Décidément, la confusion politique est à son comble à gauche. Je l’ai déjà évoquée, au travers de la note consacrée à Sapir et à son invitation à des alliances avec le Front national. Le week-end des 29 et 30 août a été l’occasion, pour une partie de la gauche radicale, de s’enfoncer dans le marais souverainiste. Certes, l’Union européenne est, dans sa construction politique actuelle – c’est-à-dire dans un rapport de forces politique donné – une machine politique à broyer les peuples. Le nier serait se voiler les yeux. Mais est-ce que le retour au cadre national et à la souveraineté nationale n’est pas une illusion mortifère de plus ? L’exemple grec aurait tendance à faire répondre par l’affirmative.

L'Europe des gauches reste à construire

Le gouvernement dirigé par Alexis Tsipras avec une majorité, certes relative, de députés issus de Syriza a montré que le cadre national n’est pas le lieu adéquat de la riposte à l’austérité imposée par la troïka composée de la Commission et de la Banque centrale européennes ainsi que du Fonds monétaire international. Ce n’est pas faute pour la gauche radicale au pouvoir d’avoir mené le débat devant les Grecs qu’elle a tenté, dans une démarche exemplaire de démocratie, d’associer aux décisions. Le référendum organisé début juillet par Alexis Tsipras et sa coalition a permis de mener un débat politique sur la question de l’acceptation des mesures imposées par la troïka. On connaît le résultat : le « non » l’a emporté mais, comme les Grecs ne souhaitaient pas la sortie de la zone euro, le couperet final est tombé. Aujourd’hui, Alexis Tsipras se soumet au verdict populaire en convoquant de nouvelles élections.

Cet échec n’est pas celui d’un Tsipras soudain devenu « traître à la cause » mais bien l’échec de la voie nationale, dans la riposte aux politiques européennes d’austérité. C’est bien ce que Yanis Varoufakis, ex ministre grec des Finances, a analysé :

Notre Printemps d’Athènes a été  écrasé, comme le fut celui de Prague. Bien sûr pas par des tanks, mais par des banques. Comme  Berthold Brecht l’a dit une fois « Pourquoi envoyer des assassins quand nous pouvons recourir à des  huissiers? » Pourquoi faire un coup d’état quand vous pouvez envoyer le président de l’Eurogroupe dire, au nouveau ministre des finances d’un gouvernement fraîchement élu, trois jours après son entrée en fonction, qu’il a le choix entre le programme d’austérité antérieur qui a plongé son pays dans une énorme dépression, ou la fermeture de ses banques nationales ?

Tsipras et Iglesias

Il y a dans ce parallèle entre le printemps d’Athènes et le printemps de Prague, un triste constat : les peuples Grec et Tchécoslovaque ont été abandonnés à leur sort respectif. Chacun peut dire qu’il a initié, animé ou participé à une initiative de soutien au peuple grec en juillet, la réalité est cruelle : ces mobilisations n’ont eu aucun effet concret sur la ligne de la troïka. Et, lâché par tout un chacun à l’exception notable du gouvernement régional écossais, le gouvernement grec a dû concéder une redoutable défaite. La gauche radicale européenne en est, en partie, la première responsable. La gauche française n’échappe pas à ce constat. Les belles déclarations n’y changent rien, c’est l’approche politique qui est en cause.

Le repli actuel sur la souveraineté nationale est un leurre tragique et criminel. Laisser à croire qu’un mouvement politique puisse permettre de changer la donne dans le cadre de l’état nation est un mensonge. La Grèce l’illustre dramatiquement. D’aucun me diront qu’il fallait aller jusqu’au bout et sortir de l’euro voire de l’Europe. Je refuse de cultiver ce qui n’est qu’un miroir aux alouettes. Ce virage est d’autant plus grave qu’il est déconnecté de la réalité politique. En premier lieu, comme le souligne Antonio Negri, « l’erreur essentielle des gauches nationales a été de ne pas comprendre que la mondialisation était un phénomène irréversible ». Ensuite, le rapport des Français à l’Europe, pour ambigu qu’il soit, témoigne d’une adhésion à l’Union. Certes, 60 % des sondés sont pour une remise en cause des accords de Schengen mais 62 % estiment aussi que l’appartenance de la France à l’Union est une bonne chose. Mais, plus grave, le tournant souverainiste opéré par d’aucuns méconnaît totalement les évolutions du rapport des forces politiques en Europe. La gauche qui progresse est la gauche anti-austéritaire : en Grèce avec Syriza, quoi qu’on en pense ; en Espagne avec Podemos et, en Grande-Bretagne, où le pro-européen Corbyn est en position de devenir le prochain leader du Labour party sur une ligne résolument opposée à l’austérité. Certes, quand on a le nez vissé sur l’Elysée, c’est dur à voir.

