faut pas omettre que ces relents de ségrégation raciale se doublent aussi, pour la communauté afro-américaine, d’une ségrégation sociale. Ainsi, selon le blog Résistance politique que je me permets de citer, le journaliste du Saint-Louis Post-Dispatch, David Nicklaus analyse : « Si l’attitude de la police fut l’étincelle qui a déclenché l’explosion de Ferguson, la pauvreté et le désespoir en sont les causes essentielles ». Dans le quartier où Brown a été abattu, habité à plus de 70 % par des Noirs, le revenu annuel moyen ne dépasse pas 27 000 dollars (21 500 euros). Et si l’on observe l’évolution des salaires perçus, les chiffres ne sont pas beaucoup plus folichons. Selon les statistiques officielles, les revenus des habitants ont chuté de 30 % depuis l’an 2000. Au même moment s’affiche une insolente richesse dans les quartiers huppés de Saint-Louis habités quant à eux par des Blancs.

Entre 1984 et 2007, l’écart entre les Blancs et les Afro-Américains a été multiplié par quatre, les foyers blancs à moyens revenus étant bien plus riches que les foyers noirs qui sont au plus haut de l’échelle. « Même lorsqu’ils font tout ce qu’il faut – c’est-à-dire étudient, travaillent dur, ont une bonne paie – les Afro-Américains ne peuvent atteindre le niveau de richesse de leurs collègues blancs, et cela se traduit par une grande différence de chances dans la vie », écrit dans un communiqué Thomas Shapiro, coauteur d’une étude publiée en 2010 par l’université de Brandeis (Massachusetts).

#handsupdontshoot manifestation à Harlem

C’est peu de dires que l’espoir suscité par l’élection de Barak Obama a été déçu. L’arrivée à la Maison Blanche d’un métis afro-américain, qui plus est issu de Chicago la grande ville ouvrière et noire du Nord des Etats-Unis, avait laissé croire que le pays était en passe d’en finir avec son passé. Bien qu’il se soit refusé à être « le président des Noirs », Obama pouvait incarner le rêve d’une Amérique multi-culturelle assumant à la fois son héritage et soucieux de le dépasser. Ce Yes we can apparaissait, pour l’essentiel, comme « oui nous pouvons vivre ensemble ». Il n’est en finalement rien. Les inégalités sociales renforcent les inégalités raciales, et vice versa, et les Etats-Unis confirment que le racisme  reste le ciment culturel de ce pays. Mais aussi qu’il est solidement ancré dans les institutions.

Malgré un reflux relatif du racisme manifeste, celui exprimé par les habitants, le « sens de la suprématie blanche » continue d’imprégner de façon invisible l’ensemble des institutions, nourrissant la persistance des inégalités et stratifications ethniques. Cette réalité rappelle que le racisme, aux Etats-Unis, ne se limite pas à une idéologie exprimée ou à des actions visiblement racistes mais imprègne encore et toujours le fonctionnement « aveugle » des institutions, fonctionnement qui reproduit silencieusement les inégalités ethniques.

#handsupdontshoot die in à Saint-Louis

Faut-il se rappeler que le racisme, aux Etats-Unis, a eu longtemps pour but de créer du commun entre des populations immigrantes qui ne partageaient rien que d’être blanches et chrétiennes ?

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En savoir plus : écouter Le Son du peuple 2e épisode, dimanche 30 novembre.

Bonus militant :

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Bonus vidéo : Kanye West « Jesus Walks »