Marc Lefèvre se définit comme sioniste de gauche. Il a été parmi les fondateurs, et porte-parole pendant plusieurs années de « La Paix maintenant », organisation de soutien en France du mouvement Shalom Arshav en Israël.

Marc Lefèvre

Le Cri du peuple : Mon amie et camarade Mounia Benaïli revient de Palestine avec le sentiment qu’il « n’y aura jamais d’état palestinien ». Qu’en pensez-vous ?

Marc Lefèvre : Je veux lui dire que, si elle devait avoir raison, c’est aussi mon rêve qui s’effondrerait. J’ai fait mes études en Israël, j’ai acquis la citoyenneté israélienne, j’ai remplis mes obligations militaires et j’ai vécu plusieurs années dans un kiboutz. Dès le départ, pour moi comme pour d’autres, l’impératif d’un accord national avec les Palestiniens a été fondamental. Il ne peut pas y avoir un pays démocratique pour les Juifs sans un autre pays à son côté, où les Palestiniens puissent vivre sans être opprimés par une puissance occupante.

Vous parlez d’un « pays pour les juifs » alors que le sionisme évoque un « état juif »…

Ce n’est pas tout à fait correct. On traine une erreur de traduction des textes de Theodore Herzl. Il n’a jamais écrit un livre intitule L’Etat juif. Son livre s’appelait L’Etat des Juifs. C’est une différence plus que significative. Cela repose aussi le principe que le droit des juifs à avoir un pays ne peut pas être satisfait contre les autres peuples.

lapaixmaintenant

Le conflit israélo-palestinien occupe une place importante dans le débat à gauche en France. Comment le bi-national que vous êtes vit-il cela ?

Pourquoi ce conflit occupe-t-il une telle place et pas un autre ? L’indignation serait-elle sélective ? Pourquoi la gauche se mobilise-t-elle pour les Palestiniens et pas pour les Kurdes, les Tutsis, les Sri Lankais ? Je précise que cette question ne doit pas servir à relativiser le phénomène d’oppression dont les Palestiniens sont victimes ni la souffrance qu’ils éprouvent. Mais, à mon sens, il y a plusieurs composantes sous-jacentes à cette focalisation sur le conflit israélo palestinien.

La première est chrétienne. Les chrétiens en général, et même ceux de gauche, ont beaucoup de mal, consciemment ou inconsciemment, à admettre une souveraineté juive sur ce qui est leur « Terre sainte ».

Affrontements entre extrémistes juifs et chrétiens à Jérusalem

N’y a-t-il pas aussi, dans ce cas précis, une résurgence de la justification théologique de l’antijudaïsme dans les textes postérieurs aux Evangiles ?

Il y a de cela aussi. Mais le plus important reste l’arrière-plan idéologique qui les amènent à ne pas accepter un état des juifs, même s’ils ont des difficultés à le reconnaître.

Le deuxième point est que l’Occident vit sur sa culpabilisation collective vis-à-vis de la Shoah. La création intellectuelle, artistique, culturelle est marquée par la tentative hitlérienne d’exterminer le peuple juif, et la passivité des puissances occidentales sur ce sujet. Rendez-vous compte que dans les Mémoires de guerre de Winston Churchill il n’y a pratiquement pas un mot sur l’extermination des juifs. Nous vivons sous cette ombrelle. Pour se soulager de cette culpabilité, ici, on est bien content de trouver des juifs qui font du mal à d’autres.

manifestation pro palestinienne en France

N’y a-t-il pas aussi une forme d’antijudaïsme lié à l’anticapitalisme de la part d’une certaine gauche ?

Cela a existé mais cet aspect a été atténué après la seconde guerre mondiale. Je pense qu’il y a plutôt un lien avec l’idéologie tiers-mondiste qui a cherché dans les expériences extra-européennes matière à rénover le corpus révolutionnaire. Il faut se rappeler l’obstination de l’extrême gauche post soixante-huitarde à vouloir remplacer les Vietnamiens par les Palestiniens comme peuple à l’avant-garde de la lutte anti impérialiste et porteur de l’imagerie révolutionnaire, tout en s’aveuglant sur les différences fondamentales entre les communistes vietnamiens et les nationalistes palestiniens.

Le constat des faits quant à l’oppression subie par les Palestiniens du fait de l’occupation et de la colonisation israélienne n’est pas contestable. Mais les conclusions qu’on en tire, l’exploitation qui en est faite, ne sont pas les mêmes pour tous et dépendent des a priori idéologiques et politiques de chacun.

Fedayin

La gauche israélienne lutte contre cette occupation, non seulement pour rendre justice aux Palestiniens, mais aussi et surtout parce qu’elle pense que mettre un terme à cette occupation est essentiel pour l’intérêt d’Israël, afin que Israël soit un état démocratique a majorité juive.

Pendant ce temps-là, les mêmes faits servent pour une certaine gauche radicale à délégitimer l’existence même d’Israël comme foyer pour les Juifs désireux de vivre une expérience nationale.

