« — Je le connais votre type, me dit-il. Il s’appelle Érostrate.
Il voulait devenir illustre et il n’a rien trouvé de mieux que de brûler le temple d’Éphèse,
une des sept merveilles du monde.

— Et comment s’appelait l’architecte de ce temple ?

— Je ne me rappelle plus, confessa-t-il, je crois même qu’on ne sait pas son nom.

— Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d’Érostrate ?
Vous voyez qu’il n’avait pas fait un si mauvais calcul. »

(Jean-Paul Sartre)

 

Il a donc fallu du temps, étant donné que je ne me sers pas de ce blog pour étaler mes états d’âme, ou presque pas. Le temps d’encaisser, le temps de pleurer, le temps de digérer. Maintenant est le temps de réfléchir, si possible ensemble. Il y a une semaine, nous étions beaucoup à être sous le choc d’une tuerie dans les locaux de Charlie hebdo qui a causé douze morts. Nous étions sonnés, KO debout alors que nous pensions que le plus dur venait d’arriver. Nous ignorions que le lendemain, une policière municipale allait être abattue parce qu’elle était policière ; que le surlendemain, quatre Français seraient tués parce que de confession juive. Depuis, nous nous questionnons : pourquoi ? Comment en sommes-nous arrivés là ?

Image prise en direct devant l'HyperCasher porte de Vincennes

En fait, nous en étions déjà là. Avant les frères Kouachi et Coulibaly, il y a eu le gang de Roubaix en 1996 puis le gang des Barbares puis Mohamed Merah et Mehdi Nemmouche. Ils ont beaucoup en commun : des origines sociales et un parcours de vie qui en font des déclassés ; des rêves de gloire, alimentés par la mythologie capitaliste de la jouissance, qui se fracassent sur la réalité d’un ordre social dont l’inégalité des chances demeure un fondement ; une conversion tardive à l’islam, religion qu’ils méconnaissent ; un culte très sexuel de la violence… C’est un invariant dans toutes les extrême-droites, comme le rappelle Boris Cyrulnik : « Il y a une érotisation de la mort. Les groupes d’extrême droite ont toujours érotisé la mort ». C’est le rêve du combat plutôt que l’étude du Coran.

On en revient à Wilhelm Reich et à La Psychologie de masse du fascisme. Dans cet ouvrage, malheureusement snobé par bon nombre de mes camarades marxistes de stricte obédience, Wilhelm Reich analyse le fascisme qui se développe sur un sombre terreau, tapi dans l’inconscient collectif. Ce dernier est composé de structures sociales et psychologiques comme par exemple la famille autoritaire. Plus largement, ce seront tous les mécanismes de contrainte du désir, de la libido qui vont créer les conditions psychologiques. C’est grâce à eux que les classes moyennes et certains pans de la classe ouvrière vont se tourner vers l’idéologie nauséabonde qu’est le nazisme. Cet appareil de contrainte psychologique va brimer et aliéner la nature réelle de l’être humain. Reich nomme cette configuration particulière d’autoritarisme et de frustration sexuelle : la peste émotionnelle, qui selon lui, va être la caractéristique première du fascisme. Difficile de ne pas faire le parallèle avec l’itinéraire des individus que j’ai cités.

Kouachi Coulibaly infographie Le Parisien

Il faut lire attentivement ce qu’écrit le journaliste Pierre Torrès, ancien otage en Syrie, sur Mehdi Nemmouche et qui peut s’appliquer à tous les autres :

Ce qu’il incarne, c’est une forme particulièrement triviale de nihilisme. Il est, à cet égard, un pur produit occidental, labellisé et manufacturé par tout ce que la France peut faire subir à ses pauvres comme petites humiliations, stigmatisations et injustices.

Ces propos rencontrent la vision plus théorisée de Boris Cyrulnik : « Ce ne sont  pas des fous, ni des monstres. Ce sont des enfants normaux et en détresse, façonnés intentionnellement par une minorité qui veut prendre le pouvoir. Ces enfants sont abandonnés, en difficulté psychosociale et éducative, et il faudrait d’abord les éduquer. Ils le sont par les réseaux sociaux qui sont une arme pour façonner ces jeunes. Internet véhicule une représentation facile de la réalité, une pensée paresseuse à l’origine de toutes les théories totalitaires. Avec une minorité d’hommes formés, payés et armés, manipulés et fabriqués, on peut détruire une civilisation. Cela a été fait. L’inquisition et le nazisme l’ont fait. »

