Par Laetitia Suchecki

A en croire certains membres de l’actuel gouvernement dit « de gauche », la lutte des classes n’existe plus. Du moins dans les PME-PMI où tout irait désormais pour le mieux dans le meilleurs des mondes car, c’est officiel, les travailleurs et les patrons y sont désormais en « osmose »… De tels propos ne peuvent qu’écœurer jusqu’à la nausée et révolter la fille, petite-fille et arrière-petite-fille d’ouvriers militants syndicaux que je suis….

Et puis il y a des textes dont la lecture fait du bien, car ils mettent non seulement des mots sur cette indignation, mais également avant tout des visages et des parcours… L’article « Fleur Pellerin, la lutte des classes existe : je l’ai rencontrée » de mon camarade et ami Nathanaël Uhl en fait partie. Il m’a donné envie – pour cette première contribution au blog Le Cri du peuple – de parler de la lutte des classes que je connais le mieux, celle qui se déroule à Saint-Quentin (en Picardie) dont les visages sont aujourd’hui ceux du syndicat CGT (dont on attaque les locaux) face à Xavier Bertrand, et au gouvernement dit « de gauche ».

 

Petit détour donc à la Bourse du travail de Saint-Quentin, ville natale de Gracchus Babeuf, aujourd’hui dirigée par Xavier Bertrand, ministre UMP du Travail jusqu’en mai dernier. Berceau du syndicalisme dans le département de l’Aisne depuis le 1er mai 1901,  la Bourse du travail domiciliée place Gracchus-Babeuf symbolise la lutte des classes depuis plus de 111 ans. C’est peu de dire que j’y ai traîné mes guêtres pendant un paquet d’années : mes parents y ont milité et travaillé tous deux, et j’y ai appris à marcher….

Mais depuis le 26 octobre 2012, le syndicat CGT (Union départementale de l’Aisne et Union locale de St-Quentin) en a été délogé par Xavier Bertrand, avec le silence complice du gouvernement dit « de gauche », après une bataille judiciaire de presque 2 ans. Pour mieux saisir l’enjeu de ce qui s’y passe, un retour en arrière succinct s’impose. En 2011, Xavier Bertrand, ministre du Travail en exercice, décide de s’attaquer aux outils de l’organisation collective des travailleurs saint-quentinois, en mettant un terme à la convention d’occupation de la Bourse du travail signée en 1970 qui met le local à disposition de la CGT. Depuis 111 ans, aucun des nombreux maires de droite de la ville ne s’y était osé, dans cette ville qui symbolise depuis plus de 40 ans les ravages de la désindustrialisation et où le taux de chômage « officiel » frôle les 13 %,(taux le plus élevé de la Picardie).

D’un cynisme total, il justifie le « nécessaire » déménagement de la CGT par le besoin d’agrandissement des locaux du Conseil des Prud’hommes situé à proximité, qui n’a pourtant jamais émis une telle demande. Non content de s’attaquer aux moyens d’organisation des travailleurs, Xavier Bertrand joue la provocation en proposant à la CGT des locaux inadaptés à l’action syndicale : taille inférieure de moitié, salles de réunions d’une capacité maximum de 30 personnes (contre 120 à la Bourse du Travail), dépendance totale du syndicat au bon vouloir de la municipalité pour l’obtention de salles municipales pour les réunions de plus de 25 personnes (assemblées générales, congrès, expositions, rencontres avec les syndiqués…), possibilité de mettre le syndicat à la rue en refusant d’intégrer une clause de relogement dans la nouvelle convention, etc.

Fidèle à son mépris de l’action syndicale, l’ancien ministre du Travail ne s’est pas arrêté là et a obtenu, en septembre dernier, du Tribunal de Grande Instance de Laon l’ordre d’évacuation des locaux par la CGT, condamnée au passage à payer une astreinte mirobolante et injuste à la municipalité pour occupation illégale de locaux municipaux : plus de 16 000 € ! En cette période de rigueur budgétaire, la municipalité de Saint-Quentin ne recule devant aucune entrée d’argent…

Mais que fait le gouvernement dit « de gauche », celui qui avait promis le « changement maintenant » et le redressement industriel ? Il est resté totalement silencieux aux interpellations et appels à l’aide de la CGT ! Aucun des nombreux courriers envoyés aux ministres de la Justice, du Travail ou du Redressement industriel n’a reçu le moindre accusé de réception…

Les locaux de la Bourse du travail de Saint-Quentin ont été, pendant plus d’un siècle, un lieu de rassemblements, d’échanges, de débats, de formation de nombreux syndiqués et militants pour aider au développement revendicatif et social face au patronat. En expulsant la CGT de ces locaux, c’est toute l’histoire sociale et syndicale de cette région qui a tant souffert et lutté que la droite veut effacer de notre mémoire individuelle et collective,

Après une résistance acharnée de nombreux mois, c’est donc la mort dans l’âme que les visages saint-quentinois et axonais de la lutte des classes ont été obligés d’empaqueter, de cartonner et de déménager fin octobre 2012.

En 2011, que le ministre du Travail en exercice du gouvernement de droite le plus réactionnaire et anti-populaire que la France ait connu depuis plus de 50 ans décide de s’en prendre à l’expression syndicale et  l’organisation des salariés est quelque chose de lamentable. Mais ce qui l’est encore plus, c’est le silence complice et l’arrogance du gouvernement dit « de gauche » au pouvoir depuis mai 2012, qui approuve et cautionne cette attaque criminelle contre les travailleurs, dans une région qui a tant souffert de la désindustrialisation (Boyer, Motobecane, Rhône-Poulenc…), de la suppression des emplois, et où les mots de misère sociale et de lutte des classes correspondent à une réalité bien actuelle !

Et pas la peine d’essayer de nous émouvoir en citant Guesde ou  les pères fondateurs du socialisme français comme récemment M. Moscovici, ni en portant des marinières fabriquées en France en utilisant un mixeur normand comme M. Montebourg (pour lequel mon esprit graveleux ne peut s’empêcher d’associer le nom de son ministère au titre d’un potentiel film pour adultes dont l’intrigue se situerait dans une quelconque zone industrielle…) !

 

Ne vous en déplaise Mme Pellerin, la lutte des classes existe et elle a des visages ! A Saint Quentin, depuis 40 ans ils s’appellent Roger Roucoux, Claude Vansveren, Jean-Pierre Suchecki, René Caramelle, Guy Fontaine, Élisabeth Guilbert,  Serge Casier, Didier Violet et tant d’autres ! Ils ont bercé mon enfance, ont fait de ma révolte une force créatrice et continuent d’animer mon engagement dans les luttes collectives.

C’est pour cela que même attaquée de la manière la plus abjecte et privée de locaux de rassemblement adaptés, elle continue et continuera d’exister à Saint-Quentin, Châteauroux ou Troyes (qui connaissent des situations identiques), dans les PME et ailleurs, du moins tant que le système inique que vous défendez existera.

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Bonus vidéo : Calle 13 « El Hormiguero »