Que se passe-t-il au Parti socialiste ? A en croire les médias, le temps de la crise serait venu, avec son lot de tempêtes et d’éclairs. Fort bien. Les faits semblent donner raison à ces observateurs qui vont tous dans le même sens. En ce début de semaine, en deux temps, Benoît Hamon a flingué la politique du gouvernement – qui « menace la république » – et posé le cap d’une « alternative sociale » à Manuel Valls ; lequel a proposé de dissoudre le PS dans une « fédération des progressistes » ; Martine Aubry, quelques jours plus tôt, a rappelé qu’elle existe ; 39 députés frondeurs, sept de plus que lors du précédent vote, se sont abstenus de voter le volet recettes du projet de loi de finances 2015.

Benoit Hamon et Manuel Valls ne sont plus sur la même heure

Ca fait beaucoup pour un seul parti. Tellement que, parmi les rangs des silencieux, fussent-ils proches des gauches du PS, on commence à en avoir plein la carte des coups d’éclat des uns et des autres. « Il y a beaucoup de camarades qui ne sont pas d’accord avec le gouvernement mais qui trouvent ce genre de sortie médiatique (celle de Hamon – NDLR) trop surfaites et bordélisantes », me glisse par sms un proche des « frondeurs », qui préfère mettre en avant « le travail constructif de Vive la gauche ! ». Un ressenti qui rejoint le propos assassin de Julien Dray, réputé proche des « frondeurs » : « La course à l’échalote pour retrouver sa place à la gauche du PS devient parfois ridicule…Certains auraient dû réfléchir avant de devenir ministre… » Celui qui est désormais replié dans un rôle d’observateur critique, mode « vieux sage », rappelle, entre les lignes, que c’est Benoît Hamon qui, avec Montebourg, a grandement contribué à faire de Manuel Valls le Premier ministre qu’il est.

Vieux sage encore, Jean Glavany, réputé proche de Martine Aubry, commente le « retour » de la maire de Lille : « Je garde mon estime, mon respect, mon amitié à Martine. Mais, comme beaucoup, je ne comprends pas bien le moment choisi par elle : trop tard, me semble-t-il, pour réorienter la politique du gouvernement, trop tôt pour « prendre date »… » Prendre date, l’enjeu de ces saillies est posé sur la table. Enfin !

LE PS cette famille décomposée

Pour comprendre les enjeux de la double sortie de Benoît Hamon, il faut avoir en tête le congrès du PS et les inconnues qui entourent la date de sa tenue aussi bien que son contenu. Les gauches du PS réclament un congrès de « clarification » sur la ligne politique. Pour Regards, Guillaume Balas, secrétaire général d’Un monde d’avance (le courant de Benoît Hamon), décrypte : « Nous arrivons au moment de vérité. Il faut que le PS réfléchisse sur sa nature profonde lorsqu’il exerce le pouvoir : sommes-nous un parti réformiste, qui transforme le réel, ou un parti aux valeurs républicaines qui est capable de mener des politiques libérales indépendamment du mandat qui lui a été confié par les électeurs ? C’est cette question qu’il faut trancher. » Pour éviter le piège d’un congrès de désignation du candidat à la présidentielle, Emmanuel Maurel, chef du courant Maintenant la gauche, réclame, lui aussi, que ce congrès se tienne le plus tôt possible.

Mais Benoît Hamon a aussi ses ambitions et les moyens, pense-t-il d’icelles. S’il prend date, c’est aussi pour prendre le parti, étape essentielle, à l’aune des précédents Jospin et Hollande, vers d’autres possibles. Ni sa tribune dans le Monde ni sa très médiatisée sortie sur le « désastre démocratique » ne semblent être l’expression collective d’Un monde d’avance. Si Guillaume Balas assure très bien le service après-vente de son chef, d’autres cadres laissent entendre que « l’expression de Benoît est une expression individuelle ». Et les députés UMA ne se sont guère empressés de répondre aux sms qu’ils sont reçus sur ce sujet.

