Par le fils à son papa, Arthur Fontel

Je déteste l’approche de l’hiver, pour tant de raisons que les énumérer serait d’un ennui abyssal. Je me contenterai de dire que je suis « hélio-dépendant », alors Paris fin novembre… Pourtant, au cœur de ce qui est chaque année ma période la plus sombre, il est des soirs où l’expression « joie de vivre » est à prendre au pied de la lettre. La journée de samedi en a fait partie. En début d’après-midi, j’ai retrouvé un vieil ami expatrié à Metz, un ami de la bande des bordelais, un ami de cette époque dorée où la vie s’ouvre à nous, pleine de mille promesses. L’occasion était trop belle, voir pour la première fois en concert Skunk Anansie, ce groupe découvert petit à petit, à l’adolescence, avec des chansons comme I Can Dream, Selling Jesus, Hedonism ou encore Secretly. Pour ma part, j’avais découvert la chanteuse, Skin, en première partie de Placebo il y a 9 ans, et déjà à l’époque j’avais été sidéré par l’époustouflante prestation scénique capable de conquérir un public venu pour d’autres musiciens.

Alors c’est la fleur au fusil que mon compère et moi-même sommes partis à la Villette, au Zénith, cette salle que je fuis comme la peste tant la piètre qualité du son est une injustice faite aux musiciens qui s’y produisent. Ce soir pourtant, rien ne nous découragera. Pas l’absence de vestiaire qui nous contraint à garder avec nous un sac à dos plein à craquer de nos manteaux, pas le son abominable d’une basse trop saturée qui éclipse les arpèges de guitare sur God Loves Only You, pas même un public de trentenaires bien trop sages, bien trop soigneux et soignés, bien trop « photo de famille » : les grands derrières, les petits devant.

Tout cela, le quatuor britannique nous le fait oublier. Leur énergie ne frise pas la démesure, elle le franchit, l’outrepasse allègrement.Skin, dans la plus pure tradition glam, tenue moulante aux allures baroques, enchaîne les slams, marche littéralement sur le public, impose sa loi. Les autres musiciens donnent toujours un peu plus, occupant la scène comme s’ils posaient pour un tableau d’Edward Hopper, comme s’ils tournaient pour Kubrick, portent en eux une esthétique de l’éphémère.

L’auteur de ces lignes montre les bracelets de festivals
accrochés à son poignet droit dans la vidéo ci-dessus.
Sauras-tu le retrouver ?

De mon côté, et avec quelques autres, je bascule dans un autre monde. Le show m’hypnotise, mes années de cigarette s’effacent alors que le bougeomètre passe en zone critique, sans que jamais je ne m’essouffle. Charlie Big Potatoe et son violent riff, presque malsain, me laissera même des courbatures à la nuque dont je me plains encore. Skin joue toujours plus avec le public, multipliant entre les chansons les interventions provocatrices, et quand elle annonce que les chansons de Skunk Anansie sont « a little bit political », tout le monde s’attend à entendre « Yes, it’s fucking political ». Ravi de surprendre le public, Cass, le bassiste au chapeau à plume interprète les premières notes de Twisted (Everyday Hurts). Les mots me manquent pour décrire ce moment, je sais simplement qu’ils sont gravés à tout jamais dans ma mémoire.

Par dessus tout, Skin se comporte comme si c’était une simple soirée entre amis. Quand elle remercie le public d’avoir payé pour venir les voir, alors que les salauds qui nous dirigent passent leur temps à nous faire les poches, elle n’hésite pas à ajouter qu’elle n’aurait pas pu nous en vouloir d’économiser notre argent pour des choses plus urgemment vitales. Skunk Anansie est un groupe dont les textes ont toujours été politiques, depuis Intellectualise My Blackness jusqu’à This Is Not A Game. C’est un groupe qui a des valeurs humanistes dans lesquelles je me reconnais, et qui propose une performance scénique cohérente avec ces valeurs. Dès lors, il ne faut pas s’étonner que Skin ne craigne pas de venir chanter l’intégralité de Little Baby Swastikkka (notez les trois K) au beau milieu de la foule, déclenchant d’un signe les pogos de chaque refrain. J’ai beau chercher comment décrire ce que je pense de ce genre d’initiatives, je peux simplement témoigner de l’immense respect d’artistes pour un public qu’ils aiment, je crois, d’une sincérité profonde et authentique. Alors pourvu qu’ils reviennent vite, car sans hésiter moi-même je reviendrai.

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Bonus vidéo : Skunk Anansie « Twisted (everyday hurts) » @ Paris Zénith