Par Benoît

Mardi 2 octobre soir, Ian Brossat et Rachida Dati débattent, au café La Piscine, place Hébert dans le 18e arrondissement de Paris. Au cœur de ce face à face : les conséquences du TSCG pour le peuple.

L’ami Nathanaël m’ayant intimé l’ordre d’en rendre compte, je vais y jouer les reporters. Compte tenu de la notoriété de l’ex Ministre de la Justice, j’ai prévu d’y être un bon quart d’heure avant, histoire de trouver une place. Tout fier de moi, j’arrive donc à 19h15 pour réaliser que j’ai en fait loupé le premier quart d’heure… Ce sera donc un compte-rendu tronqué auquel vous aurez droit. Mais vu comme je m’étale, finalement tant mieux pour vous.

Reconnaissons, avant toute chose, qu’il faut un certain courage pour accepter de débattre devant un public majoritairement de gauche[1], avec un contradicteur qui joue à domicile.

Pour la droite donc, Rachida Dati, ex Garde des Sceaux, actuelle députée européenne et maire du 7e arrondissement de Paris (et avocat aussi, pour le plus grand bonheur de cette profession qui n’en demandait pas tant). Pour le Front de Gauche, Ian Brossat, conseiller (PCF) de Paris et du 18e, président du groupe Communiste et élus du Parti de Gauche au Conseil de Paris[2].

Je vais essayer de reprendre tous les thèmes qui ont été abordés en y mettant un peu d’ordre. Je vous préviens, ça va être un peu long d’autant que j’en profiterai pour y aller de mes petits  commentaires, plus ou moins pertinents.

 

Lorsque j’arrive, Ian Brossat explique que la ratification de ce traité constituerait un abandon de souveraineté populaire. Ce à quoi Rachida Dati réplique que le contrôle qu’exercerait la Commission européenne si le traité était ratifié ne serait pas politique mais uniquement budgétaire. Dois-je vraiment expliquer pourquoi – sans contrôle du budget – il est impossible de décider de la politique que l’on entend mener ? Cela me rappelle ces gens qui vous expliquent que les syndicats ne doivent pas se mêler de politique. Comme si les droits des travailleurs étaient hors du champ politique. Bref, ça s’annonce laborieux pour l’ex porte flingue de Sarkozy.

Un camarade ayant relevé qu’en soustrayant le contrôle de la monnaie et des budgets aux Etats, c’est la démocratie qui est battue en brèche, Dati rame un peu plus encore sur ce thème. Et de remonter jusqu’à la CECA[3] pour nous expliquer que la construction européenne a permis d’éviter une nouvelle guerre… Certes, c’est assez brillant (je parle de l’idée de Schumann, pas de l’explication de Dati), mais ne justifie pas que l’on ferme les yeux sur toutes les dérives ultralibérales des 60 dernières années. Madame Dati reconnaît tout de même que l’élargissement européen s’est fait « trop rapidement », « sans que les institutions suivent ». Mais pour elle, le fait que le traité de Lisbonne ait renforcé le pouvoir du Parlement suffirait à préserver la démocratie. Sauf que pour nous, la Ve République accorde déjà peu de place à la démocratie. Nous estimons en effet qu’il ne suffit pas d’organiser des élections une fois de temps en temps pour que le Peuple gouverne. Alors comment nous contenterions nous de ce Parlement Européen pour nous représenter. Madame Dati reconnaît d’ailleurs qu’il n’est pas assez consulté. Mais elle explique aussi que « le mode de désignation de la Commission est la traduction d’une élection politique ». En gros, la Commission, qui compte un commissaire par Etat membre, ressemblerait presque un peu à une institution élue. Là il vous est permis de LOLer bruyamment.

