Par Angelina

Angelina et ses petites fables sur le Cri du Peuple, c’est un honneur, mais on commençait à penser que c’était aussi l’Arlésienne. Un peu éprouvée par l’arrêt d’une aventure qui aura duré un quinquennat –et pas n’importe lequel, celui de Sarkozy– et avant d’en écrire le dernier épisode, je viens, le cœur léger, partager l’émotion politico-touristique qui m’a étreint la semaine dernière.

Passer la chaîne des Alpes, une étape importante de votre voyage en Italie.

Partir à Florence pour rencontrer tout ce que la gauche européenne compte de radical, d’alternatif et de résistant, ça fait déjà des trémolos à l’âme, mais partir pour Florence tout court, c’est juste nirvanesque. Vous me direz que ce n’est qu’à moins de deux heures en avion et que j’aurais pu y aller depuis belle lurette. Hé bien vous aurez tort ! On ne part pas à Florence de but en blanc si on a, comme j’ai eu la chance de le faire, grandi avec le film de James Ivory, Chambre avec vue et lu le livre d’E. M. Forster, Avec vue sur l’Arno. Dans cette histoire, la jeune Lucy, Lucia, s’affranchit de toutes les convenances post-victoriennes que lui impose sa classe à la faveur d’un voyage en Italie, à Florence, qui la transforme et la révèle à elle-même. Plus que la ville de l’amour comme pourrait l’être banalement Venise, Florence est la ville de la sensualité, de cette incroyable, inestimable et inespérée fronde qui, de la violence à l’amour, fait la beauté de la nature humaine.

My room with a view on the Arno.

Florence c’était un soleil d’automne radieux mêlé à la pluie, des nuits fraîches battant un pavé lisse et nu, une horde de touristes semblant venir de Babel, des bancs de pigeons aux premières lueurs de l’aurore frôlant les eaux boueuses de l’Arno et dont la majesté imposait le silence. C’est à la Fortezza di Basso, forteresse construite sous les Médicis, que se tenait un semblant de forum social européen des plus enthousiasmants. Malgré tous les bémols que j’ai apporté à l’événement dans une chronique que vous pouvez lire sur Bakchich, cet événement marquera, je l’espère, le tournant vers une vraie convergence des forces et des luttes. Le capital a-t-il tremblé pour autant ? Les financiers se sont-ils retournés la nuit dans leur lit à l’idée de cette masse populaire en train de fomenter des stratégies pour contrecarrer la suprématie du système bancaire ? Je ne crois pas. Le but du jeu n’était pas de savoir qui serait le plus effrayant épouvantail mais bien de programmer l’éradication d’un système totalitaire et de sa troïka qui semble tout droit sortie d’une cruelle légende russe. Une pensée parfaitement résumée dans cette saillie de Felipe Van Keirsbilk, syndicaliste belge. « Si Madame Merkel ou Monsieur Baroso étaient ici et qu’on leur demandait : Est-ce que vous vous sentez responsables pour les morts et les suicides ? Ils diraient non. Et c’est ce que nous pensons que Ben Ali, Moubarak et Khadafi disaient à leur peuple . Hé bien, Madame Merkel, vous pensez que l’histoire vous jugera ? Nous voulons vous juger maintenant ! »

Les Italiens de No Tav qui luttent contre les trains à grande vitesse avaient pris la forteresse d’assaut.

C’est également une Europe dont le modèle est à réinventer, comme l’a suggéré Eda Pando, militante pour la journée mondiale des migrants du 18 décembre. « L’Europe devient une forteresse, elle ferme de plus en plus ses portes. En tant que migrants, nous mettons en question le système. Les concepts de citoyen et d’Etat ont explosé. (…) Nous devons trouver une nouvelle idée de citoyenneté, d’immigration, de cohésion sociale. »

Eda Pando veut imaginer une autre Europe.

Evidemment, le Front de gauche a brillé par la présence de Pierre Laurent, également Président du Parti de la gauche européenne, et de Martine Billard, co-présidente du PG (Ҫa c’était la spéciale dédicace à Nathanaël !).