Manifestation européenne des syndicats

Mais il est profondément troublant que ce soient justement des gens proches de, ou passés par, la formation trotskiste qui défendent aujourd’hui le retour à la souveraineté nationale. Ce projet c’est l’illusion du « socialisme dans un seul pays », défendu par Staline, théorisé par Boukharine et combattu par Trotsky et tous ses proches.

Dès le début de la révolution, nous avons affirmé que le sort du prolétariat russe dépend complètement de la marche de la révolution prolétarienne en Occident… Nous entrons ainsi dans la phase de la révolution permanente… » (Piatakov)
« Le prolétariat russe ne pourra accomplir victorieusement, par ses seules forces, la révolution socialiste. Mais il peut… faciliter les choses pour l’entrée dans les luttes décisives de son allié principal, le plus sûr : le prolétariat socialiste européen et américain » (Lénine)

Remplaçons le mot « russe » par « grec » pour mettre à l’épreuve la vision développée par les deux praticiens du marxisme que sont Piatakov et Lénine.

Pour en revenir au temps d’aujourd’hui, je partage en grande partie les propos de Roger Martelli quand il évoque le piège du repli national : « Il n’est pas vrai que le cadre national de la lutte – par ailleurs décisif – est plus favorable que le cadre supranational. Les batailles que nous avons perdues l’ont été chez nous. L’esprit libéral a gagné les consciences en France. La difficulté à se sortir de l’étau du libéralisme et du social-libéralisme est la nôtre. » C’est bien dans le cadre national que la gauche radicale a encaissé défaite politique après défaite électorale, malgré la victoire en trompe-l’œil du « non » au Traité constitutionnel européen en 2005. C’est aussi par son incapacité à agir à l’échelle adéquate – celle de l’Europe plutôt que de l’hexagone – que la gauche française a fini par être battue sur son « non ». Tout comme la gauche irlandaise soit dit en passant.

pour une Europe des peuples

Il eût fallu, dès ce « non » victorieux, agir à l’échelle de l’Europe, regrouper les gauches anti-austéritaires sur des mots d’ordre d’action commun, avec un programme partagé et des temps d’action transnationaux coïncidant. Pourquoi ne pas avoir mené la même campagne politique, sous un nom partagé, que l’on pourrait imaginer sur le modèle « comment dit-on « services publics » en polonais ? « Gauche européenne » », « comment dit-on « droit du travail » en hongrois ? « Gauche européenne » », « comment dit-on « protection sociale » en espagnol ? « Gauche européenne » », « comment dit-on « pacifisme » en anglais ? « Gauche européenne » »… Déclinée dans tous les pays, au même moment, une campagne similaire pourrait avoir beaucoup d’impact car elle traduirait concrètement une communauté de destin et d’ambitions pour la classe ouvrière européenne.

C’est ce que propose Yanis Varoufakis quand il ambitionne de « dépasser l’Europe monétaire, régie par des banquiers et des administrateurs nommés, par une démocratisation des institutions » ? Tant mieux. Je pense qu’unifier la réponse politique à l’échelle européenne constitue la bonne méthode pour enfin organiser la contre-offensive progressiste face à l’Europe libérale. Notre salut ne réside pas dans un repli sur une souveraineté nationale à l’historicité discutable. Il est plutôt à construire dans l’internationalisation politique. C’est extrêmement triste d’avoir à le rappeler à ces camarades qui connaissent pourtant aussi bien leurs classiques politiques. A moins qu’ils ne l’aient pas oublié et, dans ce cas-là, c’est beaucoup plus grave.

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Bonus vidéo : Motorhead « Till The End »