A Jean, évidemment,
A Julien,
Pascal Delmas

 

Ça, c’était un chouette cadeau d’anniversaire. Ça faisait plus qu’un bail que je n’avais pas été voir un concert de jazz. En plus, c’était au Duc des Lombards, LA salle faite pour : cinquante personnes à tout casser, une ambiance intimiste, un sacré son. Et Christian Scott, que je ne connaissais pas quelques heures plus tôt, sur scène. L’étoile montante du style me rappelle que je pourrais, quand même, sortir de mes classiques comme Monk pour m’intéresser à la scène actuelle qui ne rime pas forcément avec free jazz pour intellos branchouilles.

Faut dire que, grâce à Jean et Pascal (ceux que je mentionne, on est d’accord), ma culture jazz est un chouïa restée bloquée dans les années 50, âge d’or du bop sous toutes ses formes, et sur le blues. Ah… Oui… Je comprends. A écouter mes bonus vidéo ou à lire mes autres live reports, ce n’est pas évident à deviner, mais j’aime vraiment le jazz. J’ai grandi, en partie, dedans. Du coup, quand Julien me dit que Christian Scott conjugue jazz et approches plus modernes : hip hop, rock and so on… comment dire ? Me voilà plutôt circonspect. Mais baste, si je ne peux pas avoir confiance dans mon ami, où va le monde ?

Il va au Duc des Lombards, donc. Cocktail de jus de fruits à neuf euros, mojito à 14. Le jazz est devenu une musique de riches alors que les jazzmen restent, à l’instar de Christian Scott, souvent issus des quartiers les plus paumés des Etats-Unis. Pour la star du soir, La Nouvelle-Orléans, ses flics butés, son ouragan, ses ghettos poisseux. Et ça se sent, d’entrée, dans la musique qu’il compose. La balade Jihad Joe en guise d’introduction pose son ambiance glauque sur une rythmique dopée au groove le plus roulant. Ça me plaît, putain ! C’est bien un jazz sale qui vient cogner dans le bide.

« Bonssoooaaarrrr motherfuckers ! », salut Scott, qui aime échanger avec son public. Et de nous inviter à nous saouler autant qu’à proférer des insanités. Autant le public jazz est souvent chiant, sauf ce soir-ci avec des mômes coiffés en afro qui répliquent vertement, autant les jazzmen sont plutôt des bons vivants. Et accessibles avec ça. Comme me l’a rappelé à maintes reprises Jean, « le jazz c’est de la musique pour putes et mafieux ». Dans la vie de Christian Scott, les putes fument du crack et les mafieux arborent les couleurs des gangs. Mais le fond reste. La rythmique – le batteur est un tueur ! – déroule entre pur jazz ternaire, rock, funk… pour soutenir les envolées de la trompette de Christian ou le saxophone alto de Braxton Cook,  piges au compteur et une pureté incroyable dans le souffler. Sérieux, difficile d’éviter ce petit vibrato quand on joue du sax et, lui avec sa gueule d’ange, il y arrive si bien que… Ben, Stan Getz quoi !

Les titres du sextet –   trompette, batterie et sax donc, piano, contrebasse, guitare – constituent des vagabondages dans un univers urbain en diable, avec ses shoots de violence, de crasse, de racisme (terrifiant Ku Klux Police Department créé à partir d’une histoire vraie). Ça suinte l’angoisse sur un Danziger fabuleux en guise de final. Ça peut aussi sonner foutrement sexy des fois, quand il écrit pour sa fiancée qu’il nous annonce avoir demandée en mariage (Isadora). C’est puissant et surchargé d’émotion. En quintet ou en sextet, Christian Scott est juste en train d’écrire les futurs classiques du jazz.

Le problème, c’est qu’un concert au Duc des Lombards, double set oblige, ça ne dure pas plus longtemps qu’un concert de rock. Pourtant, Scott et sa bande, autant que nous autres dans le public, en ont encore dans le ventre. Ça se sent. Ils sourient, ravis d’être là, et compensent en se prêtant au jeu des autographes (j’en ai un, putain !) et des photos avec les fans ivres de joie. J’aurai dû demander à Ju de me prendre. Quel con je fais, des fois, je vous jure.

Le site de Christian Scott est disponible ici.

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Bonus vidéo : Christian Scott « Jihad Joe »