Pour les bons plans à Florence, il ne va pas falloir compter sur plus que quelques tips grapillés ici ou là. Ah parce que, ma bonne dame, être militant, même à Florence, ça se paye cher. Par exemple, être enfermé dans un fort, même des Médicis, même avec la crème de l’alter-mondialisme, a eu pour conséquence que je n’ai vu, les trois premiers jours, Florence que by night. La notte, la notte. C’est joli, même si en novembre il fait un peu frais. Mais les édifices finissent par tous se ressembler. Il m’a fallu attendre le dernier jour pour découvrir ces palazzi dressés au bord de l’Arno, aux façades de différentes couleurs, qui donnent à la ville un petit air de Saint-Petersbourg en arrière-goût. Question monument, je n’ai pas pu voir le vrai David, célèbre statue de Michel-Ange qui se situe à la Galleria dell’Accademia. J’ai du me contenter de la copie située à l’entrée du Palazzo Vecchio, ancien palais des Medicis et actuelle mairie de Florence.

David a terrassé Goliath. Un homme à la hauteur de la situation.

En ce qui concerne les plaisirs de la bouche, rien ne vaudra jamais, sachez-le, de loger chez l’habitant et d’apprendre à connaître leurs petites habitudes culinaires. Comme cette sympathique manie de tremper des biscuits secs aux amandes dans du vin sucré à l’heure du café. A Florence, j’ai également eu le plaisir et la curiosité de goûter de l’huile d’olive fraîchement pressée, le jour-même. Le truc que l’on n’imagine jamais avoir la chance de vivre un jour. Inattendu. Car en Italie, l’huile d’olive c’est plus qu’une institution, c’est un art s’il-vous-plaît. Dans les épiceries, elle se déguste à la petite cuillère. En famille, elle se consomme sur des tranches de pain, pain qui a la particularité de n’être pas salé, avec du sel donc et frottée à l’ail. Mon huile fraichement pressée était trouble, verte de robe et délicieusement amère avec un brin de piquant en arrière-bouche. Le paradis sur terre.

La parfaite métaphore de ce que fait le monde de la finance à l’Europe.

En Toscane, outre le café ristretto ristretto (c’est-à-dire qu’il tient complètement dans un dé à coudre sans problème), vous n’échapperez pas au fabuleux chianti. Je ne les ai pas tous goûté, loin de là, mais je suis tombée sur une perle au tanin magique, un cru du Verrazzano entre 2008 et 2010. Une petite merveille. A consommer avec la traditionnelle bruschetta à la tomate ou au chou noir. Evidemment, en Italie on mange bien. Mais, d’après mon expérience, rien ne vaut l’assiette de charcuterie et de fromage que l’on vous servira dans l’une des innombrables enotecha, espèces de très petits bars à vin souvent très improbables, ou dans les cantinetta. Pour les Italiens, ce sont des mises en bouche. Pour une petite Française comme moi, c’est aussi un solide repas.

Angélina toujours rouge

Que dire encore à part qu’il y a mille et une merveilleuses choses à faire à Florence, à commencer par arpenter la campagne toscane que l’on découvre émerveillé dans un coup d’oeil circulaire. Florence est entourée de petites montagnes et de collines qui lui donnent son charme et son cachet. Dernier conseil : si le Duomo (le fameux Dôme et son Campanile décorés de marbre) est l’un des monuments les plus représentatifs de Florence, réfléchissez-y à deux fois avant d’entamer son ascension. C’est super haut et surtout les marches semblent se succéder à l’infini et ne jamais finir. Lorsque je redescendais, essayant de témoigner un air compatissant à ceux qui faisaient le chemin en sens inverse, je croisai une touriste italienne complètement essoufflée à qui j’essayai d’adresser un sourire d’encouragement. « E finito ? », me demanda-t-elle à bout. « No, molto molto », lui répondis-je dans un italien parfait. Une folie quand on pense que les gens qui ont construit ce Duomo ne disposaient que de quelques outils parfois très rudimentaires et d’un génie architectural qui frisait la folie.

Le Duomo, une petite folie.

Mais ne désespérez pas si vous avez raté Florence. Il paraît que le prochain Alter Summit européen aura lieu à Athènes… Résistance !

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Bonus trailer : bande annonce de Chambre avec vue