Maman, je passe à la télé

Revenons à Mehdi Nemmouche, tel que le décrit Pierre Torrès : « Ses raisons d’aller en Syrie se rapprochaient probablement plus de celles qui, à un certain degré, mènent des adolescents américains à abattre toute leur classe ou certains de nos contemporains à participer à une émission de télé-réalité, qu’à une quelconque lecture du Coran. » La télé joue un rôle propulsif dans le parcours des uns et des autres. En 2012, je pontai déjà cette réalité : « A ceux qui disent que, sans les médias, Merah serait déjà mort, je réponds : « sans les médias, Merah n’aurait jamais été ». Mohamed Merah est l’enfant barbare – oui, il y a une allusion explicite au « gang des barbares » de sinistre mémoire – de la société du spectacle. »

L’appréciation de Pierre Torrès rejoint celle d’un autre journaliste et ancien otage, qui aurait été placé sous la surveillance de Nemmouche, Didier François : « Dans notre détention, dans ses propos permanents, il y avait une espèce d’obsession antisémite, une obsession à vouloir imiter ou dépasser Merah, son modèle. Ce qu’il y a d’extraordinaire avec le parcours de Nemmouche, vous voyez bien que ce n’est pas un idéologue islamiste ! Il le disait lui-même : il se définissait comme un jeune criminel transformé en nettoyeur ethnique, c’est ce qu’il disait en permanence. »

Daesh l'absence des mots le choc des photos

Sont-ils, les Merah, les Coulibaly, les Kouachi, les Nemmouche, finalement si différents de ceux qui ont mis à mort Clément Méric ? A mon sens non. Comme les boneheads (crânes rasés fascistes improprement appelés « skinheads ») nostalgiques de la SS, ils ont intégré la violence physique comme un élément du discours politique, les militants d’extrême-droite ont un rapport différent du nôtre à la vie. Ils parlent volontiers de « mépris de la mort » pour camoufler que, pour eux, « la chair humaine ne vaut pas cher ». On retrouve, et pour cause, la même rhétorique du côté de ceux que l’on nomme, fort improprement, « djihadistes ». De fait, pour une partie de la jeunesse sans repères, notamment celle issue du lumpen proletariat, l’extrême-droite a toujours constitué une issue après des parcours où rêves de gloire brisés et petite délinquance se mêlent.

Je soumets à votre réflexion que l’idéologie à laquelle disent se rattacher les membres du gang de Roubaix jusqu’à Coulibaly est une des facettes de l’extrême-droite internationale. Nombreux sont ceux qui croient que l’extrême-droite est une construction politique européenne. C’est oublier son existence au Japon, en Inde et, désormais, au Proche-Orient. Je considère que les mouvements incarnés aujourd’hui par Daesh ou Boko Haram, comme par Al-Qaeda, relèvent non pas de l’islam mais bien de l’extrême-droite. Ces mouvements ne sont pas essentialistes dans le sens habituel de ce terme, c’est-à-dire ethnodifférencialistes – mais toute l’extrême-droite ne l’est pas comme le franquisme et le fascisme italien le rappellent. Mais ils sont tout autant organicistes, c’est-à-dire qu’ils envisagent la société comme un corps humain, infecté par des virus qu’il faudrait éradiquer. Il n’y a qu’à voir comment se comportent les adeptes de Daesh avec les Yézides (ce qui laisse entrevoir aussi une dimension ethniciste, peu prise en compte jusqu’alors).

no comment

On pourrait m’objecter Daniel Guérin dans la comparaison, puisque le penseur a travaillé à la mise en lumière des liens entre le fascisme et la grande bourgeoisie possédante. « Le fascisme est, bien sûr, une réaction défensive de la bourgeoisie, mais une défense contre la désintégration de son propre système beaucoup plus que contre toute offensive prolétarienne », écrit ainsi Daniel Guérin. A cette objection, je répondrai simplement : lisez donc un article sérieux sur le financement d’Al-Qaeda et de Daesh. Sauf que la situation du capitalisme a changé, qui mène depuis trente ans sa propre révolution interne. Il faut donc modifier les termes de Guérin ainsi : « Le fascisme est, désormais, une réaction offensive de la bourgeoisie, une offensive pour accompagner la mutation à marche forcée de son propre système beaucoup plus que contre toute offensive prolétarienne ».

C’est à ce niveau que se situent les attaques menées par les deux extrême-droites, celle bien européenne incarnée par le FN, le Vlams Belang, l’Alliance nationale italienne… et celle de Daesh, Boko Haram et Al-Qaeda. Les deux se connaissent d’ailleurs puisque leurs éléments les plus radicaux ont été formés dans les mêmes camps dans les années 1990. Elles partagent également la même vision du monde : chacun chez soi. On comprend mieux du coup pourquoi les élus FN n’ont participé à aucune cérémonie, à aucun hommage aux victimes des trois fusillades de la semaine passée.

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Bonus vidéo : A Place To Bury Strangers « We’ve Come So Far »