Proposition de nouveau logo pour le PS

Du côté de la direction du PS, l’urgence est de reculer l’échéance du congrès. Le lieutenant de Valls, le sénateur-maire Luc Carvounas, ne cache pas sa préférence pour janvier 2016 ; ce qui permettrait d’enterrer les débats sur la ligne politique du gouvernement. Et laisserait les mains libres à son premier ministre de chef, lequel prend date pour la suite. C’est dans ce sens qu’il faut lire sa très rocardienne charge contre la « gauche passéiste » et son offre d’une « fédération des progressistes » qui pourrait agglomérer, dans un scénario à l’italienne, les centristes, les sociaux-libéraux du PS et, pourquoi pas, les amis de Jean-Luc Benhamias comme ceux de Robert Hue. Manuel Valls, formé à l’école de la communication politique des années 80, option Bernard Tapie, ne cache pas ses ambitions présidentielles. Mais ses sorties à répétition commencent à lasser, même du côté de l’Elysée où on passe désormais son temps à reprendre la barre que le locataire du Matignon s’échine à placer trop à droite.

C’est pourquoi les proches de Hollande sortent du bois à leur tour. Et tirent à boulets rouges sur Benoît Hamon après avoir assommé Gérard Filoche, coupable d’une rhétorique trop « lutte de classes » autour de la mort du patron de Total. Dans ce rôle, l’ancien directeur de cabinet de François Hollande à Solférino, Stéphane Le Foll, est tout désigné. Il a dégainé sur une chaîne d’infotainment : « Qu’il (Benoît Hamon) soit cohérent ! S’il dit que c’est un problème démocratique qui en train de se poser, franchement, il a été deux ans et demi au gouvernement ! Il va trop loin. Il y a une limite qui a été franchie. » Le porte-parole du gouvernement surfe sur la vague du désarroi des militants PS qui ne savent plus sur quel pied danser, coincés entre leur désir de voir « leur » président réussir et le sentiment diffus que la méthode n’est pas la bonne.

un espoir pour les militants du PS

De fait, il y a crise au Parti socialiste mais pas forcément celle que l’on croit. Si elle existe, c’est surtout parce que ce parti a perdu l’habitude de débattre avec lui-même, encore plus quand il est dans l’exercice du pouvoir. C’est là où Martine Aubry a tapé juste. Dans son interview au JDD.fr, la maire de Lille cogne, en rassemblant : « À gauche, nous aimons le débat, mais lorsque nous sommes au pouvoir, on l’oublie. Le débat n’est pas synonyme de fragilité, mais de vitalité. Le temps qu’on y consacre sera du temps gagné sur l’avenir. Les états généraux lancés par le Parti socialiste nous en offrent une occasion salutaire. » Dans certaines sections, comme celle de Bruno Le Roux, les désaccords se règlent désormais à coups de poing. Du coup, la confrontation se fait par voie de presse. Et la direction du PS, en lien avec l’Elysée, s’efforce d’éteindre ces débats publics. Ce jeudi 23 octobre, Jean-Christophe Cambadélis a convoqué, en urgence, une conférence de presse pour délivrer un seul message : « Vos gueules ! ».

Après avoir dramatisé la situation du monde avec le terrorisme, le Front National, et « l’urgence écologique », Cambadélis a appelé au « sang-froid » : « Aucune divergence au monde ne doit donner lieu au triste spectacle de la surenchère, de la division, du positionnement (…) Les dirigeants doivent maîtriser leur expression ». Il a, bien évidemment, conclu par l’injonction désormais rituelle : « Agissons ensemble pour la réussite de la fin de ce quinquennat, a-t-il conclu à l’intention de ses camarades. L’unité doit triompher, le PS doit l’emporter ». Signe des temps, son allocution finie, il a tourné immédiatement les talons, laissant les journalistes à leurs questions sans réponse.

je vous demande de vous arrêter

Ceci relativise beaucoup les enjeux d’une crise de basse intensité. Il faudrait, pour qu’elle aille jusqu’au bout, que le délicat équilibre bâti au sortir du référendum sur le Traité constitutionnel européen en 2005 soit remis en cause. Pour l’heure, nul n’y a intérêt. Sauf peut être Manuel Valls qui en était absent.

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Bonus vidéo : Sublime « Wrong Way »