Palestiniens et Israéliens contre l'occupation (Photo Cyrl)

Pourtant, des observateurs n’hésitent pas aujourd’hui à parler d’apartheid qui frapperait les Palestiniens.

Depuis que je vis en Israël, je dis à mes camarades que la réalité que vivent les Palestiniens est une réalité d’apartheid. Mais, pour mes amis en France qui partagent les mêmes buts que moi, le vocable apartheid est connote et monopolise par les antisionistes. Ils refusent ce terme parce qu’il est utilisé par des gens qui veulent délégitimer l’existence d’un état pour les Juifs. On ne pourrait dons pas employer les mots de l’adversaire politique. En Israël, la sensibilité à laquelle je me rattache n’a, en revanche, aucun état d’âmes à utiliser ce terme. Il ne faut pas tomber dans le piège qui consisterait, pour ne pas donner prise à nos adversaires, à relativiser la situation que subissent les Palestiniens.

Pour revenir à l’actualité, on a le sentiment que les élections législatives israéliennes qui ont ramené Netanyahou au pouvoir l’ont fragilisé. Confirmez-vous ?

Il n’est pas affaibli sur le processus de paix, mais sur les questions économiques et sociales. Hormis le parti communiste et le parti socialiste de gauche Meretz, très peu de forces politiques font le lien entre ces deux aspects. Israël est un pays en forte croissance économique et démographique. Cette croissance du pays se réalise en accroissant les inégalités et la précarité sociales.

Pancartes hostiles à Netanyahou par des israéliens opposés à la colonisation

La révolte que nous constatons est surtout une révolte des classes moyennes urbanisées et laïques, qui travaillent, subissent les fardeaux fiscaux, envoient leurs enfants servir à l’armée. Ces classes moyennes considèrent qu’en retour leurs besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits. Mais le lien n’est pas fait avec le gouffre d’argent utilise à entretenir et faire croitre l’occupation. On préfère alors designer comme boucs émissaires des petits groupes religieux ultra-orthodoxes qui sont sans doute des bénéficiaires de beaucoup de subventions plus ou moins cachées, mais sans commune mesure avec les aides directes et indirectes reçues par les colons dans les territoires occupes en Cisjordanie.

Qu’en est-il du processus de paix alors ? Bloqué ou pas ?

Il est dans l’impasse mais pas uniquement en raison du gouvernement israélien. Il subit aussi les blocages de la société palestinienne. Les responsables politiques palestiniens n’osent pas aller devant leurs électeurs pour leur dire « on n’aura pas tout, il faudra accepter des compromis douloureux ». Il est vrai qu’ils ont déjà tiré un trait sur la majeure partie de leurs revendications territoriales, mais reste l’épée de Damoclès du droit au retour, qui est instrumentalisé par les deux factions extrémistes : les juifs religieux et les radicaux palestiniens, pour bloquer toute avancée vers des négociations sérieuses et sincères.

Affrontements entre extrémistes juifs et israéliens anti colonisation

Il y a pourtant eu les accords de Genève, qui ont rapprochés les deux peuples de la paix.

J’ai suivi ce processus de très près. Les négociations de Genève constituent le modèle théorique de l’accord qui pourrait être signé. Il est très profondément ancré dans l’inconscient des deux peuples que s’il y a un accord signé un jour, ce sera sur cette base. Mais je pense que les Palestiniens n’y sont pas encore prêts ni une partie des Israéliens.

C’est assez désespérant…

Je suis engagé en faveur d’une paix nationale entre Israéliens et Palestiniens depuis 1967. Il faut comprendre que c’est un conflit qui se déroule en mode mineur. Même pendant la 2e Intifada, il n’y a pas eu plus de mille morts par an. Cela peut donc durer encore très longtemps, surtout au regard et en comparaison des bouleversements subis par les pays voisins.

négociations israélo palestiniennes

Est-ce que les colonies ne sont pas une des clés du conflit ?

Il faudra évidemment évacuer les colonies, c’est d’ailleurs inscrit dans les textes issus des négociations de Genève. Au demeurant, Israël a déjà montré qu’il est capable de le faire. Les accords de Camp David entre l’Egypte et Israël ont été assortis du démantèlement de toutes les colonies du Sinaï. C’est aussi pourquoi la gauche israélienne lutte contre l’occupation rampante que représentent les nouvelles colonies, colonies que les extrémistes rêvent de pérenniser.

Est-ce qu’il reste un dialogue, même ténu, entre gauches israélienne et palestinienne ?

Mais il est permanent ! Nous discutons tout le temps. Nous saisissons chaque opportunité pour sensibiliser, agir, de manière convergente autant que possible. Notre premier combat commun est de lutter contre le scepticisme entretenu par la droite israélienne et par le double langage de beaucoup de dirigeants palestiniens. Par exemple, quelqu’un comme Yasser Abed Rabbo, un des principaux adjoints de Mahmoud Abbas et ancien dirigeant du Front populaire de libération de la Palestine, est convaincus que, pour obtenir une société palestinienne de gauche et laïque, cela passe par un accord de paix et une alliance avec les démocrates israéliens.

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Bonus vidéo : Israel Vibration « The Middle East »