« Les gens », « les gens », « les gens »… Ils sont « enfumés », « victimes d’un lavage de cerveau médiatique »… Pour certains d’entre mes contradicteurs, ils seraient purement et simplement « cons » et « abrutis ». Les moins pires concèdent que le chômage, la crise, le 15 du mois – qui commence de plus en plus entre le 6 et le 10 – seraient à l’origine de cet abrutissement. Cette vision exonère « les gens » de leur responsabilité. Nous sommes en quelque sorte dans « les pauvres ne savent pas ce qu’ils font ». Je trouve cela méprisant et bien trop facile.

Le mépris

Pour vous faire comprendre ce que je vais dire, je m’en vais vous raconter une anecdote. En 1990, militant des Jeunesses communistes dans le Tarn, nous mobilisons contre la première guerre du Golfe, lancée suite à l’invasion du Koweït par les soldats de Saddam Hussein. Les journaux dégoulinent d’éditos et d’articles sur le thème « luttons contre la barbarie », « rétablissons la démocratie et la paix » et patati et patata. Et me voilà, avec mes camarades, à distribuer nos tracts anti-guerre devant le lycée Rascol. Un élève de terminale s’arrête, commence à discuter et me lâche, tout à trac : « On s’en fout de la démocratie, on ne va pas laisser le pétrole du Koweït sous la domination des Arabes ».

Il me dit donc, avec franchise et cynisme, ce que nous pressentions tous mais n’osions dire. Pas enfumé du tout le gamin. Au contraire, il avait lu entre les lignes pour se forger sa propre conviction. J’ai plein d’exemples de la même nature qui démontrent à l’envie que les fameux « gens » sont beaucoup plus intelligents que nous le laissons entendre et qu’ils sont en capacité de se faire leur propre jugement sur les événements en cours. D’ailleurs, ils n’accordent guère de confiance à la presse. Le problème, au fond, c’est qu’ils ne pensent pas comme nous… Et là, ça devient emmerdant puisque nous, le Front de gauche, espérons les convaincre du bien-fondé de nos positions.

Les lecteurs font leur choix en conscience

Oui, je viens d’écrire entre les lignes que je ne fais pas miennes les thèses de Serge Halimi et autres penseurs sur le thème « les médias manipulent l’opinion ». Pour avoir travaillé dans la presse quotidienne régionale comme journaliste, je me souviens d’empoignades terribles avec mon rédacteur en chef qui me serinait sur le thème « nos lecteurs veulent du foot et des faits divers, pas tes articles sur les grèves et les manifestations ». Oui, ce que demandent les lecteurs, ce sont les chiens écrasés. Ce que demandent les téléspectateurs, c’est bien Les Chtis à Hollywood ou autres émissions de merde. C’est LEUR choix. Et, pour être un poil le moral dans les chaussettes en ce moment, je peux le dire sans souci : j’aime bien, moi aussi, me laver la tête devant une téléréalité.

Comme toujours, il faut partir de la réalité telle qu’elle est et pas telle que nous la voulons. La réalité telle qu’elle est, c’est que vos « gens » font le choix conscient de ce qu’ils regardent et lisent. Et la lecture des audimats peut nous terrifier : à l’heure du choix, nos amis, nos voisins, nos collègues préfèrent le grand spectacle aux émissions qui font réfléchir.

Salle de rédaction de Médiapart

A ce stade, peut être que d’aucuns d’entre vous vont oser « mais tu n’es donc pas d’accord avec la bataille idéologique » et l’éducation populaire. Mais si ! Bien sûr. Ce sont d’ailleurs ces fameux « gens » qui sont les arbitres de la dite bataille idéologique. Ce sont eux qui permettent que ce soit la droite et les libéraux qui gagnent la bataille ces dernières années. Et pas parce que les « gens » seraient naïfs ou abêtis. Non. Tout simplement parce que nous, la gauche radicale, la gauche de combat, avons déserté ce terrain depuis des lustres. Et le résultat est là : dans son ensemble, la société a glissé à droite. Et ce glissement concerne l’ensemble des forces politiques. Lisons le programme du NPA aujourd’hui et les 110 propositions de l’Union de la gauche en 1981… La confrontation des deux prête à rire.

Cela dit et explicité, que faire ? Je fais partie de ceux qui donnent la priorité à la bataille des mots et, par là, à la revitalisation de la bataille idéologique et culturelle. Dans une interview que j’ai réalisée pour le trimestriel Regars, Emmanuel Maurel explicite bien ce que je pense :

Bataille des mots

« Nous nous sommes laissés déposséder de nos mots d’un côté, notamment par l’extrême-droite. De l’autre, nous sommes allés piocher dans le champ lexical de l’adversaire. Quand la direction du PS parle de « charges sociales » ou de « compétitivité« , elle prend les mots du camp d’en face. Il en découle des choix et des conséquences : elle se situe dans un espace de guerre économique et envisage la baisse des salaires comme une arme. Si nous reprenons notre propre vocabulaire, nous parlons de cotisations sociales donc de salaire socialisé, d’émancipation et d’espace de coopération. C’est pourquoi il est vital de reprendre la bataille des mots pour réimposer les nôtres. Nous devons être à nouveau capables de dire que la retraite à 60 ans c’est décent. Nous voulons une société décente, c’est ce combat que nous devons reprendre à notre compte. Il faut se battre pour remettre cette grille de lecture à l’ordre du jour. »

Je crois, et j’insiste sur le mot « croire », qu’en reprenant cette bataille, en réimposant notre vocabulaire, en l’imposant dans le débat démocratique, nous pourrons reprendre pied dans le peuple. Au demeurant, pendant la campagne présidentielle, nous sommes parvenus collectivement, à imposer nos thèmes comme centraux dans le débat. Nous avons réussi à attirer l’intérêt des « gens ».

Le PG a fait de la bataille idéologique sa priorité (Photo DR)

Aujourd’hui, les mêmes se détournent de nous et nous considèrent comme déconnectés de leurs préoccupations. Nous ne parlons plus de « République », de « vivre ensemble », de « contrat social » mais de « traîtres du PS », de « vendus au grand capital » et autres joyeusetés. Et, après, on s’étonne que « les gens » préfèrent regarder Les Chtis à Hollywood que C à vous avec Jean-Luc Mélenchon.

Des fois, je comprends « les gens ».

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Bonus vidéo : Depeche Mode « Enjoy The Silence (Waldorff Experimental) »