La position d’Ian Brossat sur cette question pourrait se résumer à cette phrase : « La construction européenne s’est systématiquement faite sans les peuples. Et c’est peut-être pour cela qu’elle s’est faite contre les peuples. » Il rappelle bien entendu le scandale que fut la ratification du traité de Lisbonne après le NON au référendum de 2005 ; et rétorque à Dati que c’est justement parce que la construction européenne dure depuis des décennies qu’il est essentiel d’en dresser le bilan. Nous devrons bien alors reconnaître que, sur le plan économique, l’histoire de l’Europe est aussi celle des politiques libérales qui ont systématiquement été impulsées par la Commission. Enfin, Ian rappelle que tous les présidents de la République ont été élus sur l’engagement de réorienter l’Europe, mais que cette promesse faisait systématiquement long feu. Avec Hollande, faut avouer qu’on a eu la version courte de cette mascarade.

Une question simple a ensuite été posée à nos deux élus : « une politique d’austérité a-t-elle déjà permis de redresser l’économie ? » Au moins, là, les deux s’accordent à répondre non. Dati, cependant, affirme que le TSCG comporte des dispositions permettant de réaliser des « investissements productifs ». Nous n’aurons pas d’explications sur ce point et c’est bien dommage car je pense que c’était tout simplement… du pipeau (mais si j’ai loupé quelque chose, je suis preneur d’infos). Ian précise quant à lui que l’austérité ne fait qu’accroitre la crise. Il prend l’exemple de la Grèce qui subit actuellement un … 9e plan d’austérité !!! Il soutient également que cette crise n’est pas, avant tout, une crise de la dette, mais une crise des recettes fiscales. Il rappelle à ce sujet que l’Espagne et l’Irlande respectaient les critères de Maastricht avant d’être dans le collimateur des banques et de la Commission. Pour Ian Brossat, la baisse des rentrées fiscales, et notamment les cadeaux fiscaux faits aux plus riches (particuliers et entreprises), ont très largement creusé la dette.

Ian Brossat insiste également sur le fait que l’obsession de la réduction de la dette et de la limitation des déficits a pour conséquence inévitable la chute de l’investissement public. Or, selon lui, seule une commande publique forte permet de relancer l’économie. Et cette commande publique nécessite une hausse des rentrées fiscales. Il estime donc nécessaire de taxer les entreprises et les plus riches. Dati estime quant à elle, en bonne libérale, qu’augmenter les impôts n’est pas la solution.

Ian Brossat parle à plusieurs reprises de la « bonne dette » et de la « mauvaise dette ». On a bien compris que la bonne c’est celle qui permet à l’Etat d’investir dans les services publics, la recherche… Ian prend l’exemple classique de la construction du métro qui nécessita un emprunt considérable dont le remboursement s’échelonna sur plusieurs décennies. Ces investissements à long terme seront rendus impossibles par l’interdiction des déficits publics prévue par le TSCG.

Quant à la « mauvaise dette », elle correspond à l’emprunt qui sert à rembourser les intérêts de la dette. Je pense cependant que cette dichotomie n’est pas satisfaisante. A mon sens il y a ce que l’on doit aux banques, c’est à dire les sommes empruntées ; il y a les taux d’intérêts illégitimes, et puis tout ce que les banques nous doivent (recapitalisation, exil fiscal…). C’est cela que nous devrons déterminer si nous réalisons un audit citoyen de la dette. Reste à préciser ce que nous entendons vraiment par « dette indigne ». Il faudra aussi envisager la question du défaut de paiement.

Rachida Dati et Ian Brossat lors d’un précédent débat

Ian Brossat évoque également la nécessité de modifier les statuts de la BCE afin que celle-ci prête directement aux Etats à des taux réduits plutôt que de prêter aux banques qui prêteront elles-mêmes aux Etats à des taux parfois prohibitifs. Dati, quant à elle, évoque le fait que la BCE rachète actuellement de la dette de certains Etats pour diminuer la pression qui pèse sur eux mais insiste sur le fait qu’elle doit le faire avec modération car sinon, elle « ferait marcher la planche à billets », ce qui serait nocif, selon elle.

