Il a le regard perdu au loin, ses yeux ont quitté les miens, son thé refroidit dans sa tasse. Sylvain pense. Ce fier P2 de l’usine renault de choisy a laissé ses derniers mots flotter dans l’air. « je ne sais pas ce qu’il va advenir de notre site. Un ponte du groupe doit venir nous parler le 15 février prochain. Qui sait ? » attablé dans ce petit bistrot typique de Villeneuve-Saint-Georges, il vient de résumer la situation que lui, que les 300 salariés du site de Choisy, la « vitrine écologique » du groupe automobile Renault, vivent. Et comme eux, l’ensemble des ouvriers, cadres et techniciens de la firme au losange depuis que carlos ghosn a annoncé un plan visant à détruire plus de 8 200 postes de travail au nom de la sacro-sainte « compétitivité ».

Les noms ont été changé pour protéger les innocents

Ce mercredi 23 ,janvier, Sylvain n’était pas à Flinsles salariés de PSA en grève et « lock outés » par leur direction ont rencontré les syndicalistes et salariés de Renault. « Pour l’heure, on reste un peu chacun sur nos sites », soupire ce quadra « tête dur ». Il a la tête déconfite de celui qui en a déjà trop vu. Rentré chez Renault comme intérimaire en 1986, il a toujours bossé à Choisy. Il a donc observé, jusqu’à le ressentir dans sa chair, les multiples plans de réductions d’effectifs. « Quand je suis arrivé, on était 1 200. Aujourd’hui, nous sommes 300 », m’explique ce mécanicien moteur débarqué en Île-de-France après un an de chômage dans son Finistère natal. Il parle des ateliers vides ou loués à d’autres filiales de Renault. « Y a quelques années, il y avait une journée portes-ouvertes à Choisy. J’ai fait venir un ancien collègue, un vieux gars de la CGT. En visitant les ateliers abandonnés, il pleurait. » Le visage de Sylvain tique à cette évocation.

L’ouvrier fier de son métier, tête de poupon sur un corps de colosse, peine à masquer son émotion. Pourtant, il veut nous raconter. Tout ce qu’on peut dire. Du coup, pas son nom : « S’il te plaît, met pas trop de détails. On pourrait me reconnaître. » Tu parles d’une ambiance… « On est pas chez PSA, me glisse-t-il. Mais ce n’est pas bien vu d’avoir une carte syndicale chez nous. » Avec la grande casse de l’emploi des années 80, les effectifs syndicaux ont fondu comme neige au soleil. La CGT, dont Renault était un des bastions, a perdu plus que des plumes. « Ils se sont jamais vraiment remis de la fermeture de Billancourt », résume Sylvain en sirotant son thé alors chaud. Après la fin du site parisien de la firme au losange, il n’y a eu de grande casse qu’à Vilvoorde en 1997. Sinon, les postes de travail ont été réduits de manière chirurgicale.

Renault Vilvoorde

Non remplacements des départs en retraite, « incitations » au départ à la retraite anticipée, diminution drastique du recours aux intérimaires, encouragements à la « mobilité interne ». « C’est comme ça que ça se passe chez nous. On ferme pas de site, on réduit les effectifs petit à petit. » Sylvain énumère les voies et moyens pour dégraisser sans avoir l’air d’y toucher. Le tout enrobé dans des accords signés sous la contrainte. Du genre gagnant pour la direction, perdant pour les salariés. Il finit par résumer : « Le truc de la direction c’est : j’ai un fusil, je te braque, on négocie et, peut-être, si tu fais ce que je te demande, je ne tirerai pas ». C’est un accord de ce genre que la direction de la firme au losange « négocie » en ce moment. Bien sûr, elle dément procéder au chantage sur la fermeture de deux sites en France, malgré ce qu’avancent les syndicats qui affirment l’avoir vu écrit.

Depuis l’affaire Vilvoorde, de fait, les sites de Flins et Sandouville sont en sursis. Ne serait-ce que parce que le nombre de salariés de Renault qui y travaillent se rapproche du point en dessous duquel il sera impossible de faire tourner les usines. A force de taper dans le gras, on atteint l’os. Sylvain relève sa grande carcasse, vrille son regard dans le mien, sa voix est devenue mécanique : « Tu noteras qu’ils n’ont JAMAIS dit qu’ils ne fermeront pas de site en France. Ils disent simplement que, si on signe leur texte pourri, peut-être qu’ils ne fermeront pas. La nuance est de taille ». Et Montebourg peut dire que « les lignes rouges n’ont pas été franchies ». Le code pénal et les articles relatifs à l’injure publique m’interdisent de reproduire les propos du pourtant placide Sylvain à l’évocation du nom du ministre du haussement du col improductif.

Renault flins

Une deuxième tournée, thé pour lui café pour moi, nous amène à revenir sur Choisy. Site d’excellence, on y répare les moteurs et les boîtes de vitesse pour procéder à des échanges standards ; ce qui n’est pas réparable est revendu au poids aux fonderies du groupe Renault. Hors « l’accord » en cours de discussion, 30 postes de travail (sur 300, on se rappelle) peuvent y être détruits par le non remplacement des départs en retraite. Des salariés pourraient être déplacés, de manière moins volontaire que précédemment. « Moi, on pourrait m’envoyer au Mans, puisque c’est ce qu’ils appellent le « bassin Seine ». La prime de mobilité sera moins élevée qu’avant, c’est clair. Ils rognent sur tout. »

L’entretien touche à sa fin. Reste « la » question, celle qu’impose Renault : la « compétitivité ». Le grand corps de Sylvain frémit, il tourne la tête, inspire profondément. On se connaît, je devine la colère poindre. « La compétitivité ? Il avale une grande goulée d’air. Tu crois que Bolloré c’est un philanthrope ? Il a créé une usine en Bretagne, dans son pays. Et Toyota, tu crois qu’ils envoient l’argent par les fenêtres ? S’ils s’installent chez nous, c’est parce que nous SOMMES compétitifs ! » Renault préfère investir dans une usine en Algérie et négocier des accords au rabais en Espagne pour mettre les salariés du groupe en concurrence entre eux. Et faire pression sur les pouvoirs publics français pour obtenir toutes les ristournes possibles. « Tu sais que s’ils ont rapatrié la production du traffic de Grande-Bretagne en France, c’est parce qu’ils ont juste obtenu des exonérations d’impôts. Faut pas croire, y a pas de petites économies chez ces gens-là ! »

ouvrier de renault

Avec 26 ans d’ancienneté au compteur, son avenir s’écrit désormais dans les pointillés laissés par la rapacité des actionnaires. Carlos Ghosn s’est lui augmenté de 38% l’an passé et a touché 13,3 millions d’euros. Sylvain a le regard perdu au loin, ses yeux ont quitté les miens, son thé refroidit dans sa tasse.

 

 

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Bonus vidéo : Front 242 « Tragedy For You »