Vers la fin du débat, un jeune militant du PRG[4] s’étant mis en tête de défendre l’honneur bafoué du Gouvernement, assène un certain nombre de contre-vérités qu’il me faut relever, d’autant plus que les deux premières ont été immédiatement reprises par une Dati trop heureuse de se voir offrir des arguments prémâchés. Il serait, pour ce garçon, nécessaire de « rembourser la dette afin d’être moins dépendant de la finance » et donc de regagner en souveraineté. Le raisonnement est bien naïf puisqu’on ne pourra jamais rembourser cette dette qui continuera au contraire à s’alourdir si l’on ne pratique pas une politique de relance. De plus, l’interdiction des déficits excessifs, en nous empêchant d’emprunter pour investir, condamnera immanquablement les États à privatiser largement le service public ou à recourir aux partenariats publics privés. Ce dispositif si ingénieux qui permet aux multinationales du BTP de se substituer à l’État tout en le rackettant allègrement pendant des décennies.

Notre camarade (je plaisante, hein !) affirme également que le Parlement est tout à fait légitime à ratifier le TSCG puisqu’il est élu par le Peuple et dispose de ce pouvoir. Ce à quoi Ian Brossat répond que si le Parlement a effectivement le droit de ratifier ce traité, il commettrait une erreur en refusant de consulter le peuple sur une question aussi importante.

Jamais avare d’âneries, notre jeune du PRG (je ne me lasse pas d’accoler ces mots) affirme que ce seraient le particuliers et les entreprises les plus profitables qui verraient leurs impôts augmenter, si bien que nous autres gens de gauche, devrions nous réjouir de cette « justice fiscale ». Mais nous ne nous en rejouirons pas puisque tous les salariés verront leurs impôts augmenter (Mosco l’a encore rappelé jeudi matin sur Inter), puisque l’augmentation de certaines taxes touche nécessairement plus durement les plus pauvres, puisque les plus riches sont toujours les premiers de la classe en matière d’ « optimisation » et d’évasion fiscale…

Pour conclure, retenons que Madame Dati ne croit pas à la reprise de l’économie « par la rigueur » ou « par des hausses d’impôts », mais qu’elle est favorable à ce traité. Pour elle, ce qu’il faut c’est de « l’investissement productif » (construire des prisons c’est productif ? Non parce que c’est ce que vous proposiez il y a peu…). Analysons : on respecte un objectif de déficit quasi nul tout en remboursant la dette en vingt ans, mais en même temps on investit sans augmenter les rentrées fiscales et sans « faire marcher la planche à billets » (dommage qu’on n’ait pas abordé ce point, d’ailleurs, parce que je pense qu’on aurait bien besoin d’inflation ces jours-ci). Que reste-t-il donc comme solution à Madame Dati pour réaliser ces fameux investissements ? La question n’a pas été posée mais, en exclu, je vous donne les deux réponses possibles :

A. « Ouais, ok, c’est vrai, je dis n’importe quoi. »

B. Créer de jolis crédits d’impôts pour inciter les entreprises à investir… LA recette miracle des libéraux et qui a ce double avantage de réduire les rentrées fiscales tout en n’offrant aucune garantie de résultat puisque ces « niches fiscales » sont toujours très largement détournées de leur objectif, réel ou purement fictif. Ce dogme de la baisse des impôts pour stimuler l’investissement, puisqu’au fond c’est de cela qu’il s’agit, a largement fait la preuve de son ineptie au cours des 30 dernières années.

Ce débat aura donc, à tout le moins, permis de rappeler que les gens sérieux ne sont pas à l’UMP ou au PS mais bien au Front de Gauche.

Je m’arrête là en tirant mon chapeau au lecteur (je doute qu’il yen ait plusieurs) qui s’est fadé ce papier jusqu’au bout. Fallait du souffle.

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[1] ou alors les UMPistes se sont faits tout petits durant une heure, ce qui est loin d’être désagréable.

[2] Amis parisiens, profitez de l’occasion pour regarder ce qu’y font vos élus. Ian Brossat et le front de Gauche n’y chôment pas visiblement : http://www.pcf-pg-paris.org/spip.php?mot2

[3] La Communauté européenne du charbon et de l’acier constitue la première organisation européenne à laquelle sont parties la France, la RFA, l’Italie et les pays du Benelux. Elle entre en vigueur en 1952.

[4] paye ton oxymore !

 

 

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Bonus vidéo : Primal Scream « Some Velvet Morning (Feat. Kate Moss) (Two Lone Swordsmen Alternative Mix)